Pratiques

Créer une entreprise en classe

Benoît Ladouceur, professeur de SES au lycée Lumière de Lyon (69)

En SES, les apprentissages liés au chapitre sur la production sont centraux, tant au niveau de la seconde qu'en première et terminale. Cependant, leur complexité et leur aspect désincarné constituent un obstacle pour leur enseignement. A ce titre, l'étude de l'entreprise peut être l'occasion de mettre en place un dispositif original susceptible de rendre cette thématique plus stimulante car plus concrète. Nous présentons, ici, ce dispositif testé avec deux classes de seconde.

Les élèves de seconde abordent, au cours de l'année, le chapitre sur la production. Face aux enjeux soulevés par cette thématique, il était important de donner aux élèves les moyens de s'impliquer plus directement et de rendre leur apprentissage plus concret. En effet, ce chapitre est certainement le plus long à traiter et le plus abstrait dans les concepts et les connaissances qu'il aborde.

Pour rendre ce chapitre plus attractif, il a paru intéressant de " créer " une entreprise au sein de la classe, afin d'illustrer plus concrètement les concepts fondamentaux du chapitre. Ceci permettant à l'enseignant de s'appuyer sur cette entreprise virtuelle tout au long du chapitre, et d'y revenir aussi souvent que nécessaire. Il ne s'agit pas de remplacer le programme par cette activité, mais de se fixer des étapes qui sont en prise directe avec les éléments vus à propos du chapitre sur la production.

De manière tout aussi bénéfique, cette activité peut servir de pont entre les différents chapitres de l'année, notamment les chapitres traitant de l'emploi et de la consommation. Nous avons donc commencé le chapitre sur la production au mois de décembre, après avoir vu le chapitre sur le travail.

Cette entreprise, qui pourra prendre le statut juridique d'une SARL, nécessite la participation de tous les élèves, et pourquoi pas de l'enseignant, puisque chacun aura un emploi ou une fonction pré- cise dans l'entreprise. Il est souhaitable que toute la classe participe et soit sensibilisée par le projet.

L'enseignant mettra en place à la fois des travaux individuels et des travaux de groupe. Il pourra demander à certains élèves (les responsables des ventes par exemple) de présenter des exposés sur un pays étranger dans lequel l'entreprise créée est susceptible d'importer ou d'exporter ses produits.

La mise en place du projet

Le choix de l'activité

Pour bien commencer la création d'une entreprise, nous choisissons, avec la classe, son nom et son activité. En effet, cela permet de sensibiliser les élèves autour de cet objectif et de les mettre en situation d'acteurs rapidement.

Ayant sous-estimé cet aspect, nous avons eu du mal à recadrer une classe dont certains élèves voyaient cette activité comme un moyen de s'amuser et ne prenaient pas vraiment au sérieux le projet.

Il est également important, tout au long du chapitre, de faire en sorte que les élèves se mobilisent pour la bonne marche de l'entreprise. Ceci peut s'obtenir en les faisant participer à tous les choix concernant sa mise en place et en les impliquant personnellement dans son fonctionnement, en leur donnant du travail individuel et collectif. Il s'agit, par exemple, de la présentation, par les responsables attitrés, des pays depuis lesquels l'entreprise importe des matières premières et/ou vers lesquels elle exporte ses produits.

Afin de donner une certaine continuité à notre projet et d'y faire adhérer le plus possible les élèves, il est nécessaire de leur répéter l'état d'avancement de la création d'entreprise. Un moyen supplémentaire de les motiver consiste à leur redire les responsabilités qui leur sont attribuées.

Ainsi, lorsqu'on aborde les conflits du travail, on peut s'adresser au représentant(e) du personnel en lui rappelant ses fonctions au sein de l'entreprise et en présentant, au reste de la classe, les demandes que les salariés peuvent lui exposer. Cela participe d'un jeu, mais les élèves se sentent valorisés et peuvent s'investir d'autant plus dans leur travail qu'ils prennent cette responsabilité à coeur.

Le choix du secteur d'activité

On ne laissera pas les élèves choisir seuls l'activité de la future entreprise. On les orientera vers la production de biens et non de services, car ce dernier choix rendrait plus abstrait la compréhension du fonctionnement de l'entreprise. La production d'un service limiterait certaines perspectives de travail, le service créé ne nécessitant pas l'importation de matières premières.

Il peut également être intéressant de proposer de créer une entreprise liée au commerce équitable, pour mieux faire comprendre aux adolescents une idée qui circule beaucoup mais qui, peut-être, reste floue pour eux. Le professeur pourra suggérer trois possibilités d'activité, de préférence liées à la production et qui nécessitent l'importation de matières premières, pourquoi pas en provenance de PED. Par exemple, la fabrication de barres énergétiques faites avec du miel, du cacao et des amandes... ou encore des vêtements utilisant du coton ou de la laine naturels.

La détermination du prix de vente

Après avoir défini le produit réalisé, il faut aborder la question du prix de celui-ci. Nous n'avons pas pris en compte, avec nos classes, le calcul du coût de production dont le fonctionnement micro- économique semble trop compliqué à mettre en place. En revanche, nous avons mis l'accent sur la fixation d'un prix de vente en faisant ressortir davantage les objectifs de marché (variation du prix selon la qualité des produits utilisés et selon les pays d'exportation du produit).

La complexification du projet

On peut aborder de façon plus précise le fonctionnement d'une entreprise en présentant son statut juridique et en amenant les élèves à réfléchir sur les différents éléments à prendre en compte pour son implantation géographique.

Approche du statut juridique de l'entreprise

On fera choisir aux élèves le statut juridique de l'entreprise en examinant les différentes catégories juridiques possibles pour les entreprises privées.

Le statut de la SARL, qui comporte de deux à cinquante salariés, convient particulièrement à la création d'une entreprise dans une classe de seconde de trente élèves. On pourrait aussi créer une entreprise coopérative, celle-ci n'ayant pas les mêmes objectifs et modes de fonctionnement qu'une entreprise mercantile, qui nous offre le moyen d'aborder les organisations économiques à but non lucratif et l'économie sociale.

Où créer notre entreprise ?

La détermination de la localisation de l'entreprise permet de sensibiliser les élèves aux logiques qui interviennent dans le choix d'implantation et de proposer des activités liées à la région choisie.

Il est préférable de choisir la région dans laquelle vivent les élèves, cela offre de nombreux avantages. Tout d'abord, on pourra demander à un parent ou à un proche d'élève de venir présenter son entreprise et/ou son métier s'il correspond à l'activité de l'entreprise créée en classe. En effet, l'intervenant extérieur, témoignant de son expérience, est en mesure d'apporter une perspective nouvelle et plus concrète sur l'entreprise.

Ensuite, si les élèves ont choisi leur région comme lieu d'implantation de l'entreprise, on leur demandera, sur la base du volontariat, de se documenter auprès des mairies, des chambres de commerce et d'industrie sur les zones industrielles, les technopôles, les zones franches, les mesures fiscales favorables à l'installation... Le retour de cette recherche pourra se faire sous forme de présentation orale.

La construction d'un organigramme

Une étape importante, dans la construction de l'entreprise, réside dans l'embauche de salariés. Pour ce faire, il faut présenter aux élèves un schéma du fonctionnement du personnel au sein d'une entreprise. Nous leur avons présenté un organigramme simplifié.

Il ne s'agit pas d'un véritable organigramme qui doit représenter la façon dont les différents salariés de l'entreprise se situent les uns par rapport aux autres. Nous avons souhaité nous raccrocher au cours sur la population active et retravailler par ce biais la notion de PCS, si bien que notre organigramme présente trois niveaux de hiérarchie distincts (cadres et professions intellectuelles supérieures, professions intermédiaires, ouvriers et employés), ces niveaux étant relatifs à la PCS de rattachement des métiers choisis.

Nous avons expliqué à nos élèves que cette nomenclature était volontairement simplifiée mais qu'ils la reverraient plus en détail pour ceux qui choisiront d'aller en première ES.

L'étape suivante consiste à leur proposer une liste de professions liées au type d'activité auquel appartient l'entreprise et à leur faire choisir le métier qu'ils désirent occuper.

Il peut être judicieux, au moment d'attribuer à chaque élève une profession, de commencer par les ouvriers et employés afin de les inciter à opter pour ces métiers, le risque étant que la majorité veuille se proposer pour les professions supérieures.

Une fois l'organigramme défini, le professeur pourra demander à l'élève ayant le poste de responsable du personnel de reprendre au propre cet organigramme en plaçant chaque élève en face du poste correspondant.

Un projet riche de sens pour les élèves

Une manière intéressante pour les élèves est de compléter leur choix de profession dans l'entreprise par la rédaction d'un curriculum vitae (CV) et d'une lettre de motivation. Ils inventeront l'identité d'un jeune chercheur d'emploi susceptible de se porter candidat pour la fonction qu'ils postulent dans l'entreprise.

Un CV et une lettre de motivation fictifs mais réalistes

Le CV et la lettre de motivation seront fictifs mais réalistes. S'il s'agit d'inventer l'identité d'un chercheur d'emploi, le parcours retracé dans le CV sera approprié à son vécu et la lettre de motivation cohérente avec les opportunités d'emploi au sein de l'entreprise-classe.

Le CV retracera leur parcours scolaire : le baccalauréat aura été passé dans un lycée donné, à une date précise ; le parcours dans l'enseignement supérieur sera décrit de façon logique ; les établissements fréquentés devront exister ; la durée des études dans la filière choisie sera respectée.

Néanmoins, il est possible que des élèves aient déjà en tête un projet professionnel plus motivant que l'emploi occupé dans l'entreprise-classe. Pour notre part, cette situation s'est produite et nous avons autorisé les élèves qui le souhaitaient à faire un CV lié à leur vrai projet professionnel.

Dans nos classes, ce travail est bien passé auprès des élèves, même si les CV n'étaient pas toujours très cohérents, avec des parcours changeant radicalement de domaine, des études de pharmacie à l'informatique par exemple. Les incohérences temporelles sont également des erreurs fréquentes, les études pouvant se superposer avec un emploi. Ces problèmes viennent du fait que les élèves méconnaissent la durée des études pour obtenir tel ou tel diplôme ou formation.

Le travail de recherche de renseignements sur l'enseignement supérieur est un moyen, pour les élèves, de préciser leurs choix de filière pour la première. A cette fin, on peut organiser une séance de TD au CDI qui leur permettra de rechercher les informations nécessaires à leur " carrière ". De la même manière, on sollicitera le conseiller d'orientation-psychologue pour faire une présentation de l'orientation possible pour nos élèves.

Cette initiative est apparue comme un bon moyen de sensibiliser les élèves à leur orientation pré et postbac. De plus, de nombreux élèves n'ont pas d'idées précises sur les études qu'ils souhaiteraient suivre, et la construction d'un CV, sur le mode de la fiction, peut dédramatiser cette question, souvent sensible chez les adolescents, tout en leur faisant toucher du doigt les enjeux et les pièges du choix d'une orientation.

L'entretien d'embauche ou la lettre de motivation

Le retour sur ces CV peut s'effectuer en TD sous forme d'entretien d'embauche : l'élève le passe sous l'identité de la personne dont il a imaginé le CV. Sur la base du volontariat, quelques élèves se présenteront donc devant l'entreprise-classe pour postuler à un emploi.

Il peut être, alors, intéressant de faire passer un entretien à des élèves postulant pour le même emploi, afin de faire réagir la classe qui devra choisir un candidat en explicitant ses raisons. Cette activité permet de revenir sur la construction du CV, en relevant les anomalies dans sa construction.

On les interrogera également sur leur lettre de motivation. Au moment de sa rédaction, nous avions insisté auprès de nos élèves sur la nécessité de mettre en avant ce qui les pousse à postuler pour un emploi dans cette entreprise. Par exemple, le fait d'habiter près de l'entreprise, d'avoir ses enfants scolarisés à côté de l'entreprise, d'avoir eu une expérience professionnelle dans la région...

Cet exercice est en général bien accepté par les élèves, même si le professeur peut être amené à désigner un élève pour l'entretien. Il est surprenant de voir comment certains d'entre eux se prennent au jeu et adhèrent à l'idée, alors que, sans ce dispositif pédagogique, ils ne manifestent pas cette motivation.

L'élaboration d'un bulletin de salaire

Pour terminer cette activité et faire le lien avec le chapitre sur la consommation, nous avons demandé à nos élèves d'élaborer un bulletin de paie correspondant à leur poste dans l'entreprise.

Pour les guider, nous leur avons présenté deux documents du manuel de seconde Hachette :

  • le premier est un graphique en bâtons présentant les niveaux de salaires nets annuels de 2001 par catégorie socioprofessionnelle (cadres supérieurs, professions intermédiaires, employés et ouvriers). Nous leur avons précisé que les données annuelles devaient être exprimées en données mensuelles ;
  • le second document est un bulletin de paie reproduit dans le chapitre sur les ressources des ménages. Cependant, il existe un grand nombre d'exemples de bulletin de salaire sur Internet, et nos élèves les ont également consultés. Certains sont même à compléter soi-même.

Il est important qu'ils fassent correspondre leur niveau de salaire avec la grille des salaires réelle, le jeu n'étant pas de savoir celui qui gagne le plus gros salaire.

Nous leur avons également demandé de simplifier ces bulletins de salaire, pour mettre l'accent sur la définition du salaire brut et du salaire net, en regroupant les diverses cotisations sociales et impôts en trois catégories globales : les cotisations salariales et patronales et les sommes à déclarer pour les impôts sur le revenu.

Enfin, nous avons introduit les notions de revenu d'activité et de budget familial, ce qui nous a permis de faire le lien avec le chapitre sur la consommation.

Une expérience positive

Au terme de cette présentation, nous espérons avoir montré en quoi ce projet de création d'une entreprise en classe de seconde peut être enrichissant pour des élèves.

Tout d'abord, le chapitre sur la production est long et relativement éloigné de leurs préoccupations. En effet, en général, ils n'ont pas de connaissances concernant le fonctionnement des entreprises, ce qui est différent par exemple avec le chapitre sur la famille. Ensuite, l'abstraction des notions et mécanismes abordés lors du chapitre sur la production est susceptible de décourager un certain nombre d'élèves qui souhaiteraient avoir une approche plus concrète de l'entreprise. Réaliser une entreprise peut être un outil précieux pour remédier à cette appréhension.

La motivation et la curiosité manifeste de certains élèves, pour leur rôle dans l'entreprise, sont un excellent moyen de les intéresser à un cours qui, d'ordinaire, ne les captive pas particulièrement.

Les élèves de seconde option SES n'iront pas tous en première ES, aussi il était souhaitable de leur donner des bases pour comprendre le fonctionnement des entreprises et mieux connaître le monde du travail.

Dans la même perspective, ce projet devait être l'occasion, pour eux, de se projeter dans le temps et d'aborder leur orientation sous un autre angle, notamment par la réalisation d'un CV, avec la collaboration du conseiller d'orientation et du documentaliste.

Par ailleurs, pour le " plein rendement " de cette expérience, il peut être efficace de mobiliser d'autres connaissances des élèves : les langues, pour les exposés sur les pays d'importation et d'exportation des produits (par le biais de l'étude de publicités étrangères) ; la géographie, pour les logiques d'implantation de l'entreprise dans la région ou dans un autre pays.

Idées, n°151, page 47 (03/2008)

IDEES - Créer une entreprise en classe