Dossier
Que nous apprend l'économie politique sur l'économie publique ?

Maya Bacache-Beauvallet, Maître de conférences à TELECOM ParisTech (75)

L'économie du politique, ou la nouvelle économie politique, est un champ de recherche très fécond outre-Atlantique, et encore récent en France, qui se donne pour méthode de rendre endogène le politique, afin d'expliquer pourquoi l'État fait ce qu'il fait et non d'établir ce qu'il devrait faire. Cette approche résolument positive et non normative, empruntant ses outils à la théorie des jeux, s'est d'abord développée comme une branche de l'économie publique pour progressivement s'autonomiser. Ce dossier a pour objectif d'introduire à l'économie politique et de donner envie d'aller plus loin, à partir d'un focus sur l'action conjoncturelle et structurelle de l'État.

S'il est bien un développement paradoxal d'un champ en sciences économiques, c'est celui de l'économie politique. Ce champ de recherche, dont le développement embryonnaire remonte au XVIIe siècle mais dont la naissance véritable et l'épanouissement remonte aux années 1960 aux États-Unis, ne semble arriver en France qu'au début du XXIe siècle, après des percées timides dans le monde académique. Pourquoi ce retard français dans cette discipline ? S'il ne nous appartient pas ici d'en développer toutes les causes, tentons quelques timides explications.

L'explication principale tient probablement " à la faute originelle ", puisque ce champ reste longtemps associé en France au courant libertaire et à l'école du Public Choice qui, la première, l'a développé. L'école du Public Choice de Virginie réintroduit et récupère le terme d'économie politique, au sens où nous l'entendons dans ce dossier, en exportant les outils de la science économique, tels qu'ils ont été appliqués aux comportements de consommation et de production et à l'étude des marchés, à un nouveau domaine : le comportement politique. Le programme de recherche du Public Choice, si on peut le faire remonter aux travaux de Jean-Charles de Borda (1781) ou à ceux du marquis de Condorcet (1785), remonte véritablement aux années 1940 avec les premières analyses de Duncan Black, puis aux années 1950, avec Antony Downs, et se développe dans les années 1960 après la publication de The Calculus of Consent, en 1962, de James Buchanan et Gordon Tullock, de The Theory of Political Coalition de William H. Riker, en 1962, et de The Logic of Collective Action de Mancur Olson, en 1965. Si le développement de l'économie politique s'émancipe relativement vite du courant du Public Choice pour se développer dans de nombreuses universités américaines (en particulier à Chicago), il garde en France un caractère marginal.

Une autre explication, non moins importante, tient au développement institutionnel différent des sciences politiques en France et aux États-Unis. En effet, l'économie politique est une discipline qui fait le lien entre l'économique et le politique, qui exporte des outils de l'économiste aux objets du politiste/politologue. Aux États-Unis, cette interdisciplinarité a été plutôt féconde, et les économistes politiques se retrouvent indifféremment dans des départements d'économie ou de sciences politiques. Au contraire, en France, cette recherche commune s'est faite tantôt comme une appropriation illégitime d'un champ par un autre, et tantôt comme une activité secondaire futile relevant davantage de la fantaisie de chercheurs que d'une recherche académique ardue et sérieuse.

Enfin, témoin de ce faible développement au regard des intérêts en jeu, la maigre production en langue fran- çaise de recherches ou de manuels en économie politique.

L'objectif de ce dossier est d'introduire aux méthodes, aux approches et aux questions que pose l'économie politique, et de permettre au lecteur de comprendre comment la science économique appréhende le citoyen, par analogie avec le consommateur, ou l'homme politique, par analogie avec le producteur. Plus généralement, l'économie politique étudie l'homo politicus, par analogie avec l'homo oeconomicus. On entend par économie politique, au sens large, une analyse économique qui intègre les réalités politiques dans son champ de recherche et qui, plus précisément, considère les variables politiques non plus comme exogènes mais comme endogènes au modèle économique. L'approche en termes d'économie politique est l'application des outils de la science économique au monde politique. Autrement dit, il s'agit d'importer les outils de l'économie, la modélisation, les tests empiriques, et la méthodologie de l'économie, individualisme, rationalité, recherche du bien-être individuel, pour rendre compte d'objets uniquement étudiés auparavant par la science politique.

Nous ne pouvons pas rendre compte de l'ensemble de l'abondante littérature en économie politique. L'objectif de ce dossier est plutôt de donner envie d'aller lire ces textes fondateurs. L'approche en termes d'économie politique a été utilisée dans de très nombreux champs économiques. On pourrait même défendre l'idée qu'elle n'est plus, aujourd'hui, un champ séparé du reste de l'économie mais constitue une boîte à outils dans la compréhension de tous les sujets de politique publics et de choix publics.

Précisons d'abord ce que ne contient pas ce dossier. De nombreux développements n'ont pas fait l'objet d'article. Citons deux axes de recherches majeurs omis : l'économie politique de l'économie du travail et l'économie politique institutionnelle. En effet, autour des travaux de Gilles Saint-Paul, l'économie du travail a intégré de nombreux apports de l'économie politique et de la théorie des jeux, autour en particulier de l'explication des négociations et des luttes d'influence entre des insiders et des outsiders, des qualifiés et des non-qualifiés, etc. Par ailleurs, l'économie politique a, dès ses premiers travaux, entretenu des liens étroits avec des approches institutionnelles. En effet, l'approche positive de l'économie politique recouvre une approche normative qu'elle ne peut éviter. Réfléchir par exemple sur les procédures de vote, c'est proposer, de manière normative, une procédure alternative. Une ligne de partage traverse l'économie politique autour de l'efficience du système institutionnel. Au début des années 1980, l'opposition entre l'école de Chicago et l'école de Virginie se structure autour de la question suivante : comment les choix individuels s'agrègent et comment se forme une décision collective, un choix public. Si d'un côté l'école de Chicago démontre l'efficacité des processus démocratiques, au contraire l'école de Virginie insiste sur leur inefficacité. De nombreux travaux contemporains reprennent la question de l'efficience des différents régimes démocratiques et des modalités du vote.

Nous avons retenu une problématique commune qui est celle des politiques publiques et de l'action de l'État central.

La nouvelle économie politique : une introduction

Dans ce premier article, Guillaume Cheikbossian revient sur la naissance de l'économie politique, ses outils et ses méthodes.

Article : La nouvelle économie politique : une introduction

Les cycles politiques

Maya Bacache développe tout d'abord l'analyse en termes de cycles politiques, qui consiste à étudier comment tant l'orientation idéologique des gouvernements que le calendrier électoral influencent les variables économiques telles que l'inflation, le chômage et la croissance.

Article : Les cycles politiques

Économie politique des déficits publics

Maya Bacache revient ensuite sur les politiques conjoncturelles budgétaires et sur le paradoxe de la récente dérive des dépenses publiques et les divergences en matière d'ajustement au sein des pays qui connaissent pourtant des conditions économiques similaires. Plusieurs explications ont ainsi été avancées, en économie politique, pour rendre compte des déficits publics, de leur persistance et de leur hétérogénéité.

Les deux derniers articles du dossier approfondissent deux types de politiques publiques plus structurelles.

Article : Économie politique des déficits publics

Inégalité, redistribution et politiques publiques

Hubert Kempf développe l'approche en économie politique des politiques de redistribution. L'économie politique, entendue comme la théorie de la décision politique, peut s'avérer utile et ouvrir de nouvelles perspectives sur l'inégalité et l'enjeu des politiques publiques en matière de redistribution. Cet article est consacré à la présentation d'études récentes significatives de cette recherche, afin d'en montrer l'intérêt et le potentiel.

Article : Inégalité, redistribution et politiques publiques

L'économie politique de la politique commerciale

Guillaume Cheikbossian revient enfin sur la politique commerciale et présente différentes analyses d'économie politique commerciale en insistant sur l'importance et le rôle des groupes de pression dans la détermination de ce type de politiques économiques.

Article : L'économie politique de la politique commerciale

Idées, n°151, page 4 (03/2008)

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