Dossier : La nouvelle économie politique

Les cycles politiques

Maya Bacache-Beauvallet, Maître de conférences à TELECOM ParisTech (75)

L'approche en termes d'économie politique renverse la perspective des politiques conjoncturelles qui cherchent à limiter les fluctuations économiques et démontre que ce sont les politiques économiques elles-mêmes qui sont à l'origine des cycles économiques. L'analyse en termes de cycles politiques consiste à étudier comment tant l'orientation idéologique des gouvernements que le calendrier électoral influencent les variables économiques telles que l'inflation, le chômage et la croissance.

Les cycles politiques sont probablement l'objet d'étude le plus développé, et le plus ancien, de l'économie politique. Ce champ a connu deux phases d'expansion, qui sont parallèles aux étapes du développement de la macroéconomie générale. En effet, la littérature en économie politique qui débute au milieu des années 1970 s'inscrit dans le cadre de la macroéconomie traditionnelle, c'est-à-dire raisonne dans le cadre des anticipations adaptatives et d'un arbitrage possible entre l'inflation et le chômage, le long d'une courbe de Phillips. Une dizaine d'années plus tard, la deuxième vague de cette littérature intègre l'hypothèse de la rationalité des anticipations des acteurs (des électeurs en particulier). Ainsi, les acteurs sont capables d'anticiper rationnellement la politique d'inflation souhaitée par le gouvernement. Par conséquent, en l'absence de surprise d'inflation, l'arbitrage entre inflation et chômage n'est plus possible.

Plus importante peut-être que cette coupure chronologique et méthodologique, une deuxième ligne de partage traverse cette littérature. En effet, il existe deux courants au sein de l'économie politique. Le premier insiste sur l'hypothèse d'hommes politiques " opportunistes ", tandis que le second fait celle d'hommes politiques " partisans ". On suppose, dans le premier cas, que l'unique objectif des hommes politiques est d'être élus. Au contraire, dans le deuxième cas, on suppose qu'ils ont des préférences idéologiques différentes à défendre. Si les hommes politiques, qui se présentent pour être élus, sont opportunistes, alors ils mettront en place la même politique1 une fois élus et proposeront le même programme politique afin d'être élu. En revanche, s'ils sont partisans, ils choisiront, une fois au pouvoir, des politiques différentes.

Les modèles opportunistes

Si les électeurs sont sensibles aux programmes politiques, les hommes politiques, eux, le sont au pouvoir politique. Cette hypothèse correspond à une conception des hommes politiques " opportunistes ".

Une explication conjoncturelle de l'essor de cette littérature dans les années 1970 est probablement l'élection présidentielle américaine de 1972 : ainsi, Kenneth Rogoff [1]2 qualifie Nixon de " héros toutes catégories du cycle politique ". En effet, le président américain Nixon a augmenté les prestations de sécurité sociale de 20 % deux semaines avant les élections... L'intuition derrière cette question est la suivante : si les hommes politiques veulent être élus et réélus, s'ils peuvent modifier la conjoncture économique et si, enfin, les électeurs réélisent les hommes politiques qui ont mené une " bonne "3 politique économique, alors on devrait s'attendre au cycle suivant : les hommes politiques font de la relance économique avant les élections pour plaire à leur électorat, relance qui laisse la place à une récession post-électorale. Ainsi s'expliqueraient les cycles économiques par les cycles politiques.

La première génération : des électeurs naïfs

William D. Nordhaus [2] présente un des premiers modèles formalisés du comportement opportuniste des hommes politiques. Dans ce modèle très simple, les électeurs sont dits naïfs, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas conscience de la stratégie électorale des hommes politiques. Ainsi, ils réélisent les gouvernants qui leur ont assuré une croissance économique avant les élections. De plus, même s'ils s'aperçoivent qu'ils ont été manipulés aux élections précédentes, ils continuent à se laisser manipuler aux élections qui suivent. Les électeurs sont aussi naïfs au sens où ils sont myopes : ils se sou- viennent surtout de la période préélectorale et votent en fonction de la situation économique de court terme. C'est l'année électorale qui compte, par exemple, et non le début de mandat. Cette naïveté rend possible la manipulation du cycle économique. Ainsi, dans la période préélectorale, les hommes politiques font de la relance, sont par conséquent réélus, puisque les électeurs sont naïfs, puis, après les élections, réduisent l'inflation qu'ils ont eux-mêmes créée.

Les prévisions empiriques de ce modèle sont dès lors très claires : si ce modèle est juste, avant les élections on devrait observer une croissance économique, puis après les élections une hausse de l'inflation qui est rapidement jugulée au prix d'une récession post- électorale. Le cycle politique crée le cycle économique.

La deuxième génération : signaler la compétence

Ce premier type de modèle a gêné surtout en raison de l'hypothèse de naïveté des électeurs. En revanche, la génération des modèles des années 1980 reprend l'hypothèse de rationalité des électeurs, hypothèse développée par Robert Lucas4, pour affaiblir l'idée d'un arbitrage possible le long de la courbe de Phillips entre l'inflation et le chômage. On considère alors des électeurs rationnels au sens où ils forment des anticipations épuisant l'information dont ils disposent.

Par ailleurs, la seconde génération de modèle introduit la notion de compétence des hommes politiques au pouvoir : compétence à réduire les inefficacités budgétaires [3][4], compétence à faire de la croissance non inflationniste [5] ou compétence à protéger l'économie nationale des chocs [6]. Le point important est que cette compétence est une information asymétrique. En effet, on suppose que les hommes politiques connaissent leur propre compétence ; en revanche, les électeurs ne peuvent qu'essayer de l'anticiper. Ainsi, les hommes politiques voudront signaler leur compétence aux électeurs, et ce en manipulant le cycle économique.

Torsten Persson et Guido Tabellini [5] développent un modèle proche de celui, déjà exposé, de Nordhaus. L'intuition est qu'un " bon " gouvernement peut réaliser un taux de chômage plus faible pour le même taux d'inflation. Les électeurs considèrent la compétence du gouvernement comme une variable aléatoire. Par conséquent, ils ne connaissent que sa distribution (les probabilités que le gouvernement soit plus ou moins compétent) et non sa réalisation précise (la réelle compétence du gouvernement). En revanche, en observant le niveau d'inflation et de chômage passés, ils peuvent en déduire partiellement la compétence présente du gouvernement. Néanmoins, ils n'observent pas l'innovation de compétence de la période courante : la compétence du gouvernement change d'une période sur l'autre et ce changement n'est connu qu'a posteriori. Cette structure de l'information est cruciale à l'émergence d'un cycle politique.

Dans cette histoire, les candidats recherchent donc à signaler leur compétence. La question est alors de savoir qui va essayer de se faire passer pour compétent en stimulant la croissance. Une plus forte croissance peut être le fait de gouvernements compétents qui veulent se distinguer des mauvais, mais aussi d'incompétents qui cherchent à tricher en se faisant passer pour compétents.

Techniquement deux équilibres sont possibles : l'équilibre dit " séparateur " permet aux électeurs de distinguer les bons candidats des mauvais, car ces derniers n'ont pas le même comportement, et l'équilibre dit " pooling ", où tous les candidats sont confondus, car les mauvais imitent les bons et l'électeur ne sait pas les discriminer. Prenons le cas de l'équilibre séparateur : le bon gouvernement veut signaler sa compétence pour être réélu. Il a alors intérêt à faire une relance économique que son adversaire incompétent ne pourrait pas atteindre et produit ainsi une forte inflation. Le mauvais gouvernement, dans ce cas, n'arrive pas à se faire passer pour bon, il abandonne donc la partie en menant une inflation faible.

Les électeurs ne connaissent pas à l'avance la compétence du gouvernement, ils anticipent donc une inflation qui est la moyenne entre la forte inflation du bon et la faible inflation du mauvais. Ainsi, l'inflation réalisée est plus forte que prévue dans le cas du bon gouvernement, d'où une expansion économique, et moins forte que dans le cas du mauvais gouvernement, d'où une récession.

Examinons les prévisions empiriques de ce modèle : contrairement au modèle traditionnel précédent, seuls les gouvernements compétents créent une expansion économique préélectorale tandis que les mauvais créent, au contraire, une récession. De plus, il n'y a pas de récession post-électorale puisque, dans ce cadre d'anticipations rationnelles, il n'y a plus de surprise concernant la compétence du gouvernement après la deuxième période de pouvoir. Enfin, cette formalisation introduit une nouvelle idée : les électeurs récompensent les bons gouvernements. On devrait ainsi observer que les gouvernements ayant réussi une expansion économique sont réélus. Dans cette formalisation, les élections sont utiles.

La première version, traditionnelle, des cycles politiques opportunistes reposait sur la naïveté des électeurs : les gouvernements dupaient les électeurs en faisant une relance temporaire préélectorale. La seconde version, rationnelle, des modèles opportunistes permet de s'affranchir de cette hypothèse et renoue avec le cadre de la microéconomie du consommateur. L'électeur comme le consommateur sont rationnels. D'où peut provenir alors l'inefficacité que constitue le cycle politique ? Non de l'irrationalité mais de l'information imparfaite. En effet, la seconde version des modèles repose sur l'hypothèse d'asymétrie d'information : les électeurs ne possèdent pas toute l'information nécessaire pour voter ; en revanche, les gouvernements ont cette information et en tirent avantage.

Néanmoins, la deuxième version aboutit à un résultat paradoxal : ce sont les hommes politiques les plus compétents qui manipulent le plus les variables économiques et qui sont à l'origine du cycle. En effet, ils doivent se signaler comme " bons " et pour cela " trichent ", c'est-à-dire, par exemple, qu'ils mènent une politique inflationniste pour relancer l'économie. Remarquons enfin que, contrairement à la première version, la seconde génération de modèles fait des élections une procédure efficace pour sélectionner les hommes politiques les plus compétents. En effet, dans le modèle de Nordhaus, tous les hommes politiques sont identiques et le système électoral dans son ensemble apparaît comme inefficace. Dans les modèles opportunistes rationnels, l'élection réalise son objectif : sélectionner le meilleur candidat mais, ce, au prix d'un cycle électoral.

Les modèles partisans : les préférences idéologiques

On appelle partisans les hommes politiques qui poursuivent des objectifs idéologiques particuliers. Alors que les hommes politiques opportunistes déterminent une politique pour gagner des élections, les hommes politiques partisans veulent gagner une élection pour mettre en application leur politique.

La première génération : un bipartisme droite-gauche

De tels hommes politiques créent un cycle politique qui ne correspond pas au calendrier électoral mais à leurs préférences : ceux qui valorisent l'emploi font une relance au prix d'une inflation plus élevée et, inversement, ceux qui ne valorisent pas l'inflation mènent une politique restrictive. Curt Hibbs [7] rédige le premier article (puis, dix ans plus tard, le premier ouvrage) qui examine sérieusement la différenciation politique suivante : dans les pays de l'OCDE, étant donné l'arbitrage entre l'inflation et le chômage, les partis de gauche mènent des politiques de lutte contre le chômage tandis que les partis de droite mènent des politiques de contrôle de l'inflation. Ainsi, le cycle électoral ne consiste pas en périodes de croissance préélectorale et de récession post-électorale mais en périodes de croissance sous la gauche et de récession sous la droite.

Les travaux de Hibbs [7][8] sont essentiellement plus empiriques que théoriques. Hibbs fonde la différenciation partisane sur la composition des électorats de gauche et de droite. En effet, il part de l'hypothèse que les hommes politiques de gauche sont des membres de la classe moyenne ou ouvrière ou représentent ces classes sociales. Ainsi, ils sont plus soucieux du niveau de l'emploi. Inversement, les hommes politiques de droite sont des rentiers ou représentent les classes riches donc sont soucieux du niveau de l'inflation. Hibbs, en 1987, fonde cette hypothèse sur l'observation des données américaines : tant l'étude des effets socio-économiques du chômage et de l'inflation que l'étude des programmes politiques confortent cette hypothèse d'une différenciation droite-gauche autour de la question de l'arbitrage entre chômage et inflation.

La deuxième génération : la surprise électorale

La seconde génération de cette littérature partisane, de même que la seconde génération de la littérature opportuniste, ne fonde plus l'étude du cycle politique sur l'exploitation de la courbe de Phillips. En effet, en présence de rationalité des acteurs, l'inflation voulue par les gouvernements de gauche est anticipée et, de ce fait, n'a aucune conséquence sur le marché du travail. Alberto Alesina [9] réexamine l'intuition de Hibbs et la fonde dans le cadre d'un système économique avec électeurs rationnels. L'auteur remarque que l'issue de l'élection représente toujours une surprise puisqu'elle n'est pas parfaitement prévisible. C'est cette surprise électorale qui est à l'origine de la surprise d'inflation, qui elle-même génère une relance (ou une récession).

La résolution du modèle est intéressante, si l'on suit le raisonnement. Les électeurs savent que la gauche valorise davantage l'emploi que la droite, donc qu'elle est prête à sacrifier une inflation plus forte. Par conséquent, lorsque, dans une période préélectorale, les agents économiques signent, par exemple, leurs contrats de travail, ils anticipent le taux d'inflation de la période suivante comme la moyenne pondérée du taux d'inflation que choisira la droite et de celui choisi par la gauche. Cette moyenne est pondérée par les probabilités de succès de la droite et de la gauche aux élections. Bien entendu, les résultats des élections sont inconnus, même si chacun peut faire des conjectures sur les préférences des autres électeurs, donc sur l'issue des élections.

Après les élections, commence le cycle politique. En effet, quel que soit le résultat de l'élection, il représente une surprise par rapport aux anticipations, et cette surprise est à l'origine du cycle. Ainsi, si la gauche est élue, elle met en place son taux de chômage et son taux d'inflation préférés. Ce taux d'inflation est nécessairement supérieur au taux d'inflation anticipé par les électeurs, puisque ce dernier est une moyenne du taux d'inflation de la gauche et du taux d'inflation de la droite (qui lui est inférieur). Le taux d'inflation courant étant donc plus élevé que le taux d'inflation anticipé, par conséquent, le taux de croissance de l'économie est plus élevé que le taux de croissance naturel. Ainsi, une victoire de la gauche est suivie d'une croissance plus élevée. D'une manière symétrique, une victoire de la droite est suivie d'une récession : en effet, le taux d'inflation choisi par la droite est nécessairement inférieur au taux d'inflation anticipé du fait de la surprise électorale. Notons, en revanche, que ce cycle est court : à la période suivant les élections, il n'y a plus de surprise électorale, puisque les électeurs connaissent la couleur politique du gouvernement en place et anticipent parfaitement le taux d'inflation. Le taux de croissance retrouve donc son niveau naturel. Néanmoins, le taux d'inflation est, d'une manière stable, plus élevé sous la gauche que sous la droite.

Ce cycle politique est inefficace. En effet, la gauche paie le prix d'une inflation inutilement haute pendant son mandat et la droite paie le prix d'une récession juste après les élections. Les deux partis pourraient gagner à négocier un taux d'inflation qu'ils s'engageraient à mettre en place.

Les prévisions empiriques de cette nouvelle conception sont les suivantes : le cycle politique correspond bien à celui décrit par Hibbs, mais il est plus court. Autrement dit, le début du mandat de la gauche s'accompagne d'une croissance économique et le début du mandat de la droite d'une récession. En fin de mandat, il n'y a plus de surprise, les électeurs anticipent parfaitement la politique d'inflation, donc il n'y a pas de croissance cyclique. Le modèle partisan rationnel met aussi l'accent sur l'importance de la surprise électorale : plus les résultats de l'élection sont inattendus, plus l'ampleur du cycle est importante.

Des tests empiriques pour trancher

Rappelons les prévisions empiriques des quatre approches.

Le modèle partisan traditionnel implique que le taux de croissance et le taux d'inflation sont, d'une manière permanente, plus élevés sous la gauche que sous la droite. Le modèle partisan rationnel implique que le taux de croissance est plus élevé sous la gauche que sous la droite mais uniquement de manière temporaire, et ce après les élections. En revanche, la différence de taux de d'inflation est, elle, permanente. Il implique, de plus, que l'effet de cycle est d'autant plus important que la surprise électorale est grande.

Le modèle opportuniste traditionnel prédit que le taux de croissance augmente en période préélectorale, puis diminue après les élections. Le taux d'inflation augmente surtout juste après les élections puis diminue. Le modèle prédit aussi que le taux de succès du gouvernement en place augmente avec le taux de croissance préélectorale. La version rationnelle de ce modèle opportuniste implique des cycles moins importants et moins persistants.

Il convient de signaler que ces modèles sont surtout vérifiables sur les États-Unis, en particulier en raison des hypothèses institutionnelles sur le bipartisme et la chronologie des élections qui correspondent bien au système américain et très mal à certains pays européens, où la coupure droite-gauche est moins systématique. Nous commençons ainsi par une synthèse des données américaines.

Des résultats empiriques en faveur du modèle partisan rationnel aux États-Unis dans les cycles du PIB et de l'inflation

En résumé, il apparaît que les taux de croissance de l'économie américaine sont plus élevés sous les démocrates que sous les républicains. Cette différence est transitoire et concentrée sur la première moitié des mandats. De plus, les taux d'inflation sont, d'une manière permanente, différents. Les données confirment donc la pertinence du modèle partisan et rationnel et réfutent l'hypothèse d'un cycle préélectoral opportuniste.

Alberto Alesina, Nouriel Roubini et Gary D. Cohen [10] mènent un travail de synthèse et d'analyse empirique détaillée de l'ensemble des hypothèses que nous avons exposées. Les auteurs commencent par exhiber le fait stylisé suivant : entre 1949 et 1994, le taux moyen de croissance du PIB est de 4,2 % pendant les années de présidence démocrate contre 2,4 % les années de présidence républicaine. Lorsqu'on se restreint à la première moitié du mandat du président, les taux moyens de croissance sont respectivement de 4,5 % contre 1,5 %. La différence est de 6 % contre 0 % de croissance pour la deuxième année du mandat. En revanche, la différence des taux de croissance est faible pendant la deuxième moitié du mandat : 4,1 % pour les démocrates et 3,3 % pour les républicains. Sur l'ensemble de la période, sur les neuf épisodes de récession de l'après-guerre seules deux se sont produites sous des présidences démocrates. En revanche, le taux de croissance des années préélectorales (3,66 %) n'est pas sensiblement différent des taux de croissances post-électoraux (3,17 %). Ces faits stylisés militent en faveur du modèle partisan rationnel, mais il convient bien sûr de vérifier économétriquement cette hypothèse.

D'une manière générale, il s'agit de régresser la variable d'intérêt sur les variables économiques habituelles et de rajouter à la régression une variable politique permettant de tester les différentes hypothèses des cycles politiques. Alesina, Roubini et Cohen [10] mènent ainsi la régression du taux de croissance du PIB semestriel sur les valeurs retardées de cette même variable et sur, successivement, plusieurs variables politiques (des variables dummies5).

L'effet partisan est observable du second au neuvième semestre suivant le changement de couleur politique d'une administration. Au maximum, le taux de croissance sous les démocrates est 2,4 points de pourcentage supérieur au taux sous les républicains. Le taux de chômage, six semestres après le changement d'administration, est de 1,6 point de pourcentage supérieur sous les républicains que sous les démocrates. De même, ceteris paribus, après 1973, le taux d'inflation à l'équilibre sous un régime démocrate est de 1,8 point de pourcentage supérieur à celui d'un régime républicain. Enfin, le taux de croissance avant les élections n'est pas significativement différent du taux de croissance après les élections. Ainsi Alesina, Roubini et Cohen concluent à la validité du modèle partisan rationnel.

Les cycles politiques plus contrastés dans les instruments de la politique

Néanmoins, les travaux qui portent non sur le PIB mais sur les instruments, qu'ils soient monétaires ou fiscaux, ne rejettent pas aussi catégoriquement les modèles opportunistes. On peut plus précisément tester l'existence de cycle non directement sur les objectifs de croissance et d'inflation mais plus précisément sur les instruments des politiques. En effet, l'argument serait soit que les hommes politiques manipulent des instruments qui ne sont pas totalement efficaces, soit que les électeurs sont sensibles non au taux de croissance du PIB directement mais, par exemple, au niveau des transferts ou des taux d'intérêt.

Alesina, Roubini et Cohen [10] utilisent deux agrégats monétaires différents (M0 et M1) et quatre taux d'intérêt différents pour tester l'hypothèse d'un cycle politique dans la masse monétaire. On régresse la masse monétaire sur ses valeurs retardées, sur le taux de chômage passé (car la Banque centrale américaine peut vouloir faire une relance monétaire pour lutter contre le chômage, hors de toute préférence politique) et sur une variable politique. La différence des taux de croissance de la masse monétaire sous les démocrates et sous les républicains est de 3,8 % pour M0 et 3,3 % pour M1 sur la période 1949-19826. De même, le taux d'intérêt est plus bas sous les républicains (la différence s'élève à 4,5 %). Inversement Alesina, Roubini et Cohen ne trouvent pas trace d'une expansion monétaire avant les élections et rejettent ainsi l'hypothèse du cycle opportuniste.

On peut, de même, analyser directement les instruments budgétaires. Intuitivement, on penserait qu'avant les élections les gouvernements sont tentés de baisser les impôts ou d'augmenter les dépenses pour s'attirer des voix. Inversement, on peut aussi penser que certains gouvernements (de gauche) favorisent les transferts sociaux et ont facilement recours au déficit public pour les financer.

David S. Bizer et Steven N. Durlauf [11] exhibent un cycle électoraliste dans les impôts. Matthew McDonald [12] alimente l'hypothèse d'un cycle électoraliste dans les dépenses publiques. Le seul instrument qui résiste véritablement au test du modèle opportuniste est l'instrument fiscal : il semble y avoir un cycle opportuniste dans les transferts [10], dans les dépenses de sécurité sociale [13] et dans les pensions des vétérans [14]. Enfin, Bruno Frey et Friedrich Schneider [15] montrent que les mani- pulations électoralistes sont surtout le fait d'administrations au départ impopulaires et ayant de faibles chances de réélection.

En revanche, on n'observe pas de différence entre les démocrates et les républicains quant au niveau du déficit public. Au contraire, ce sont plutôt les administrations républicaines des années 1981-1992 qui sont responsables de l'ampleur des déficits américains. Alesina, Roubini et Cohen [10] expliquent ainsi la variation de la dette publique par ses valeurs retardées, l'évolution du chômage et des dépenses publiques, l'inflation et une variable politique. Là, les données rejettent l'hypothèse opportuniste : le déficit n'augmente pas avant les élections. En revanche, apparaît une différence partisane entre la gauche et la droite mais d'un signe inattendu : ce sont les républicains qui augmentent les déficits publics et non les démocrates. Néanmoins, ce résultat paradoxal est entièrement dû aux mandats de Reagan et Bush.

Vote rétrospectif et surprise électorale : le comportement des électeurs

Une hypothèse importante du modèle opportuniste semble en revanche vérifiée : l'importance du vote rétrospectif. Gerald H. Kramer [16] et Edward Tufte [17], observant les résultats des élections au Congrès américain, concluent à l'importance du vote rétrospectif : les résultats économiques (en particulier la croissance et l'inflation) affectent le résultat des élections. Ray C. Fair [18] examine les élections présidentielles américaines de 1916 à 1976 et montre que la situation économique, en particulier le taux de croissance et le taux de chômage, influence le vote. Ainsi, une hausse de 1 % du taux de croissance augmenterait la part dans les résultats du président au pouvoir de 1 %. Fair montre aussi que ce vote rétrospectif ne remonte pas au-delà d'un an ou deux : les électeurs oublieraient les résultats économiques trop lointains. Michael S. Lewis-Beck [19] affine l'analyse en montrant que c'est la situation économique générale qui détermine le vote et non la situation économique particulière de l'électeur : ce dernier considèrerait que les indicateurs globaux, comme le taux de chômage, signalent mieux la compétence du président que sa propre situation : s'il est au chômage ou non.

Un deuxième champ d'étude du comportement des électeurs est celui de leur anticipation des résultats d'élections. Quelles sont les conséquences économiques d'une surprise électorale ? Puisque les effets des politiques de relance menées par le gouvernement dépendent étroitement des anticipations des électeurs quant au niveau d'inflation, il est pertinent de s'interroger sur la formation de ces anticipations et sur l'importance des surprises électorales. Un président élu d'une manière inattendue a-t-il moins ou plus de marge de manoeuvre, pour mener à bien sa politique de relance, par exemple ? Le modèle partisan prédit que plus la surprise électorale est importante, plus les anticipations des agents se révèlent fausses, et plus est important l'impact économique : plus forte est la croissance dans le cas d'un président démocrate élu et plus forte la récession dans le cas d'un républicain élu à la présidence. La difficulté technique réside dans l'appréciation des probabilités de succès électoral et de l'estimation du degré de surprise électorale.

Henry W. Chappell et William R. Keech [20] mènent le premier travail visant à corréler l'ampleur de l'erreur d'anticipation (sur la croissance de la masse monétaire) et le niveau du taux de chômage. Ils fondent l'erreur d'anticipation sur la surprise électorale. Brian Roberts [21] conduit le même type d'analyse en se fondant sur les sondages préélectoraux. De même, Douglas A. Hibbs [22] insiste sur la pertinence des sondages pour refléter les anticipations des électeurs.

Cohen [23] mène un travail économétriquement convaincant pour estimer les probabilités préélectorales. Rappelons que l'objectif n'est pas de prédire le résultat des élections mais bien d'estimer le sentiment des électeurs quant à cette issue. Alesina, Roubini et Cohen [10] suivent la méthodologie de Cohen [23]. Il s'agit de transformer les résultats des sondages en probabilités électorales. En effet, à la date des résultats des sondages, les électeurs peuvent prévoir les résultats des élections en tenant compte du temps restant avant les élections, de la tendance des sondages et de leur volatilité. Autrement dit, il s'agit d'anticiper la probabilité qu'un candidat gagne 50 % des voix à la date de l'élection, sachant sa popularité à la date du sondage, le temps qui reste avant les élections, la moyenne et la variance des données de sondages7. Les sondages aux États-Unis sont menés depuis 1936 par la même organisation, The Gallup Organization, ce qui a l'avantage de procurer des données homogènes. Ces longues séries de popularités du président permettent de calculer la moyenne et la variance des données, puis la probabilité de succès d'un président, disons démocrate.

On peut ensuite régresser le taux de croissance de l'économie sur cette variable de surprise électorale, en contrôlant par les valeurs passées du taux de croissance et le prix du pétrole. La surprise électorale est la différence entre le résultat obtenu et le résultat attendu, plus exactement la moyenne des résultats attendus quelques périodes avant les élections. Les résultats confirment ce qui était attendu : six semestres avant les élections, une surprise de 20 % du succès démocrate implique une croissance de 1,2 % au-dessus du niveau naturel.

Les tests empiriques menés sur les autres pays industrialisés : des résultats plus contrastés

Les études empiriques menées en Europe confirment globalement les résultats obtenus sur les États-Unis et la pertinence du modèle partisan rationnel. Soulignons néanmoins que ces études sont aussi discutables et fragiles. En effet, peu d'études sont menées par pays et, en général, elles confondent l'Europe avec un grand pays de la forme des États-Unis. Par ailleurs, elles se contentent de transposer les analyses américaines sur l'Europe, oubliant ou négligeant les spécificités des deux systèmes institutionnels.

Le point d'achoppement est, par exemple, la distinction entre deux partis clairement identifiés. Nombreux sont les pays européens où le bipartisme est une approximation erronée. De plus, y compris dans les pays où existent clairement deux partis principaux, il est difficile de classer à droite ou à gauche des coalitions au pouvoir qui vont du centre droit au centre gauche ou des gouvernements d'union nationale.

Une seconde difficulté réside dans le mode de scrutin : les élections ne sont pas toujours majoritaires mais proportionnelles rendant ainsi toute analyse en termes de bipartisme schématique. Les gouvernements des pays européens n'ont alors pas toujours la même couleur politique que le président élu. Certes, cette situation peut se produire aux États-Unis, mais c'est bien le président américain qui impulse la politique économique et non le Congrès. En revanche, dans de nombreux pays européens, le système parlementaire ne permet d'identifier ni le parlement avec le président ni l'administration à une couleur politique claire. Enfin, notons que les dates des élections en Europe sont souvent endogènes et choisies par le président de la République, par exemple. Ce choix rend possibles les manipulations stratégiques.

Alesina, Roubini et Cohen [10] suggèrent deux différences entre les résultats européens et américains. Tout d'abord, le cycle européen serait plus long : le modèle partisan est rationnel dans les deux cas, mais la longueur du cycle européen suggérerait des anticipations plus adaptatives ou plutôt une rigidité des contrats qui prolongerait la durée du cycle politique. Ensuite, les auteurs observent des cycles opportunistes dans les instruments des politiques économiques, en particulier monétaires ou fiscaux, mais pas dans le déficit.

En résumé, les données semblent réfuter une version opportuniste du cycle politique, au profit de sa version partisane. Nous ne pouvons en revanche pas écarter l'hypothèse d'une manipulation électoraliste des transferts ou des impôts. Enfin, l'importance du vote rétrospectif suggère une voie de recherche prise par les modèles les plus récents d'une formalisation mixte, partisane mais intégrant une variable de compétence des gouvernements.

    [1] Rogoff Kenneth, " Comments on macroeconomics and politics ", NBER Macroeconomic Annual, Cambridge, MIT Press, 1988.
    [2] Rogoff Kenneth, " The political business cycle ", Review of Economic Studies, 1975, 42, 169-190.
    [3] Rogoff Kenneth, Siebert Horst, " Elections and macroeconomic policy cycles ", Review of Economic Studies, 1988, 55, 1-16.
    [4] Rogoff Kenneth, " Equilibrium political budget cycles ", American Economic Review, 1990, 80, 21-36.
    [5] Persson Torsten, Tabellini Guido,Macroeconomic Policy, Credibility and Politics, London, Harwood, 1990.
    [6] Cukierman Alex, Meltzer Allan H., " A positive theory of discretionary policy ", Economic Inquiry, 1986, 24, 367-388.
    [7] Hibbs Curt, " Political parties and macroeconomic policy ", American Political Science Review, 1977, 71, 1467-87.
    [8] Hibbs Curt,The American Political Economy, Cambridge, Harvard University Press, 1987.
    [9] Alesina Alberto, " Macroeconomic policy in a two-party system as a repeated Game ", Quarterly Journal of Economics, 1987, 102, 651-678.
    [10] Alesina Alberto, Roubini Nouriel, Cohen Gary D.,Political Cycles and The Macroeconomy, Cambridge, MIT Press, 1997.
    [11] Bizer David S., Durlauf Steven N., " Testing the positive theory of government finance ", Journal of Monetary Economics, 1990, 26, 123-141.
    [12] McDonald Matthew,Political Budget Cycles, Evidence from the States, thèse, Harvard University, 1991.
    [13] Tufte Edward R.,Political Control of the Economy, Princeton University Press, 1978.
    [14] Keech William R., Pak Kyoungsan, " Electoral cycles and budgetary growth in veteran's benefit programs ", American Journal of Political Science, 1989, 33, 901-911.
    [15] Frey Bruno S., Schneider Friedrich, " An Empirical study of politico-economic interaction in the United States ", Review of Economics and Statistics, 1978, 60, 174-83.
    [16] Kramer Gerald H., " Short-term fluctuations in US voting behavior, 1896-1964 ", American Political Science Review, 1971, 71, 131-43.
    [17] Tufte Edward R., " Determinants of the outcomes of midterm congressional elections ", American Political Science Review, 1975, 69, 812-826.
    [18] Fair Ray C., " The Effects of economic events on votes for presidents ", Review of Economics and Statistics, 1978, 60 (2), 159-172.
    [19] Lewis-Beck Michael S.,Economics and Elections, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1988.
    [20] Chappell Henry W., Keech William R., " The Unemployment consequences of partisan monetary policies ", Southern Economic Journal, 1988, 55, 107-122.
    [21] Roberts Brian,Voters, investors and the consumption of political information, in Models of strategic choice in politics, Ann Arbor, University of Michigan Press,1989.
    [22] Hibbs Douglas A., " Partisan theory after fifteen years ", European Journal of Political Economy, 1992, 8, 361-373.
    [23] Cohen Gary D.,Pre and Post Electoral Macroeconomic Fluctuations, thèse, Harvard University, 1993.

(1) Théorème de l'électeur médian.

(2) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

(3) Une politique économique est " bonne ", dans ce cadre, au sens où elle favorise la croissance.

(4) Prix Nobel 1995.

(5) Une dummy est une variable binaire indicatrice d'une condition : par exemple elle vaut 1 si c'est une année d'élection et 0 sinon.

(6) En effet, à partir de 1982, la demande de monnaie est plus instable, et du côté de l'offre cette date marque la fin du contrôle monétariste strict.

(7) Cette méthode revient à considérer la variable de sondage comme une variable statistique dont les changements sont indépendants et normalement et identiquement distribués.

Idées, n°151, page 10 (03/2008)

IDEES - Les cycles politiques