Dossier : la nouvelle économie politique

Inégalité, redistribution et politiques publiques

Hubert Kempf, professeur de sciences économiques à l'université Paris-1 - Panthéon-Sorbonne et à l'École d'économie de Paris (75).

Les inégalités et les politiques de redistribution font partie des enjeux majeurs des controverses et des débats politiques, en particulier dans les sociétés démocratiques qui sont aussi des économies mixtes où le poids de l'État est important. Les outils qu'offre l'économie politique s'avèrent novateurs et pertinents pour analyser ces débats et les réponses qui y sont données par le biais de la concurrence démocratique. Nous présenterons ci-dessous quelques études représentatives de ces recherches.

Aucune question n'est plus naturellement politique que celle de l'inégalité. L'inégalité n'est-elle pas au coeur des interrogations éthiques les plus évidentes, celles qui motivent l'action collective ? La puissance publique ou, plus précisément, celui ou ceux qui la contrôlent ne disposent-ils pas des moyens légaux ou extra-légaux, dans le pire des cas, de la modifier ?

Mais, à la réflexion, le lien qui lie inégalités et politique est plus complexe que ce que suggère l'immédiateté du débat sur les valeurs à promouvoir et des programmes à choisir. Si le pouvoir politique peut agir sur l'inégalité, c'est donc que l'inégalité en découle et est seconde. Mais s'il y a débat politique récurrent, en particulier sur la question des inégalités, comme si cette question était une nouvelle toile de Pénélope, aussitôt défaite qu'elle s'élabore, n'est-ce pas que l'inégalité nourrit les conflits d'intérêt et les luttes politiques, et donc qu'elle est première ?

Sans même évoquer les multiples dimensions de l'inégalité, et les problèmes qui en découlent, on voit ainsi que la dialectique de l'inégalité et du politique n'a aucune raison de se résoudre simplement.

Avant donc de s'engager dans la voie des prescriptions et des prises de position, le temps de l'analyse s'impose. L'économie a fait des progrès spectaculaires, depuis les travaux fondateurs de Serge-Christophe Kolm 11 et Anthony Atkinson 2, dans la compréhension de l'inégalité et la formation d'outils et de concepts propres à la description et à l'étude de l'inégalité. Mais pour avancer dans l'étude de la double causalité entre politique et inégalités, ceux-ci ne suffisent pas, car ils ne portent pas sur les modalités de la décision politique.

C'est à ce point que l'économie politique, entendue comme la théorie de la décision politique, peut s'avérer utile et ouvrir de nouvelles perspectives sur l'inégalité et l'enjeu des politiques publiques en matière de redistribution.

Cet article est consacré à la présentation d'études récentes significatives de cette recherche, afin d'en montrer l'intérêt et le potentiel. La première partie est consacrée à l'impact de l'inégalité sur le fait politique, tandis que la causalité inverse, qui va des institutions et des régimes politiques, est brièvement présentée dans la seconde partie.

Inégalités, institutions et politiques publiques

Posons-nous la question suivante : en quoi les inégalités conditionnent-elles le choix politique et, en particulier, le choix en matière de redistribution, c'est-à-dire le choix de modifier les inégalités elles-mêmes ?

La théorie de l'électeur médian

La première réponse, la plus simple, est acquise en posant cette question dans le cadre du régime politique le plus simple, celui de la démocratie directe où la décision est prise à la majorité simple. Elle mobilise le concept et le théorème de l'électeur médian.

Le concept d'électeur médian est un concept fondateur de l'économie politique et a été très utilisé pour aborder l'inégalité et son impact sur les politiques publiques. Il remonte à Harold Hotelling 3 et Anthony Downs 4. Le corps électoral est constitué d'électeurs qui diffèrent uniquement par leurs revenus. Rangeons-les en fonction de leurs revenus et admettons que leur utilité dépend de leur consommation privée, assurée par leur revenu net d'impôt, et d'un bien collectif, contrôlé par la puissance publique, financé par l'impôt. L'imposition est proportionnelle au revenu. Sous des conditions usuelles portant sur la fonction d'utilité, chaque individu aura un couple consommation/bien collectif préféré, en fonction de son revenu, ou encore un taux d'imposition préféré, puisque c'est, de fait, le taux d'imposition pratiqué qui décide du partage du revenu individuel entre consommation et bien collectif. Plus le taux d'imposition effectivement pratiqué différera du taux préféré par un agent, à la hausse ou à la baisse, plus son utilité diminuera. Les préférences des individus seront dites, en conséquence, unimodales. Remarquons, alors, que les modes de ces préférences en fonction des taux sont croissants avec les revenus. De cela, nous déduisons que le mode de l'électeur médian, celui dont le revenu est la médiane de la distribution des revenus, est le mode médian. La moitié des individus autres que le médian préfère un taux d'imposition plus élevé, tandis que l'autre moitié préfère un taux plus faible.

Admettons maintenant que les citoyens aient le choix entre deux partis politiques, qui font des propositions sur cette seule question de la fourniture du bien collectif, donc sur le taux d'imposition. Chacun des électeurs, du fait de l'unimodalité des préférences, choisira le taux le plus proche de celui qu'il préfère personnellement. Le parti présentant le taux d'imposition le plus proche du taux médian l'emporte, car au moins la moitié des électeurs le préfère à celui proposé par le parti plus extrême. En d'autres termes, il y a prime donnée au parti le plus centriste.

Faisons un pas de plus. Considérons que les deux partis en présence cherchent à accéder au pouvoir. C'est pour cela, après tout, que sont organisées les élections : pour réguler l'accès au pouvoir de ceux qui le désirent. Dans ces conditions, chacun a intérêt à faire une proposition de taux la plus proche possible du taux préféré par l'agent médian. Au total, c'est l'électeur médian qui apparaît comme l'électeur privilégié par les partis politiques. Ainsi l'inégalité conditionne-t-elle la politique publique, par le biais du jeu électoral.

Inégalités et redistribution

Passons maintenant à la question de la politique de redistribution et du choix politique en la matière et montrons comment le théorème de l'électeur médian peut être utilisé pour y répondre.

Le modèle statique : inégalités et redistribution

Cette réponse portant sur l'ampleur de la redistribution et, partant, sur la taille de l'État rejoint une des questions les plus constantes de la philosophie politique, celle de l'impact de la démocratie sur l'organisation sociale et les rapports sociaux. Cette question fut en particulier centrale au xixe siècle, le siècle où la démocratie et ses exigences électorales s'imposaient graduellement et difficilement dans les pays de l'Europe de l'ouest et de l'Amérique du Nord2. Alexis de Tocqueville exprima parfaitement les dilemmes contemporains créés par l'extension du suffrage universel : dans la mesure où l'élargissement du corps électoral et l'abaissement graduel du cens impliquaient d'intégrer dans ce corps des électeurs de plus en plus pauvres, ceux-ci n'utiliseraient-ils pas leur pouvoir électoral dans le sens d'une plus grande redistribution en leur faveur, au détriment des riches, des propriétaires et au risque ainsi de compromettre le dynamisme social et la prospérité ? En d'autres termes, la démocratie ne contient-elle pas une exigence de redistribution incoercible, un égalitarisme aussi absolu que mortel, car signifiant la fin de la société comme ensemble différencié et organisé, comme la nuée contient l'orage ?

L'économie politique a proposé une réponse rigoureuse à cette question et susceptible de soulager le pessimisme radical d'un Tocqueville sur une démocratie qu'il ne pouvait condamner, pour des raisons éthiques et politiques, mais dont il redoutait les effets pervers. À la suite de Allan H. Meltzer et Scott F. Richard 6, modifions le canevas très simple que nous venons d'exposer. Celui-ci supposait que les revenus individuels étaient donnés et, en conséquence, non affectés par le choix du taux de taxe choisi par le corps électoral. Imaginons maintenant que les agents disposent tous d'une même quantité de temps, qu'ils doivent allouer entre travail et loisir. Le bien-être d'un agent dépend de sa consommation et de son loisir. Les individus se différencient les uns des autres par leur productivité du travail. La taxation du produit du travail, proportionnelle, finance le versement d'un transfert forfaitaire, identique pour tous les individus. En conséquence, les agents les moins productifs à taux donné bénéficient relativement plus de la politique de redistribution que les agents les plus productifs. Plus encore, tous les agents dont le revenu est supérieur au revenu moyen sont perdants nets à l'impôt, car ils payent plus d'impôt qu'ils ne reçoivent de transfert. Mais la taxation, étant proportionnelle, est distorsive : elle affecte le prix implicite du loisir en terme de consommation. Sous des hypothèses usuelles, plus un individu est productif, plus étant taxé il choisit le loisir. Aucun agent n'est protégé de ce mécanisme. Même le moins productif des agents, toutes choses égales par ailleurs, est négativement affecté par une hausse marginale du taux d'imposition : celle-ci correspond à une moindre rémunération de son travail et l'incite à choisir plus de loisir. Ce dernier effet sert de frein à une hausse du taux d'imposition. Tout agent a un taux d'imposition préféré, qui est nécessairement inférieur à 1, même pour l'individu le moins productif et donc le plus pauvre. L'égalitarisme est impossible.

Complétons le raisonnement. Les taux d'imposition préférés par les agents sont fonction de leur productivité, et les préférences en matière de taux sont unimodales pour tous les individus. Plus un individu est pauvre, plus il souhaite un taux d'imposition élevé, car sa faible productivité le protège des effets distorsifs de l'imposition, tandis qu'il bénéficie relativement beaucoup des transferts. Le taux d'imposition préféré par l'agent à la productivité médiane est le taux d'imposition médian.

Ainsi, lorsque la décision de fixer le taux d'imposition est l'objet d'une compétition électorale, par le même mécanisme que précédemment, le taux qui prévaut est le taux médian, qui recueille une majorité simple des votes. Deux conséquences peuvent être tirées de ce modèle. La première est relative à la crainte exprimée par Tocqueville. La démocratie trouve en elle-même les limites à la puissance du suffrage universel. Parce que les électeurs ne peuvent s'affranchir pour eux-mêmes des lois qu'ils contribuent à voter, la tendance à la redistribution ne peut être poussée à ses limites logiques, l'égalitarisme absolu. La deuxième concerne la taille de l'État, qui eut au xxe siècle la même importance que la question de l'extension de la démocratie au siècle précédent. Le modèle de Meltzer et Richard offre une solution élégante à cette question : l'ampleur des transferts, ici assimilé à l'importance relative de l'État, est fonction de la différence entre le revenu de l'électeur médian et le revenu moyen dans l'économie. Plus cette différence est grande, plus l'électeur médian bénéficie du transfert forfaitaire et souhaite donc un taux d'imposition élevé.

Inégalités, redistribution et croissance

En 1993, Alberto Alesina et Dani Rodrick 7 ont proposé une extension dynamique intéressante de la construction de Meltzer et Richard qui est purement statique, de façon à poser ainsi la question de savoir si les inégalités sont favorables ou non à la croissance. Il s'agit là encore d'une question sensible. Derrière la formulation apparemment neutre de la question qui semble de l'ordre des faits, il y a un enjeu politique certain. Dans une logique libérale, on peut avancer que les inégalités sont la contrepartie de la croissance, car elles sont liées à des incitations fortes à travailler, à épargner ou à investir, et donc qu'une tentative de les réduire revient à brider la croissance. Dans une logique " sociale-démocrate ", on soutiendra que les inégalités sociales nuisent à la cohésion sociale, alors que celle-ci est, à moyen terme, la condition d'une croissance élevée.

Sur le plan des faits, la relation la plus fameuse entre inégalité des revenus et croissance est celle établie par Simon Kuznets en 1955. Celui-ci avance que la relation est non monotone. L'inégalité croît aux premiers stades de la croissance d'un pays, puis décroît avec la croissance lorsque le pays a atteint un certain niveau de richesse.

Sur le plan théorique, Alesina et Rodrick abordent la question des liens entre inégalités et croissance par le biais d'un modèle de croissance endogène très simple. Ces modèles ont en général une propriété qui est de montrer que les dépenses publiques à des fins productives peuvent affecter le taux de croissance à long terme d'une économie.

Dans ces conditions, il se crée un dilemme : les prélèvements obligatoires doivent-ils être affectés au financement d'une politique de redistribution et de correction des inégalités, le cas échéant par des transferts forfaitaires, ou à des dépenses productives soutenant la croissance ?

Supposons que la décision se prenne à la majorité simple et se fasse " aux débuts des temps ". Il s'agit donc de choisir le sentier des taux d'imposition et des dépenses publiques, et donc de choisir le sentier de croissance. Si les agents sont différenciés par des dotations initiales différentes, ils auront des opinions divergentes sur ces points. Par un raisonnement similaire à celui exposé plus haut, Alesina et Rodrick montrent que plus un agent est pauvre, plus il est favorable à une politique de redistribution au détriment d'une politique de soutien à la croissance. Parce que le théorème de l'électeur médian s'applique dans cette économie, la décision politique est celle préférée par l'électeur médian. En conséquence, plus la dotation initiale de celui-ci sera faible par rapport à la dotation moyenne, plus l'imposition sera lourde et affectée à la redistribution. En ce sens, purement théorique, l'inégalité nuit à la croissance.

Cependant, l'argument présenté est en fait contraire à l'argument social-démocrate rappelé plus haut, puisque l'impact négatif est dû à l'existence même de programmes redistributifs.

Alesina et Rodrick ont avancé des vérifications empiriques semblant valider leur théorie. Des études ultérieures ont abouti à des résultats contradictoires de sorte que le doute prévaut quant à la relation entre inégalités et croissance. C'était, d'une certaine façon, déjà le message préfiguré par la courbe de Kuznets : tant de choses interfèrent dans cette relation, à commencer par le niveau de développement atteint par le pays, qu'il n'est pas étonnant qu'il soit impossible d'établir une relation claire et stable entre ces deux variables. Mais il n'est pas douteux que les politiques publiques, et donc le poids des facteurs proprement politiques, jouent un rôle de premier plan dans cette relation.

Hubert Kempf et Stéphane Rossignol 8 ont poursuivi dans cette ligne théorique pour étudier le lien entre protection de l'environnement et inégalité. Utilisant un modèle similaire à celui d'Alesina et Rodrick, où le dilemme se trouve entre dépenses publiques et dépenses de protection de l'environnement, ils montrent que l'inégalité est nuisible à l'environnement : plus l'électeur médian est pauvre par rapport à la dotation initiale moyenne, plus il privilégie les dépenses publiques en faveur de la croissance, au détriment de la politique de protection de l'environnement. Ainsi, l'usage des outils de l'économie politique amène à réexaminer, sous un angle nouveau, des questions anciennes. Dans le cas d'espèce, il apparaît que l'étude de la politique environnementale ne peut se dissocier de ses implications sociales et politiques.

Inégalités, hétérogénéité et redistribution

Les explications précédentes ont supposé une société homogène, sauf sur le point de la distribution des revenus. À l'évidence, c'est là une hypothèse extrêmement restrictive. L'observation la plus fruste ou superficielle des sociétés, tant contemporaines que passées, est que celles-ci sont des " sociétés de sociétés ", qu'elles sont segmentées, compartimentées en fonction des caractéristiques ethniques, des appartenances religieuses différentes ou des facteurs quasi institutionnels comme des attributs statutaires ou de rang.

Cette hétérogénéité se combine et interagit avec l'inégalité au point qu'il devient extrêmement difficile de repérer des liens de causalité. Sur le plan empirique, la corrélation entre le degré de segmentation ethnique d'une société et son degré d'inégalité, mesuré par le coefficient de Gini, est forte. Cela peut s'expliquer par diverses raisons. Par le biais de migrations, des ethnies aux capacités techniques ou productives différentes sont amenées à cohabiter sur le même territoire. Pour des raisons politiques, une ethnie domine l'autre et s'approprie des ressources plus productives, ou encore l'une est contrainte à n'exercer que des activités moins rémunératrices. Enfin, les moyens de la collectivité et les politiques publiques favorisent de façon disproportionnée une communauté dominante, renforçant ainsi sa domination. Par exemple, Oded Galor et Omer Moav 9 ont développé une théorie expliquant l'inégalité de long terme à l'appropriation initiale des moyens physiques.

Pour ce qui est des politiques publiques, la segmentation communautaire ou ethnique joue un rôle crucial. Associons le fait communautaire à un sentiment de solidarité entre les membres de la communauté et de destin commun. À distribution des revenus dans la société donnée, plus celle-ci sera divisée en communautés différentes, plus cette segmentation diminuera l'ampleur des politiques redistributives. Les individus seront d'autant plus réticents à ce que l'État assume des politiques de transfert qu'ils auront le sentiment que ces politiques serviront à des communautés autres que la leur. Cela peut s'expliquer par divers mécanismes. L'altruisme d'un individu est circonscrit aux membres de sa communauté ; les communautés ont des intérêts économiques ou politiques divergents voire opposés, et la politique de redistribution sert de façon disproportionnée une communauté plutôt qu'une autre, ce qui fait que la décision politique, par exemple à la majorité simple, conduit à une redistribution réduite. Enfin, il se peut que certaines ou toutes les communautés composant une nation aient leurs propres mécanismes de compensation des inégalités qu'elles connaissent en leur sein ; dans ces conditions, le support pour une politique de redistribution, à l'échelle de la nation tout entière, est faible.

Roberto Alesina, Reza Baqir et William Easterly 10 montrent ainsi, dans une analyse statistique très désagrégée de la société américaine, qu'aux États-Unis le facteur racial est une des causes qui expliquent la faible redistribution opérée par les programmes publics et le faible engagement pour des biens collectifs.

Inégalités et décisions politiques

Le théorème de l'électeur médian s'applique dans un contexte politique particulier, celui où la décision politique est prise à la majorité simple, sans que les mécanismes institutionnels ou proprement politiques n'aient d'épaisseur. Si l'on prend en compte des mécanismes plus sophistiqués et/ou plus réalistes, l'inégalité prend une importance nouvelle. On pense, en particulier, à la capacité de se mobiliser et de faire pression sur la prise de décision politique. Faisant abstraction de la difficulté intrinsèque de former des groupes d'intérêt, les riches pèseront d'un poids plus grand que les pauvres par le biais de leur capacité à se mobiliser. Deux raisons à cela : ils ont plus à perdre et ils peuvent mobiliser des ressources pour les activités de lobby plus élevées.

Si la théorie des groupes de pression s'est récemment développée d'un point de vue théorique, le lien n'a pourtant pas été fait avec l'inégalité des revenus ou des ressources.

Une autre voie par laquelle l'inégalité affecte la politique est par le biais de la corruption et du contournement des règles de droit. Edward Glaeser, José Scheinkman et Andrei Schleifer 11 ont proposé un modèle de corruption des juges. Le point saillant de leur modèle est que la corruption s'accroît avec l'inégalité dans la mesure où les ressources d'un individu conditionnent sa capacité à influencer la décision d'un juge. En cas d'égalité des ressources, la corruption ne se produit pas, car les parties d'un procès peuvent équilibrer leurs pressions sur le juge. En revanche, en cas d'inégalité, la capacité du plus riche d'infléchir la décision est nette. Cette thèse est confortée par l'étude empirique de Jong-Sung You et Sanjeev Khagram 12 qui trouvent une relation statistiquement significative entre inégalité et corruption.

Inégalités et institutions

L'inégalité qui a la capacité à affaiblir l'État de droit et les institutions peut ainsi mettre en péril la démocratie elle-même. Empiriquement, il existe une corrélation nette entre la démocratie et l'inégalité. 95 % des pays plus égalitaires que la moyenne, en utilisant comme mesure de l'inégalité le coefficient de Gini, sont classés comme " démocraties ", mais seulement 75 % des pays ont un coefficient de Gini supérieur à la moyenne.

Le sens de la causalité, selon Stanley L. Engerman et Kenneth L. Sokoloff 13, va de l'inégalité à la démocratie. Sur des données de longue période multiséculaires, plus l'inégalité initiale est forte, moins la probabilité que s'établisse un régime démocratique est élevé. C'est aussi le sens des travaux de Daron Acemoglu et James Robinson 14. Cela peut s'expliquer par plusieurs raisons, dont la manipulation des processus politiques et légaux par les classes les plus riches ou les secteurs économiques les plus efficaces.

L'impact des institutions politiques sur les inégalités

Si les débats politiques courants et l'histoire politique nous montrent à l'envi que les considérations sociales jouent un rôle majeur dans les propositions partisanes et les programmes des gouvernements, il est moins évident d'identifier un lien de causalité inverse. Il se peut que les institutions politiques elles-mêmes façonnent les inégalités, et en particulier la distribution des revenus ou des opportunités. Cet impact, s'il existe, se fait sentir sur la longue période et par la succession des générations. Mais tant de mutations et de changements se produisent au cours du temps que le repérage d'un effet de causalité permanent et structurant est particulièrement difficile. De plus, comme nous venons de le voir, on peut avancer que l'inégalité elle-même modèle ou influence les formes du jeu politique et, en particulier, l'avènement de la démocratie.

Le rôle de la démocratie ou de la dictature sur l'inégalité

L'idée que les structures politiques et les institutions façonnent l'organisation économique et sociale était, en fait, au coeur de la réflexion d'un Tocqueville. La démocratie politique, ou encore la passion pour la liberté, ne pouvait que couver une passion pour l'égalité, ou encore une démocratie sociale.

Tocqueville raisonne sur ce que nous appellerions de nos jours les " préférences " collectives. Mais il est d'autres mécanismes plus simples qui peuvent faire le lien entre institutions et inégalités.

Il n'est, par exemple, pas vain de remarquer que les institutions démocratiques font que les gouvernements élus se préoccupent d'éducation et de formation. Soit pour des raisons idéologiques : la démocratie requiert des citoyens capables d'intervenir dans le débat public et donc formés. Soit pour des raisons pragmatiques d'enrichissement : le développement de la démocratie est indissociable du développement de l'économie marchande, et les élites qui gouvernent les deux processus partagent l'idée que la formation, la science et les techniques sont indispensables. Or l'éducation, en modifiant la structure des qualifications, modifie à terme la distribution des revenus. Il est difficile de savoir si c'est dans le sens d'une réduction des inégalités ou non. Selon les pays, les deux cas se sont succédé au cours du temps. Mais, en tout état de cause, il y a là un mécanisme de causalité important, qui lie institutions et inégalités.

Il faut mentionner, dans le même ordre d'idées, l'émergence du fait syndical et de la manifestation collective des salariés. Les syndicats ont, en général, eu une politique défavorable à l'accroissement des inégalités : probablement parce que celles-ci vont de pair avec une individualisation des rémunérations qui rend plus difficile ou est même incompatible l'action collective, qui est la raison même des syndicats. La structure de la représentation syndicale, selon qu'elle est centralisée ou non, qu'elle est quasiment incorporée à l'appareil d'État, joue aussi un rôle sur la distribution des revenus. Mais cette tendance a pu avoir ses effets pervers et contribuer à accroître les inégalités par le biais des travailleurs rejetés pour une raison ou une autre de la protection syndicale : chômeurs, salariés dans des secteurs non syndiqués, salariés au statut précaire, etc.

Enfin, se pose la question de l'impact de l'idéologie sur l'action politique en matière de redistribution. Le socle idéologique scandinave est très différent de celui qui structure la société américaine. Il en résulte des attitudes politiques très différentes à l'égard du bien-fondé d'une politique de redistribution. Mais il s'agit là d'un terrain, celui de la formation et de la propagation des valeurs, sur lequel l'économiste est bien mal armé pour avancer des explications probantes3.

Le rôle des régimes politiques dans la distribution des revenus

Le régime politique, même au sein de la démocratie, s'avère avoir un impact sur les politiques de redistribution. Un système électoral majoritaire pousse les responsables politiques à se préoccuper plutôt de l'électeur médian, quitte à accorder une moindre importance aux extrêmes de la distribution : c'est la fameuse " protection de la classe moyenne ". Un régime électoral fondé sur la règle proportionnelle sera, lui, plutôt favorable aux politiques de transferts vers les pauvres : étant plus nombreux, la distribution des revenus est biaisée, c'est là que se trouvent les réserves de voix les plus nombreuses4. De même, un régime politique à juridictions multiples, dans lequel les obstacles à la mobilité sont faibles, aura tendance, sous l'impact de la concurrence fiscale entre juridictions, à limiter l'ampleur de la redistribution : les riches et les possesseurs de capital peuvent aisément échapper à l'impôt en migrant et en changeant de résidence.

La fécondité de l'économie politique

La " question sociale " se pose de nos jours dans des termes très différents de ceux utilisés au xixe siècle. Le fait de l'industrialisation, nouveau, surprenant et difficilement compréhensible alors, est maintenant acquis. À bien des égards, la mondialisation, tant débattue actuellement, n'en est qu'un avatar qui ne requiert pas d'outils intellectuels ou théoriques très différents de ceux que nous possédons.

La question n'est plus celle de l'intégration dans le salariat de travailleurs venant d'une société paysanne, ce qui posait le problème de la pérennité du capitalisme. Ce qui fait plutôt problème, c'est la cohésion de sociétés toujours plus complexes et segmentées, en expansion continue et, à certains égards, rendues toujours plus fragiles du fait de cette complexité et de cette expansion.

Mais, dans un cas comme dans l'autre, l'inégalité est au coeur de la question de la cohésion sociale. Elle lui est intimement liée, car elle explique les tensions au sein d'une société autant qu'elle en découle. À ce titre, elle est éminemment politique et ne peut être comprise sans que soient prises en compte des considérations de pouvoir. L'économie politique, parce qu'elle cherche à expliciter et à rendre compte des stratégies et des décisions des gouvernements et des partis politiques, est donc logiquement appelée à analyser ce noeud complexe. S'il n'est pas de résultat issu de cette approche qui puisse être tenu pour acquis, les études évoquées ici montrent, nous l'espérons, sa fécondité.

    [1] Kolm Serge-Christophe, " The optimal production of social justice ", in Guitton H. et Margolis J. (sous la direction de), Économie publique, Paris, CNRS, 1968, p. 109-77.
    [2] Atkinson Anthony,Economics of inequality, Oxford, Oxford University Press, 1975.
    [3] Hotelling Harold, " Stability in competition ", Economic Journal, 1929, vol. 39, p. 41-57.
    [4] Downs Anthony,An Economic Theory of Democracy, New York, Harper and Row, 1957.
    [5] Rosanvallon Pierre,Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Paris, Gallimard, 2001, coll. " Folio Histoire ".
    [6] Meltzer Allan H., Richard Scott F., " A rational theory of the size of government ", Journal of Political Economy, 1981, vol. 89, p. 914-927.
    [7] Alesina Alberto, Rodrick Dani, " Distributive politics and economic growth ", Quarterly Journal of Economics, 1993, vol. 109, p. 465-490.
    [8] Kempf Hubert, Rossignol Stéphane, " Is inequality harmful for the environment ? ", Economics and Politics, 2007, vol. 19, p. 53-71.
    [9] Galor Oded, Moav Omer, " From physical to human capital : inequality in the process of development ", Review of Economic Studies, 2004, vol. 71, p. 1001-1026.
    [10] Alesina Roberto, Baqir Reza, Easterly William, " Public goods, and ethnic divisions ", Quarterly Journal of Economics, 1999, vol. 114, p. 1243-1284.
    [11] Glaeser Edward, Scheinkman JosÉ, Schleifer Andrei, " The injustice of inequality ", Journal of Monetary Economics, 2003, vol. 50, p. 199-222.
    [12] You Jong-Sung, Khagram Sanjeev, " Inequality and corruption ", Hauser Center for Nonprofit Organizations, Harvard, Harvard University, 2004, wp. RWP04-001.
    [13] Engerman Stanley L., Sokoloff Kenneth L., " Factor endowments, inequality and paths of development among new world economies ", Economia, 2002, vol. 3, p. 41 -102.
    [14] Acemoglu Daron, Robinson James,Economic Origins of Dictatorship and Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 2006.
    [15] Algan Yann, Cahuc Pierre,La société de défiance : comment le modèle social français s'autodétruit, Paris, CEPREMAP, 2007.
    [16] Persson Torsten, Tabellini Guido, " Is inequality harmful for growth ", American Economic Review, 2003, vol. 84, p. 600- 621.
    [17] Milesi-Feretti Gian Maria, Perotti Roberto, Rostagno Massimo, " Electoral rules and public spending ", Quarterly Journal of Economics, 2002, vol. 117, p. 609-658.

(1) . Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

(2) . Sur l'histoire de la démocratie en France et des débats qu'elle a nourris, on consultera Pierre Rosanvallon 5.

(3) . L'analyse de Yann Algan et Pierre Cahuc 15 est exemplaire des tentatives pour lier mentalités collectives, agencements institutionnels et politiques publiques, tout en utilisant les outils d'analyse usuels des économistes.

(4) . cf. Torsten Persson et Guido Tabellini 16, Gian Maria Milesi-Feretti, Roberto Perotti, Massimo Rostagno 17.

Idées, n°151, page 26 (03/2008)

IDEES - Inégalité, redistribution et politiques publiques