Lectures

L'injustice ménagère
François de Singly (dir.).
Paris, Armand Colin, 2007, coll. " Sociétales ", 236 pages
ISBN : 978-2-200-35178-6

Pour dépasser le banal constat des inégalités de genre en matière de travail domestique, François de Singly et son équipe de recherche tentent de comprendre pourquoi cette injustice ménagère se perpétue. après avoir passé en revue la littérature américaine contemporaine, l'ouvrage expose l'analyse de trois enquêtes par entretiens menés auprès de femmes : les premières vivent dans un logement différent de leur conjoint pour des raisons professionnelles ; les secondes ont connu une première expérience conjugale ; les dernières passent l'entretien en compagnie de leur conjoint.

4 heures 33 minutes par jour en moyenne pour les femmes. 2 heures 41 minutes pour les hommes : aucun doute sur l'inégalité du travail domestique en France aujourd'hui. Et si le poids de ce travail supporté par les femmes diminue au fil du temps, c'est moins grâce à l'augmentation du travail des hommes que par les bienfaits du progrès technique (électroménager, plats cuisinés, surgelés, etc.) ou de la délégation à d'autres femmes.

Ce constat bien connu des sociologues, grâce aux enquêtes régulières de l'insee, est souvent accompagné d'explications généralistes (pesanteur des traditions, théories de la domination masculine) ou moralisatrices.

En nous proposant une analyse secondaire de la littérature anglo-saxonne - jusqu'ici méconnue en France -, François de Singly ouvre la voie à d'autres pistes plus fécondes d'interprétation. En effet, en quittant le versant objectif des inégalités ménagères pour se placer du côté subjectif de la perception de ces inégalités, ces recherches soulignent qu'une large majorité de femmes interrogées trouvent " justes " des situations qui sont pourtant objectivement très injustes : les femmes ont intériorisé une norme de répartition du travail domestique inégalitaire.

Qui plus est, la comptabilité subjective n'est pas un simple chronométrage des tâches ménagères. les femmes mettent dans la balance d'autres dimensions de la vie en couple (soutien affectif, construction des identités, etc.). loin d'être le reflet des inégalités de genre préexistantes à la mise en couple, le couple est lui-même un véritable " surligneur du genre ".

En choisissant d'interroger des femmes qui vivent dans un logement différent de celui de leur conjoint pour des raisons professionnelles, Sarra Mougel-Cojocaru et Mireille paris pensaient trouver une situation où la répartition des tâches ménagères serait plus équitable. la réalité est moins enchantée. Si ces femmes gèrent la totalité des tâches ménagères de leur propre logement, elles assument aussi l'essentiel de celles de leur conjoint. outre le registre traditionnel de la compétence, on trouve une explication plus intéressante sur le poids de l'appropriation de l'espace dans la construction identitaire : certaines femmes ont besoin de prendre en charge les activités domestiques pour confirmer leur place au sein du couple.

Après une première expérience de vie en couple, les femmes pourraient être plus exigeantes avec leur nouveau conjoint ou plus critiques vis-à-vis de leur ancien. dans leurs entretiens, Sandra Gaviria et Muriel letrait confirment cette idée mais soulignent aussi toute la subjectivité des évaluations. ainsi, un nouveau conjoint qui partage pourtant moins les tâches ménagères que le premier est apprécié pour son soutien psychologique, pour son ouverture intellectuelle ou pour l'autonomie qu'il accorde à sa partenaire. Comme le dit une des interviewées : " il me laisse plus vivre ce que j'ai envie de vivre ".

En interrogeant ensemble les conjoints, isabelle Clair explore tous les non-dits qui émaillent le quotidien des couples. dans les couples interrogés, hommes comme femmes sont favorables à la norme égalitaire même s'ils ne la respectent pas. Et pour se justifier devant l'enquêtrice, les hommes doivent recourir au vieux registre de la compétence en tentant de rationaliser l'irrationnel tandis que les femmes sont moins critiques en présence du conjoint que seules face à l'enquêtrice.

Comment lutter contre ces inégalités domestiques ? dans sa conclusion au titre très biblique (" Mais délivrez nous du sexe et du genre "), François de Singly souligne bien les difficultés à faire évoluer les pratiques et surtout les représentations : tant que les justifications que les individus donnent à leurs actions n'évolueront pas, l'injustice ménagère perdurera.

Pour que l'égalité domestique ne soit pas simplement un voeu pieux, de Singly prône la recherche d'un " équilibre entre la construction d'un monde commun et le respect de l'équilibre de chacun ".

Mesdames et messieurs, entamez sans plus tarder les négociations !

Gilles Martin, professeur de SES au lycée Paul-Lapie de Courbevoie (92).

Idées, n°150, page 76 (12/2007)

IDEES - L'injustice ménagère