Lectures

L'Epreuve des inégalités
Hugues Lagrange (sous la dir.).
Paris, Puf, 2006, coll. "Le lien social", 380 pages
ISBN : 2-13-055814-3

Alors que les inégalités entre les nations semblent se stabiliser voire diminuer, elles s'accroissent à l'intérieur des pays de l'OCDE entre 1980 et 2000 et l'évolution s'est surtout faite au détriment des classes moyennes. L'ouvrage s'attache à étudier ces inégalités, leur perception par les différents groupes sociaux et l'interaction entre inégalités résidentielles et scolaires.

Depuis 1980, dans quasiment tous les pays de l'OCDE, si la part du revenu national que perçoit le quintile de la population le plus pauvre est resté stable ou a légèrement diminué, celle du quintile le plus riche a beaucoup augmenté, surtout au détriment de la part perçue par les couches intermédiaires. En outre, la structure des inégalités s'est modifiée au détriment des jeunes et au profit des plus de 50 ans. Enfin, l'incorporation des groupes culturellement distincts se fait moins bien aujourd'hui qu'avant en Europe. En France, au cours des dernières décennies, la difficulté à incorporer les marges pauvres de la société, en dépit de dépenses sociales élevées, et les révoltes des jeunes dans les quartiers sensibles sont apparues comme un échec cuisant qui impose une réflexion.

L'ouvrage comporte deux parties. La première s'intéresse à la différence entre les inégalités objectives et les inégalités perçues. La première contribution, de Louis Chauvel, s'interroge sur ce paradoxe que les États-Unis, pays où les inégalités sont parmi les plus fortes dans les pays développés, semblent bien supporter leurs inégalités alors que les pays d'Europe de l'Est, la France ou le Portugal, où celles-ci sont nettement plus réduites, les supportent moins bien. Alain Chenu et Nicolas Herpin s'intéressent aux spécificités nationales face aux progrès du libéralisme économique et relèvent aussi quelques paradoxes. Le Royaume-Uni, pays auquel est le plus souvent associé le libéralisme, semble moins sensible que les autres à la work ethic. Il semble que les critiques suscitées par le thatchérisme y ait fait reculer l'attrait du libéralisme. Ils constatent que, alors que dans la plupart des pays d'Europe il y a eu un mouvement dans le sens d'une exigence de liberté et de participation citoyenne, l'opinion française résiste à cette évolution et se singularise par un désir d'égalité et de stabilité des prix qu'on ne retrouve qu'en Hongrie, Tchéquie et partie orientale de l'Allemagne.

Hugues Lagrange souligne que la modernité n'a pas permis d'éviter la frustration des classes moyennes, dont les attentes ont été déçues en termes de rendement des diplômes, d'accès à de bons emplois et à des conditions de vie attrayantes. Dans un article très intéressant, Louis Chauvel étudie la déstabilisation du système de position sociale au cours des dernières décennies du XXe siècle. Il élabore "une spirale historique des classes sociales" qui permet de comprendre comment, pendant les Trente Glorieuses, la diminution des inégalités pouvait s'accommoder d'un maintien d'identités de classes très structurées et comment la "restratification" objective de la société dans les années 1990 et 2000 a été de pair avec une atonie de la conscience de classe. Alors que, dans les années 1950-1960, la conscience ouvrière permettait de réguler les aspirations par une identité sociale en adéquation avec le niveau d'existence, aujourd'hui les ouvriers ont comme groupe de référence la classe moyenne, sans pour autant avoir les moyens matériels afférents, d'où une perte de repères, accrue par l'affaiblissement de l'influence des syndicats et du Parti communiste. Et Louis Chauvel conclut en reliant l'échec de Lionel Jospin aux élections de 2002 à "l'indifférence des classes moyennes supérieures face à l'angoisse des classes populaires qui vivent dans la soumission à l'ordre culturel des classes moyennes tout en devant se contenter de ressources qui ne correspondent pas à celles des classes moyennes".

Cette première partie est complétée par un article de Louis-André Vallet qui relève la modestie des effets de l'allongement de la scolarité sur la mobilité nette. Jean-Hugues Déchaux et Nicolas Herpin s'intéressent aux solidarités familiales et remarquent que si elles contribuent à réduire les inégalités selon l'âge, elles n'ont pas d'effets redistributifs entre les milieux sociaux et peu d'effets en termes de mobilité intergénérationnelle.

La seconde partie s'attache à l'interaction entre espace et inégalités, plus particulièrement en ce qui concerne les inégalités scolaires. Edmond Préteceille fait remarquer qu'entre 1990 et 1999, la ségrégation par rapport aux catégories populaires et surtout aux immigrés a augmenté pour les catégories supérieures (cadres supérieurs d'entreprise, professions libérales, professions des arts et du spectacle). Mais la ségrégation avec les classes populaires a par contre diminué pour une partie des catégories supérieures, les cadres de la fonction publique, les professeurs, soit que leurs revenus leur interdisent de plus en plus l'accès aux beaux quartiers, soit qu'elles acceptent, voire valorisent, la mixité sociale. Il y a donc, dans la métropole parisienne, maintien d'une partie centrale mélangée mais accroissement de la distance sociale entre les deux extrêmes de la distribution. Hugues Lagrange prolonge ce constat en soulignant les effets de la ségrégation ethnoculturelle sur la mixité sociale dans la zone de Mantes-la-Jolie - Les Mureaux et dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Il souligne le renforcement de l'entre-soi des plus riches et le maintien ou le renforcement de la ségrégation spatiale des plus précaires. Enfin, Marc Oberti et Agnès Van Zanten montrent que l'accès aux bonnes écoles est une des dimensions importantes des comportements résidentiels renforçant la ségrégation urbaine et étudient les stratégies de choix des écoles par les parents dans des contextes de mixité sociale.

Ce livre ouvre des perspectives de réflexion intéressantes pour les élèves. Hugues Lagrange souligne dans sa conclusion que si la ségrégation sociale et ethnique de l'espace n'a pas globalement progressé, elle s'est approfondie aux deux extrémités du spectre social. Il faut donc en France s'attacher à penser la question de la mixité sociale et ethnique sur le territoire pour pouvoir adapter le système de protection sociale et veiller à ne pas sacrifier les classes moyennes sur l'autel de la cohésion sociale.

L'ouvrage offre des contributions utilisables avec des élèves et qui permettent d'affiner un certain nombre d'analyses sur les classes sociales, sur la mobilité sociale ou sur le rôle de l'école, trop souvent présentées de façon réductrice.

Micheline Rousselet, professeur de sciences économiques et sociales.

Idées, n°149, page 78 (09/2007)

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