Dossier : la nouvelle économie politique

L'économie politique de la politique commerciale

Guillaume Cheikbossian, (TSE), Gremaq, université de Toulouse-I (31)

Pour illustrer l'approche de l'économie politique, nous présentons différentes analyses d'économie politique commerciale en insistant sur l'importance et le rôle des groupes de pression dans la détermination de ce type de politiques.

En commerce international, l'un des théorèmes les plus ingénieux et les plus fondamentaux est le théorème de l'avantage comparatif de Ricardo. Considérons deux pays (États-Unis et Europe) et deux biens produits (par exemple agriculture et industrie) dans les deux pays. Supposons que l'un des deux pays (États-Unis) est plus productif que l'autre pays (Europe) ; autrement dit, avec le même montant de facteurs de production, les États-Unis produisent plus des deux biens. On pourrait penser que, dans ce cas de figure, il n'existe aucun gain à l'échange entre les deux pays. Ce que montre Ricardo est précisément l'inverse : le commerce international est bénéfique aux deux pays si chaque pays exporte le bien pour lequel il a un avantage comparatif. En effet, même si l'un des deux pays est désavantagé dans la production des deux biens (Adam Smith parlait de désavantage absolu), il peut avoir un avantage comparatif dans la production de l'un des deux biens si le rapport d'échange domestique entre les deux biens est différent du rapport d'échange dans l'autre pays. Par exemple, si en Europe un bien industriel vaut deux biens agricoles alors que le rapport est de 1 pour 3 aux États-Unis alors, en Europe, le bien agricole est relativement plus cher et le bien industriel relativement moins cher. L'Europe a donc un avantage comparatif dans la production industrielle, même si, avec un même montant de facteurs de production, elle produit moins de biens industriels que les États-Unis. Chaque pays a ainsi intérêt à se spécialiser dans le bien pour lequel il a un avantage comparatif, l'exporter et importer l'autre bien. Les deux pays sont gagnants et peuvent consommer plus des deux biens par rapport à la situation autarcique.

Mais cette analyse n'est valable que si les hypothèses de la concurrence pure et parfaite sont vérifiées. Dans un monde de concurrence imparfaite, les pays peuvent être tentés d'utiliser la politique commerciale pour exploiter une distorsion de marché dans l'économie domestique ou dans l'économie étrangère. En général, la politique commerciale optimale n'est donc pas une politique de non-intervention en matière de commerce international. La concurrence imparfaite laisse effectivement la porte ouverte à la poursuite de politiques commerciales dites stratégiques. Mais le choix de la politique commerciale appropriée est extrêmement sensible à la nature de la distorsion de marché, et une politique qui ne serait pas parfaitement adéquate, en raison d'un manque d'informations sur la structure de marché que l'on veut exploiter, peut conduire à un résultat inverse à l'objectif recherché. À ce propos, Paul Krugman 11 précise : " Après plusieurs années d'investigation théorique et empirique, il est devenu clair que l'argument du commerce stratégique, bien qu'ingénieux, est probablement d'importance réelle mineure. Le travail théorique a montré que la politique stratégique appropriée est hautement sensible aux détails de la structure de marché que les gouvernements n'arrivent vraisemblablement pas à saisir, alors que les efforts pour quantifier les gains découlant de la chasse aux rentes suggèrent qu'ils sont faibles. "

Il semble donc difficile de trouver des arguments strictement économiques qui préconisent, de façon claire, un interventionnisme en matière de politique commerciale. Seuls des arguments d'économie politique peuvent permettre d'expliquer pourquoi, en pratique, il existe une forte tendance au protectionnisme. En effet, en termes de bien-être agrégé, le libre-échange est presque toujours un optimum de premier ou second rang. Cependant, le libre-échange entraîne, par rapport à la situation d'autarcie, une redistribution des revenus au sein des pays considérés. Autrement dit, dès lors que les individus sont hétérogènes, certains gagnent et d'autres perdent à la libéralisation des échanges. Par exemple, le processus de spécialisation entraîne une hausse de la demande de facteurs et donc de leurs rémunérations dans les secteurs où le pays considéré se spécialise, et une baisse de la demande et de la rémunération des facteurs dans les secteurs où le pays considéré n'a pas un avantage comparatif. Ces derniers secteurs sont donc susceptibles d'exprimer une demande de protection. On peut imaginer que les gains du commerce international soient redistribués aux perdants de la libéralisation des échanges, mais l'ampleur de cette redistribution peut aussi générer des conflits. Dans tous les cas, le passage de l'autarcie au libre-échange modifie la répartition des revenus et peut être une source de conflits d'intérêt.

Une typologie de modèles

Elhanan Helpman 2 présente l'ensemble des analyses d'économie politique de la politique commerciale à partir du modèle générique suivant. Considérons une économie composée d'un grand nombre d'individus hétérogènes en termes de dotations factorielles. Cette économie est caractérisée par plusieurs secteurs de production à facteur spécifique. Ainsi, chaque secteur produit un bien particulier avec du travail et un facteur de production spécifique au secteur. Il existe par ailleurs un grand nombre d'individus hétérogènes en termes de dotations factorielles. Autrement dit, tous les individus ne possèdent pas les mêmes quantités de facteurs spécifiques. Le gouvernement a la possibilité de mettre en place une taxe (ou subvention) à l'importation sur chaque secteur de production, et les revenus des tarifs douaniers sont redistribués de façon égalitaire entre les individus. Ce modèle générique permet à Helpman de présenter plusieurs analyses d'économie politique de la politique commerciale qui suivent.

Démocratie directe

Wolfgang Mayer 3 montre que dans un cadre de démocratie directe, le tarif à l'importation dans le secteur i à l'équilibre politique est positif (négatif) si la dotation factorielle de l'individu médian en facteur spécifique au secteur i est supérieur (ou inférieur) à la moyenne. Ainsi, si l'électeur médian est relativement bien (mal) doté dans un facteur spécifique, il va demander une protection positive (négative) pour le secteur utilisant ce facteur spécifique. Dans une économie où tous les individus seraient également dotés, la dotation médiane serait égale à la dotation moyenne, et le tarif serait nul dans tous les secteurs de production. Enfin, si le tarif est positif, alors il est d'autant plus important que la fonction d'importation du reste du monde est peu élastique. Il s'agit d'un résultat standard en théorie de la taxation (le tarif ou le taux optimal est inversement proportionnel à l'élasticité de la base fiscale qui est taxée).

Mayer considère dans son analyse que la propriété des facteurs de production est dispersée parmi la population. En pratique, cette propriété est très concentrée. En conséquence, une petite minorité d'individus souhaite un niveau de protection très élevé dans un secteur donné tandis que la majorité préfère une protection négative (une subvention). On devrait donc observer un tarif négatif dans les secteurs où la propriété est fortement concentrée. Ceci n'est pas le cas, et il est donc nécessaire de développer une analyse d'économie politique plus réaliste.

Fonction de support politique

Arye L. Hillman 4, dans la tradition de la théorie de la régulation[5][6], propose d'appréhender le choix d'un tarif à l'importation comme la solution d'un programme d'optimisation dans lequel le gouver- nement arbitre entre les intérêts industriels et le mécontentement des consommateurs. Hillman construit ainsi une fonction de soutien politique. Les groupes de pression dans l'industrie procurent un support d'autant plus fort au gouvernement que leurs profits sont élevés. Le support des consommateurs pour le gouvernement est lui d'autant plus faible que les prix industriels sont importants. Il existe donc un arbitrage, et le gouvernement cherche à maximiser son support politique. Comme en démocratie directe, le tarif à l'importation est d'autant plus élevé que le secteur concerné représente une part importante de l'output total et que la fonction d'importation du reste du monde est peu élastique. Au contraire de l'analyse de Mayer, Hillman montre que l'on ne peut pas avoir une protection négative mais seulement des tarifs à l'importation positifs. L'un des éléments importants de l'analyse pour expliquer le niveau du tarif est le taux marginal de substitution, dans la fonction objectif du gouvernement, entre le bien-être agrégé et les profits des groupes d'intérêt dans un secteur donné. Cependant, ce taux est exogène dans l'analyse de Hillman. De plus, même si l'approche est plus pertinente d'un point de vue descriptif que l'analyse de Mayer, elle néglige un élément de l'économie politique du protectionnisme, à savoir le comportement actif de groupes de pression pour obtenir une protection positive.

Fonction de détermination de tarifs

Ronald Findlay et Stanislaw Wellisz 7 ont donc proposé une analyse connue sous le nom de fonction de formation tarifaire. Une telle fonction décrit le niveau de protection qui est " acheté " par un secteur industriel et qui dépend des efforts de lobbying des groupes en faveur de la protection et des efforts de lobbying des opposants au protectionnisme. Le niveau de protection à l'équilibre politique dépend donc du résultat de cette guerre d'influence entre des groupes ayant des préférences opposées. Findlay et Wellisz montrent qu'à l'équilibre politique, le tarif dépend du ratio de l'influence marginale des dépenses de lobbying des groupes en faveur de la protection sur l'influence marginale des dépenses de lobbying des opposants au protectionnisme. Si ce ratio est plus grand que 1, alors les tenants du protectionnisme sont plus efficaces politiquement que leurs opposants, et le niveau de protection est une fonction croissante de ce ratio. Par ailleurs, Findlay et Wellisz montrent que plus la fraction de la population totale en faveur du protectionnisme est faible, plus le niveau de protection est important à l'équilibre politique. Ceci implique que plus la propriété des facteurs de production spécifiques est concentrée, plus le niveau de protection est important, ce qui est plus pertinent empiriquement que l'analyse en termes d'électeur médian de Mayer 3 qui prédisait le résultat inverse. En effet, plus le nombre de propriétaires d'un facteur spécifique est faible, plus le bénéfice individuel de l'activité d'influence est important pour un niveau donné de protection, tandis que les coûts de la protection (entre autres, un prix plus élevé du bien en question) sont partagés par tous. Il en résulte que l'influence marginale des groupes en faveur de la protection augmente ainsi que le niveau de protection.

Concurrence électorale

Stephen Magee, William Brock et Leslie Young 8 ont enrichi l'analyse des déterminants politiques de la formation de la politique commerciale en considérant un modèle explicite de concurrence électorale. En effet, les modèles présentés jusqu'à présent ne prennent pas vraiment en compte la participation politique telle qu'on l'entend dans des démocraties où des partis politiques rentrent en concurrence dans le débat politique. Magee, Brock et Young proposent de prendre en compte l'interaction qui existe entre groupes de pression et partis politiques en s'inspirant de la situation aux États-Unis. Dans cette approche, des groupes de pression offrent des contributions à des candidats ou partis politiques de façon à améliorer la chance de victoire électorale de leurs candidats préférés. Plus spécifiquement, deux candidats se font concurrence pour gagner une élection. Ils s'engagent par avance, avant l'offre de contributions des groupes de pression, sur une politique bien spécifiée. Ainsi, le comportement des groupes de pression est destiné à influencer le résultat du vote et non les plateformes politiques comme dans l'analyse de Findlay et Wellisz. Le jeu se déroule donc en deux étapes ; dans la première, les candidats décident non coopérativement de leurs engagements en termes de politique économique ; dans la seconde, les groupes de pression décident non coopérativement de leurs offres de contributions. Le jeu est résolu en arrière (backward). On détermine d'abord l'équilibre non coopératif (de Nash) entre les groupes de pression, ce qui permet d'obtenir des fonctions de contribution qui dépendent des politiques proposées par les deux candidats, ainsi que des fonctions de probabilité de victoire électorale de ces mêmes candidats en lien avec leurs propositions. En première étape, les candidats anticipent parfaitement le résultat du jeu de seconde étape et cherchent à maximiser leur probabilité de victoire électorale. L'équilibre non coopératif de ce jeu permet finalement d'obtenir le niveau de protection à l'équilibre politique. En réalité, ce que soulignent Magee, Brock et Young, ce sont les difficultés auxquelles se trouve confrontée toute modélisation approfondie des décisions de politique économique.

Protection à vendre

Gene Grossman et Elhanan Helpman 9 sont d'accord avec le fait que les contributions des groupes de pression peuvent influencer le résultat des élections, ce que perçoivent très probablement les candidats et partis politiques. Mais, selon eux, cela ne signifie pas que l'objectif primordial des groupes de pression est d'influencer le résultat électoral. Premièrement, en général, le nombre de groupes de pression est important et la contribution de chacun de ces groupes est faible relativement au total des contributions versées. Ceci est particulièrement vrai dans les pays où il existe des contraintes légales au montant des contributions, mais pas seulement. Ainsi, les contributions, dans l'esprit des groupes de pression, sont principalement destinées à influencer les politiques proposées, et c'est cet effet qui, ensuite, influence le résultat électoral.

Formellement, l'analyse de Grossman et Helpman est un modèle d'agence commune avec un jeu qui se déroule en deux étapes. Dans une première étape, les groupes de pression définissent leurs fonctions de contribution. Rappelons que le cadre analytique de base est celui d'un modèle avec plusieurs secteurs de production à facteur spécifique. Ainsi, chaque secteur produit un bien particulier avec du travail et un facteur de production spécifique au secteur. Le vecteur de la politique commerciale détermine donc un tarif (positif ou négatif) à l'importation dans chaque secteur. Une hypothèse importante de Grossman et Helpman est que les groupes de pression, représentant les différents secteurs de production, définissent leurs contributions conditionnellement au vecteur de la politique commerciale, c'est-à-dire conditionnellement à des niveaux de tarifs pour tous les secteurs de l'économie. Les groupes de pression choisissent leurs contributions non coopérativement et indépendamment les uns des autres et, ceci, de façon à maximiser le bien-être de leurs membres. Dans la seconde étape, le gouvernement en place choisit sa position politique en tenant compte des fonctions de contribution définies par les groupes de pression. Formellement, le gouvernement cherche à maximiser une fonction " objectif " qui est une moyenne pondérée des contributions et du bien-être général, son objectif étant de récompenser les groupes d'intérêt et d'être réélu à la prochaine élection. Comme dans Hillman, les candidats doivent donc arbitrer entre des politiques qui favorisent des groupes d'intérêt particulier et celles qui vont dans le sens de l'intérêt général. À la différence de l'analyse de Magee, Brock et Young, les contributions des groupes de pression influencent directement les positions des candidats politiques.

L'équilibre de ce jeu est caractérisé par :

  • un vecteur de fonctions de contribution (une pour chaque groupe de pression) tel que chaque fonction de contribution maximise le bien-être des membres du groupe de pression en question, étant donné les fonctions de contribution définies par les autres groupes de pression et la règle de décision anticipée du gouvernement ;
  • un vecteur de tarifs (un pour chaque secteur) qui maximise la fonction " objectif " du gouvernement.

Les résultats de l'analyse de Grossman et Helpman sont les suivants. Seuls les secteurs de production qui sont représentés par un groupe de pression bénéficient d'une protection positive tandis que les secteurs non représentés supportent un tarif négatif à l'importation du bien qu'ils produisent. En effet, les groupes d'intérêt font pression auprès du gouvernement pour des prix de vente élevés dans leurs propres secteurs de production et des prix faibles dans les autres secteurs dans la mesure où ils sont aussi consommateurs des biens produits par les autres secteurs. Le jeu d'influence consiste donc bien à entraîner une redistribution, par un système de taxes, des ressources des secteurs non organisés vers ceux qui

sont organisés politiquement. Le taux de protection dans un secteur est d'autant plus élevé que la propriété du facteur spécifique du secteur concerné est concentrée et que le poids relatif du bien-être général, par rapport aux contributions des groupes de pression, dans la fonction " objectif " du gouvernement est faible. Aussi, plus la part de production du secteur considéré est importante, plus sera étendu son niveau de protection en raison du volume des bénéfices du jeu d'influence. Enfin, si l'élasticité-prix de la fonction d'importation est faible (le niveau d'importation est peu sensible à une hausse du tarif à l'importation), le niveau du tarif pour le secteur organisé en groupe de pression est élevé.

Une caractéristique essentielle de l'analyse de Grossman et Helpman est la suivante. Lorsque tous les secteurs de l'économie sont organisés en groupes de pression, alors la politique du gouvernement est conforme à l'intérêt général (c'est-à-dire un tarif à l'importation nul pour tous les secteurs). Autrement dit, les groupes d'influence se neutralisent les uns les autres et les contributions de chacun d'entre eux consistent à éviter d'être affecté par l'influence des autres groupes. Ce résultat provient de l'hypothèse selon laquelle la fonction de contribution de chaque groupe de pression est définie conditionnellement à toutes les dimensions de la politique commerciale (conditionnellement aux tarifs à l'importation de tous les secteurs). Ainsi, chaque secteur fait pression pour un tarif positif dans son secteur et un tarif négatif pour les autres secteurs ; le jeu d'influence est à somme nulle. Cependant, en termes de bien-être général, ce jeu se traduit par une perte représentée par les dépenses des groupes de pression. À l'équilibre, la politique commerciale dépend donc de savoir quels sont les secteurs qui sont organisés en groupes de pression et ceux qui ne le sont pas. Or ceci est exogène dans l'analyse de Grossman et Helpman. On ne sait pas comment certains individus arrivent à s'organiser en groupes de pression et d'autres non.

Formation endogène des groupes de pression

L'un des enjeux majeurs de la recherche dans ce domaine, et en économie politique en général, est de construire une théorie dans laquelle la formation des groupes de pression est endogène. Quelques pistes ont été développées. L'une, proposée par Devashish Mitra 10, consiste à considérer qu'il existe un coût fixe de formation d'un groupe de pression. Ces coûts fixes peuvent être différents selon les secteurs d'activité. Seuls ceux dont les bénéfices d'influence sont relativement importants pourront payer le coût fixe et s'organiser politiquement. Une autre approche, inspirée de Stephen Magee 11, consiste à considérer un jeu répété. Au sein de chaque groupe de pression, étant donné le problème de passager clandestin caractéristique de toute action collective, chaque individu voudrait faire supporter aux autres le coût des efforts de lobbying. Dans un cadre statique, plusieurs individus peuvent donc avoir des difficultés à s'organiser politiquement. Dans un cadre dynamique, les individus peuvent être incités à continuer de coopérer, dès lors que la punition, en cas de non-coopération de l'un des agents, est un retour pour toujours à l'équilibre non coopératif (absence d'action collective). Dans ce cadre, l'incitation à dévier est d'autant plus faible que le nombre de personnes susceptibles d'appartenir au même groupe de pression est relativement petit et que les bénéfices attendus de la pression politique sont importants. Ces conditions favorisent alors la formation d'un groupe de pression. Il serait ainsi possible de déterminer de façon endogène quels sont les agents ayant des intérêts spécifiques qui sont organisés en groupe d'influence et ceux qui ne le sont pas.

Une diplomatie à deux niveaux

Jusqu'à présent, nous avons examiné les déterminants politiques de la politique commerciale dans un seul pays qui prend les prix internationaux des biens importés comme donnés. Cette simplification permet de se concentrer sur les aspects politiques internes d'un pays donné, à savoir l'interaction entres les groupes de pression et le gouvernement en charge de la politique commerciale. Mais, comme le précise Helpman 2, il existe aussi des contraintes internationales, notamment pour les grands pays. En commerce international, un grand pays, par ses actions, modifie les prix internationaux. Ainsi, en mettant en place un tarif à l'importation, il contribue à une baisse de la demande mondiale et donc à une baisse du prix international du bien en question, ce qui affecte en retour l'équilibre économique et le jeu d'influence dans les autres pays. De plus, les pays déterminent souvent leurs politiques commerciales dans le cadre de négociations internationales (sur la réduction des tarifs, les règles de commerce, etc.).

On doit, selon Helpman, considérer deux niveaux d'interactions stratégiques. D'un côté, l'interaction internationale entre les pays et, de l'autre, l'inter- action, au niveau domestique, entre les acteurs politiques. Cette structure à double niveau permet d'obtenir une dépendance entre les caractéristiques politiques du pays domestique et celles des autres pays. Par exemple, un gouvernement qui négocierait un accord de libre-échange avec un autre pays doit prendre en compte, en termes de politique interne, les conséquences de cet accord. En même temps, les groupes de pression d'un pays qui essaient d'influencer la politique de leur gouvernement ne peuvent pas ignorer la position dudit gouvernement sur la scène internationale. Cette structure avec interdépendances à double niveau a été formellement étudiée, entre autres, par Robert D. Putnam 12.

Grossman et Helpman 13 ont étendu leur modèle de base d'une petite économie à deux grandes économies interdépendantes. Le jeu politique interne à chaque pays se déroule de la même façon que dans l'analyse précédente. La différence est que la politique commerciale de chaque pays et donc les tarifs (positifs ou négatifs) à l'importation, dans tous les secteurs de chaque pays, influencent les prix internationaux des différents biens et les termes de l'échange des deux pays. Grossman et Helpman considèrent deux possibilités, les deux pays décident soit non coopérativement de leurs politiques commerciales, soit coopérativement.

Groupes de pression et guerre commerciale

Dans le cas d'une guerre commerciale (jeu non coopératif) entre les deux pays, les groupes de pression et le gouvernement de chaque pays considèrent la politique commerciale de l'autre pays comme donné. Cependant, ils internalisent l'impact du jeu politique domestique sur les termes de l'échange international. Notons également que les groupes de pression au sein de chaque pays agissent de façon non coopérative, et que leurs actions ne sont pas observables par le gouvernement et les groupes de pression de l'autre pays. Ce type de jeu permet d'obtenir des résultats intéressants. Considérons un secteur particulier représenté par un groupe de pression dans le pays domestique ainsi que dans le pays étranger. Supposons que ce secteur est importateur dans le pays domestique et exportateur dans le pays étranger. Par ailleurs, les élasticités de la fonction de demande d'importation et de la fonction d'offre dans les deux pays sont constantes. Un poids relatif plus faible du bien-être général dans la fonction " objectif " du gouvernement du pays importateur conduit le gouvernement à mener une politique commerciale plus agressive pour le secteur importateur. Le tarif à l'importation est donc plus élevé, ce qui diminue le prix international du bien importé - car la baisse de la demande du grand pays, en raison de la hausse du tarif, fait baisser la demande mondiale -, et les termes de l'échange du pays domestique s'améliorent. De plus, l'augmentation du tarif est suffisamment forte pour avoir un prix domestique du bien considéré plus important. Dans le pays étranger, la baisse du prix international du bien en question diminue les bénéfices privés des propriétaires du facteur spécifique du secteur exportateur, et, en conséquence, conduit le groupe de pression à être plus agressif. Comme la baisse du prix international profite à tous, le coût social d'une subvention à l'exportation est désormais plus faible, et le gouvernement étranger accepte de répondre aux exigences du groupe de pression en augmentant la subvention à l'exportation. Ainsi, un changement dans l'environnement politique d'un pays influence les niveaux de protection dans les deux pays.

Groupes de pression et accords commerciaux internationaux

Les pays peuvent aussi décider de négocier et de coopérer en matière de politique commerciale. Dans ce cas, les groupes de pression de chaque pays, dans leurs interactions avec leurs gouvernements, prennent comme donné le comportement des groupes de pression des autres pays mais internalisent le comportement coopératif des deux gouvernements en matière de politique commerciale. Il est notable que sans l'activité des groupes de pression un accord coopératif doit conduire à l'optimum économique, soit le libre-échange. Un des résultats importants est alors le suivant. Supposons un secteur particulier. à l'équilibre, le secteur d'un seul pays est organisé politiquement et offre une contribution au gouvernement. Il s'agit du pays où le secteur en question constitue une part plus importante de l'output que dans l'autre pays, ou du pays où le poids relatif de l'intérêt général dans la fonction " objectif " est le plus faible ou encore du pays où le nombre de propriétaires du facteur spécifique du secteur en question est le plus faible. Tous ces facteurs peuvent contribuer à donner un poids politique plus important au secteur d'un pays par rapport au même secteur de l'autre pays. Dans ce cas, le secteur politiquement fort arrive à améliorer sa situation par rapport au libre-échange au détriment du même secteur dans l'autre pays. Autrement dit, une coopération internationale entre gouvernements en matière de politique commerciale entraîne une guerre d'influence entre les groupes de pression nationaux d'un même secteur. L'un étant importateur, l'autre exportateur, l'accord commercial international met en effet en opposition les deux groupes de pression nationaux, ce qui neutralise, en particulier, l'influence du groupe de pression politiquement le moins avantagé.

    [1] Krugman Paul, " The narrow and broad arguments for free trade ", American Economic Review, 1993, 83, 362-66.
    [2] Helpman Elhanan, " Politics and trade policy ", in Kreps D., Wallis K., Advances in Economics and Econometrics : Theory and Application, Seventh World Congress, 1997, vol. 1, Econometric Society Monograph, Cambridge University Press.
    [3] Mayer Wolfgang, " Endogenous tariff formation ", American Economic Review, 1984, 74, 970-85.
    [4] Hillman Arye L., " Declining industries and political-support protectionist motives ", American Economic Review, 1982, 72, 1180-87.
    [5] Stigler George, " The theory of economic regulation ", Bell Journal of Economics, 1971, 2, 3-21.
    [6] Peltzman Sam, " Towards a more general theory of regulation ", Journal of Law and Economics, 1976, 19, 211-40.
    [7] Findlay Ronald, Wellisz Stanislaw, " Endogenous tariffs, the political economy of trade restrictions and welfare ", in Bhagwati J. (ed), Import Competition and Response, Chicago University Press, 1982.
    [8] Magee Stephen, Brock William, Young Leslie,Black Hole Tariffs and Endogenous Policy Formation, Cambridge, MIT Press, 1989.
    [9] Grossman Gene, Helpman Elhanan, " Protection for sale ", American economic Review, 1994, 84, 833-50.
    [10] Mitra Devashish, " Endogenous lobby formation and endogenous protection: a long run model of trade policy determination ", American Economic Review, 1999, 89, 1116-34.
    [11] Magee Stepthen, " Endogenous trade policy and lobby formation : an application to the free-rider problem ", Journal of International Economics, 2002, 57, 449-471.
    [12] Putnam Robert, "  Diplomacy and domestic politics : the logic of two-level games ", Industrial Organization, 1988, 42, 427-60.
    [13] Grossman Gene, Helpman Elhanan, " Trade wars and trade talks ", Journal of Political Economy, 1995, 103, 675-708.

(1) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

Idées, n°151, page 33 (03/2008)

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