Vie de la discipline

" L'opéra, c'est cool ! "

Florence Rebeschini-Aulanier, professeur agrégé de SES, lycée Cassini de Clermont-de-l'Oise (60)1

Professeur de SES depuis dix-huit ans, passionnée par ma discipline et souhaitant une vraie démocratisation culturelle, j'ai décidé de joindre l'utile à l'agréable en travaillant le thème du lien social à partir de Terrain vague, un opéra contemporain de Benjamin Hamon. Au lycée Cassini de Clermont-de-l'Oise, ce projet original autour du lien social, de l'art lyrique et de l'intergénérationnel, spécifique à la section ES, a vu le jour... après bien des péripéties !

Genèse du projet

Il y a deux ans, je suis allée assister à Paris, au théâtre du Rond-Point, à la représentation d'un opéra contemporain, Terrain vague, de Benjamin Hamon. En regardant ce spectacle, j'ai pensé que cela pourrait être salutaire pour mes élèves de le voir. Il montre comment des relations peuvent se créer entre des gens bien intégrés dans la société et des exclus. Il insiste sur l'importance du regard envers celui qui est différent, avec une revigorante fraîcheur de ton. En effet, nos élèves sont bien souvent très malthusiens, de façon plus ou moins consciente. Beaucoup pensent que les SDF ont tout fait pour en arriver là, que leur situation s'explique avant tout par la paresse, ou bien par des tares congénitales, ou des conduites délibérément délictueuses.

Dans la ville moyenne où j'enseigne, mes élèves sont rarement en contact direct avec des exclus, mais ils en ont néanmoins une représentation très précise, comme j'ai pu le constater en en discutant avec eux.

Par ailleurs, il me plaisait de leur faire découvrir l'opéra. Pour eux, c'était associé à la chaîne Arte, ou bien à des trucs " ringards " de bourgeois. A de rares exceptions près, tous étaient plutôt hostiles à cette musique " de vieux ". Cela m'a permis d'aborder la notion de légitimité culturelle avec eux, et le paradoxe d'un art " légitime " et finale- ment très méconnu.

Etablir le contact entre les artistes et les élèves

J'ai pris contact avec le chargé de production et le directeur de la compagnie Pocket lyrique, qui, eux aussi, cherchaient à sensibiliser de nouveaux publics, nous avons donc décidé de travailler ensemble.

La première année, à deux reprises, nous avons reçu les artistes dans notre lycée : une cantatrice, le metteur en scène et le compositeur-auteur. Les élèves étaient flattés de les accueillir, parfois assez intimidés. Il m'a semblé important de leur faire rencontrer des auteurs, des artistes, des personnes qui ont poursuivi leurs rêves. Mes élèves proviennent principalement des catégories socioprofessionnelles " employés " et " ouvriers ", et ils ont souvent une vision plutôt sombre de l'avenir. " La vie des adultes n'est jamais très gaie ", m'a dit, un jour, un élève de terminale.

Bien souvent, leurs premières questions portent sur le parcours : " Comment êtes-vous devenu ce que vous êtes ? "

Le compositeur a suivi une filière en sciences économiques et sociales (il a un bac B), ce qui explique son intérêt pour les thèmes sociologiques - et ceci fait plaisir aux élèves, parfois complexés par rapport à d'autres sections.

J'avais distribué à chaque élève un exemplaire du livret de l'opéra, et nous l'avions préalablement étudié, en l'expliquant et en le rattachant au cours sur la socialisation et la culture. Toutes les actions culturelles doivent être précisément liées au programme, afin que les élèves n'aient pas l'impression d'être en vacances, mais nous avons la chance, en SES, d'avoir de multiples portes d'entrée.

Puis la cantatrice, Sylvia Kevorkian, leur a parlé de techniques vocales, du bonheur de chanter et de la richesse de l'opéra. Egalement de son enfance modeste, de son amour pour le chant découvert grâce à des 33 tours et de la révélation presque fortuite de son don. Elle a ensuite interprété quelques airs de l'opéra (j'avais prévenu mes collègues des salles voisines !) J'ai alors vu mes élèves s'émouvoir, percevoir l'indicible. Aucun n'avait jamais entendu un air d'opéra en direct.

Ensuite, le metteur en scène, Henri Dalem, leur a fait jouer une scène de l'opéra, de différentes façons. Cela est également utile pour leur faire comprendre un point essentiel des sciences humaines : la réalité est construite, elle ne va pas de soi. Là aussi, sur scène, on peut insister sur un détail, faire apparaître telle ou telle chose. Pour des élèves saturés de télévision, qui prennent trop souvent les images comme elles viennent, c'est instructif.

Puis les élèves ont offert un goûter culturel aux artistes, chacun ayant réalisé un mets en relation avec son histoire familiale.

En décembre, nous sommes allés à Paris assister au spectacle qui se donnait au théâtre Maurice-Ravel. Deux classes de première ES étaient présentes et ont été remarquablement attentives.

A la fin de l'opéra, une élève s'est exclamé : " Mais c'est beaucoup mieux qu'à la télé, madame ! " Certains voulaient connaître la suite, trouvaient que c'était trop court (ce sont des opéras d'une heure environ).

Dans le bus, plusieurs élèves essayaient de chanter de façon lyrique, beaucoup étaient enthousiasmés. C'était vraiment un plaisir de les voir ainsi, eux que le système scolaire et l'environnement familial et social rendent si souvent mornes au fur et à mesure qu'ils grandissent, eux qui parfois sont si perdus, si autodestructeurs.

Tisser du lien social autour de l'art lyrique, en donnant un rôle clé aux élèves

Cela m'a donné envie de renouveler l'expérience, de façon plus aboutie. Nous avons déposé un PEC (projet d'éducation culturel) en mars 2006, afin de bénéficier d'aides de la région et de réunir des partenaires institutionnels (mairie, Drac et Conseil général) et privés (mécénat). L'idée était de mener une opération de sensibilisation à l'opéra auprès d'un large public, puis de jouer à Clermont, ce qui exigeait un budget conséquent. Nous avons totalement réalisé le budget prévisionnel en l'augmentant même un peu.

Par ailleurs, nous sommes aussi, bien souvent, professeurs d'ECJS. A mon avis, le civisme ne peut s'appréhender de façon uniquement livresque, théorique. Mon idée était d'emmener les élèves de première dans la maison de retraite voisine, et de donner une sensibilisation à l'opéra commune aux personnes âgées et aux lycéens. Ma collègue de lettres, partie prenante de l'opération, proposa d'organiser des groupes de parole entre les générations, qui aboutiraient à l'écriture de textes par les élèves, sur le thème de la rencontre intergénérationnelle (et seraient intégrés dans les " sujets d'invention " demandés aux élèves).

J'ai dit aux élèves : " Vous êtes tous beaux et jeunes, à vous de montrer comment vous arrivez à établir un contact avec des gens différents de vous. " Cela les a fait rire, et je pense qu'ils ont été sensibles au côté " défi " de l'opération. Cela nous a permis aussi de réfléchir aux différents canons de la beauté, au paradoxe d'une société vieillissante qui refuse les rides, et même de rappeler quelques bases sur les systèmes de retraite et de solidarité familiale !

A la maison de retraite de l'hôpital, nous fûmes accueillis avec beaucoup de gentillesse par les personnes âgées, dont certaines étaient très handicapées. Les groupes de parole s'agencèrent assez facilement. Il y avait, parmi les résidents, une ancienne familistérienne (de Guise), un lieu que nous avions visité avec les élèves, assez ébahis de rencontrer une " vraie personne " ayant connu cette aventure.

L'animatrice en chef était très autoritaire et désagréable, aussi bien avec les élèves qu'avec les résidents. Cela créa un sentiment de complicité entre les générations.

La chanteuse de la seconde intervention était une jeune fille, presque de l'âge des élèves, timide en parlant, mais très à l'aise en chantant. Moment d'émotion partagé, aussi, pendant un Ave Maria.

Nous fîmes deux interventions en maison de retraite, et la troupe intervint dans différents lieux de la ville, auprès d'un groupe de femmes étrangères souhaitant s'alphabétiser, auprès de chorales en école primaire, auprès de jeunes en MAO (musique assistée par ordinateur)...

Les élèves écrivirent leurs textes, certains de façon bâclée, la plupart avec beaucoup de soin, l'un d'eux nous rendit même un petit opéra ! Nous en choisîmes un pour que le compositeur le mette en musique, et nous le montâmes en un " court métrage opéra ", joué par les élèves.

Expliquer les différences sociales, sans blesser les élèves, à l'aide de l'opéra

Les élèves ont assisté à une répétition pédagogique, où ils pouvaient échanger avec les comédiens. Ce fut l'occasion de s'interroger sur la notion d'hexis corporelle, de leur faire deviner comment et pourquoi une gestuelle particulière faisait d'emblée penser à un bourgeois ou non. En cours, nous avions étudié des textes de Bourdieu et de Goffman sur ces thèmes.

Aborder ainsi ces notions permet de les dédramatiser. En effet, en le faisant devant le tableau noir, on risque fort d'être catalogué illico dans le clan des bourgeois qui " cassent " (ou bien se moquent) des prolétaires, en parlant de leur mode de vie, de leur façon d'être. Quand on lit Pays de malheur de Stéphane Beaud et Younes Amrani, on voit à quel point les analyses sociologiques en termes de handicap culturel, de discrimination, d'inégales dotations en capitaux culturels, sociaux et symboliques sont difficiles à faire comprendre. Les élèves admettent spontanément les différences économiques mais ont tendance à tout leur imputer.

Jouer, enfin, devant un public

Le jour du spectacle, 11 mai 2007, arriva. Le public de l'après-midi (une représentation tout public était prévue le soir) était émouvant et nombreux (250 personnes), des enfants de CP, des collégiens, des retraités et nos lycéens. En première partie, le court métrage des élèves a été projeté, et les élèves de sixième du collège Romain-Rolland de Mouy qui, de leur côté, avaient travaillé toute l'année des airs de l'opéra en cours de musique les ont interprétés sur scène. Dans la chorale des collégiens, il y avait quelques élèves handicapés, scolarisés en unité pédagogique d'intégration (UPI), très heureux de chanter " comme les autres ". Ils avaient répété le texte avec leur instituteur spécialisé, tandis que les autres avaient travaillé le livret avec leur professeur de lettres.

Pendant l'opéra, la qualité d'écoute fut remarquable, encore meilleure que celle du soir. Les élèves réagissaient beaucoup, applaudissaient souvent, pleuraient parfois aux moments tristes. Le fait d'avoir joué et travaillé certaines scènes du livret est un plus indéniable, puisque les élèves sont encore plus attentifs. Maximilien, un élève de première, me confia " Au début, je pensais que l'opéra était un truc de vieux, en plus, de l'opéra moderne, je croyais que ce serait comme sur Arte. En fait, l'opéra c'est cool, madame, je trouve ça trop bien ! "

Bilan de notre " Opéra au lycée "

Le bilan de cette action est assez riche. D'une part, mes premiers objectifs, qui étaient d'aborder autrement un thème sociologique et de faire découvrir l'opéra à mes élèves, ont été atteints. D'autre part, une synergie intéressante s'est créée avec ma collègue de lettres. Le texte finalement choisi a été écrit par deux élèves peu motivées, redoublantes, ce qui est forcément valorisant pour elles et leur montre qu'elles ne sont pas nulles, car les élèves en échec sont pratiquement toujours en souffrance.

Il a fallu beaucoup se démener pour trouver des partenaires financiers et lever certains blocages qui assimilaient d'emblée l'opéra à une culture élitiste de droite, alors qu'il est tellement plus tendance et consensuel, pour certains, de faire du rap ou du hip hop. Mais, finalement, nous avons réussi, même si cela a été un souci constant, puisque les dernières réponses positives ne sont parvenues qu'en mars. Il nous a fallu beaucoup d'optimisme pour aller jusqu'au bout.

Ce type de projet prend du temps, mais il m'est arrivé, plusieurs fois, de prendre les élèves sur le créneau libéré par la fin des TPE. Et, comme ils étaient enthousiasmés par le projet, ils étaient partants. Ils sont même venus me dire, à la fin de l'année, " On n'est pas des ingrats, madame, on voulait vous dire qu'on a passé une trop bonne année. "

L'envie de recommencer...

Pour l'année 2007-2008, nous avons décidé de tourner trois courts métrages opéra contre les discriminations. Nous avons dû, à nouveau, monter des dossiers, rencontrer des décideurs, convaincre l'administration du lycée du bien-fondé de notre action (c'est ce qui demande le plus d'énergie, paradoxalement !). Finalement, nous avons réussi à financer ce nouveau projet, et nous sommes en train de tourner nos films, à partir des scenarii des élèves et également en les faisant jouer et assister les techniciens professionnels. Cela permet de montrer comment on passe du paradigme de la domination à celui de la discrimination et à quel point les étiquetages sont pernicieux.

Nos films labellisés par l'association Beaumarchais seront diffusés, entre autres, dans le réseau des salles d'art et essai de l'Oise pendant le festival " Jeunes et cinéma ", à Amiens dans le cadre du " Tremplin des lycéens ", à Paris, à l'Unesco, lors du festival " Mémoires d'immigrés ", puis ils seront mis en ligne.

Ce type de projet demande beaucoup d'énergie et de temps, mais lorsqu'on voit les yeux des enfants et des personnes âgées briller de la même joie, lorsque des élèves s'épanouissent visiblement, que l'on sait qu'il y a là une vraie démocratisation culturelle, et que, dans le même mouvement, des premières maîtrisent des concepts sociologiques précis, on a vraiment envie de recommencer !


(1) Merci à France Blériot, professeure de lettres au lycée Cassini, qui a été d'une aide précieuse et constante, ainsi qu'à Joël Vancraynest, professeur d'éducation musicale, et Céline Vernet, professeure de lettres au collège Romain-Rolland, qui ont fait un travail remarquable auprès de leurs jeunes élèves, et bien sûr à toute la troupe Pocket Lyrique. Merci aussi aux premières ES2 du lycée Cassini année 2006-2007, qui ont osé s'aventurer en des terres inconnues.

Idées, n°151, page 73 (03/2008)

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