Lectures

Les Bandes, le Milieu et la Bohème populaire. Études de sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires (1975 - 2005)
Gérard Mauger.
Paris, Belin, 2006, 256 pages
ISBN : 2-7071-4473-6

Etudier les jeunes des classes populaires, des loubards de la seconde moitié des années 1970 aux jeunes des cités en 2005, permet à Gérard Mauger, sociologue et directeur de recherche au CNRS, de mettre en évidence les ressemblances mais aussi les variations du style de vie du monde des bandes et de dresser une typologie des jeunes des cités.

L'auteur s'appuie sur deux séries d'enquêtes réalisées à Paris et en proche banlieue, la première à la fin des années 1970, la seconde de la fin des années 1990 aux émeutes de 2005. Les concepts et l'approche utilisée le placent dans la lignée de Pierre Bourdieu.

Pour l'essentiel, chaque "mode de génération" peut être défini par un état du système scolaire, du marché du travail, y compris illégal, et un état de l'offre de biens symboliques. La question que se pose d'abord Gérard Mauger est de savoir comment on est passé des "banlieues rouges" aux "quartiers sensibles", des "classes laborieuses" aux "classes dangereuses", des "métallos" aux "jeunes des cités". Pour cela, il faut faire appel à de nombreuses explications : dégradation de la condition ouvrière, transformations du système scolaire, rénovation des villes ouvrières, vagues d'immigration maghrébine, transformation de l'encadrement des jeunes des classes populaires, apparition d'une économie souterraine, etc. Gérard Mauger écrit : "Alors que les bandes de "loubards" des années 1970 étaient d'abord définies par leur appartenance aux classes populaires, les bandes des "jeunes des cités" aujourd'hui sont d'abord identifiées par leurs "origines ethnico-religieuses". Alors que dans la plupart des cas, les premiers s'étaient précocement auto-éliminés de l'école, les seconds ont dû subir la disqualification scolaire. Alors que, en dépit de leur faible bagage scolaire, les premiers s'inséraient sans trop de difficultés sur le marché du travail, les seconds sont le plus souvent chômeurs, stagiaires ou intérimaires. Alors que les premiers habitaient des quartiers ouvriers ou dans des grands ensembles dotés du confort moderne, les seconds sont relégués dans "des quartiers sensibles". Alors que les pratiques illégales des loubards se cantonnaient à la "baston" et à des "vols utilitaires", les jeunes des cités fauteurs "d'incivilités" et de "violences urbaines" sont plus investis dans l'économie souterraine (deal et bizness)".

La première partie aborde un certain nombre de questions méthodologiques, montre ce que les enquêtes sur les jeunes des classes populaires doivent à la conjoncture sociologique et politique et s'intéresse aux interactions entre sociologue et jeunes dans ce type d'enquête. La seconde partie est consacrée au "monde des bandes" et aux loubards des années 1975-1980. Elle permet de mettre en évidence quelques invariants des formes de sociabilité masculine, en particulier une forte adhésion aux "valeurs de virilité". La troisième partie est consacrée à l'espace des styles de vie déviants des jeunes des classes populaires avec l'apparition et la diffusion de la consommation de drogues dans les cités des banlieues populaires dans les années 1970-1980. De la consommation de drogue caractéristique de la contre-culture lycéenne et étudiante, on passe à un "fléau social", de la consommation de cannabis et de LSD à la "défonce" avec "n'importe quoi" (héroïne, médicaments, solvants). Cette évolution a favorisé la mise en place d'un marché illégal très lucratif qui a modifié les rapports entre le monde des bandes et celui de la délinquance. Gérard Mauger distingue parmi les jeunes des classes populaires, ceux qui ont "un mode de vie conforme" et ceux qui ont "un mode de vie déviant". Pour chaque groupe, il introduit l'idée d'une structure tripolaire des modes de vie. À l'espace tripolaire des modes de vie conforme (pôle viril du sport ou du monde militant des services d'ordre, pôle de l'embourgeoisement avec ceux qui cherchent à se mettre à leur compte en devenant artisans ou commerçants, pôle de l'intellectualisation) répond un espace tripolaire des styles de vie déviants. On peut y distinguer les bandes (loubards) du côté des valeurs guerrières, la bohème populaire avec les "babas" du côté des valeurs culturelles et le "milieu" (les casseurs) du côté des valeurs économiques. Ce modèle permet de bien comprendre aussi les cas de conversions réussies du mode de vie déviant au mode de vie conforme. La quatrième partie s'attache aux transformations du monde des bandes entre 1980 et 1995. À la structure tripolaire se superpose une structure bipolaire avec des "établis" d'une part et des marginalisés d'autre part. Dans le monde des bandes, le souci de "sauver la face" malgré la disqualification scolaire et professionnelle passe toujours par l'affirmation de valeurs de virilité, mais implique aussi la recherche d'alternatives au salariat (deal et bizness) qui permettent une accumulation de capital économique et symbolique (être reconnu comme "quelqu'un"). La valorisation de la richesse associée au bizness rapproche culturellement et pratiquement le monde des bandes de celui du "milieu". Enfin, la bohème populaire s'exprime aujourd'hui dans deux pôles, l'un associé à la culture hip-hop, l'autre en quête de salut religieux.

Un épilogue est consacré à "l'émeute" de novembre 2005. L'analyse proposée met en évidence les transformations des catégories de perception politiques, médiatiques, sociologiques et profanes des jeunes déviants des classes populaires. Puis Gérard Mauger s'interroge sur le caractère politique de cette émeute, qui avait provoqué bien des débats. Pour lui, cette émeute est politique, car elle exprime une indignation collective contre une violence d'État illégitime. Mais "parce que, en l'absence d'un travail de politisation depuis longtemps abandonné dans les ex-banlieues rouges, les formes d'expression de l'émotion populaire s'apparentaient plus aux révoltes des siècles passés qu'aux manifestations traditionnelles, cette rébellion se situe hors cadre par rapport au répertoire légitime de l'action collective et apparaît comme une révolte "protopolitique" susceptible d'être "politisée", mais aussi dépolitisée, convertie en mouvement identitaire, etc.".

Dans cet ouvrage, l'auteur a su allier à une description et une analyse très agréables à lire une réflexion sur le travail du sociologue enquêtant dans un milieu marginal, un travail sur les concepts, sur les interactions entre jeunes et enquêteur et sur ce que ces caractérisations ont à voir avec la conjoncture politique. Les références à Pierre Bourdieu, Howard Becker, Erwing Goffman et bien d'autres sont renvoyées à des notes en fin d'ouvrage, ce qui évite d'alourdir la lecture. Le professeur peut en faire une utilisation en classe à un double niveau, analyse des bandes et de leur évolution d'une part, des méthodes du sociologue d'autre part.

Micheline Rousselet, professeur de sciences économiques et sociales.

Idées, n°149, page 77 (09/2007)

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