Lectures

Le Capital guerrier. Concurrence et solidarité entre jeunes de cité
Thomas Sauvadet.
Paris, Armand Colin, 2006, 304 pages
ISBN : 2-200-34702-2

A partir d'une approche quasi ethnographique de plusieurs années (2000-2003) au sein de différents groupes de jeunes de banlieues parisiennes et marseillaises, le sociologue Thomas Sauvadet - qui s'inscrit dans une logique d'analyse bourdieusienne - explore l'univers de ces jeunes. Ce dernier apparaît à la fois comme un espace d'importante sociabilité communautaire et comme un espace de lutte et de concurrence intense entre les différents individus qui le composent.

Les émeutes de l'automne 2005 se sont accompagnées d'une focalisation (éphémère ?) du regard médiatique sur la jeunesse des cités dites "sensibles". L'homogénéité de cette jeunesse est largement réfutée par Thomas Sauvadet qui propose une enquête sociologique minutieuse des jeunes de cité ou, plus exactement, d'une minorité de jeunes, ceux "visibles" par leur présence dans l'espace public de la cité (rues, hall d'immeubles, caves...) et leur engagement dans des pratiques sociales déviantes dénommés de manière générique par le terme "business" (consommation de drogues dures et douces, trafic, recel...).

La ressource déterminante qui structure cet espace social et organise les relations interpersonnelles entre ces jeunes est le "capital guerrier". Ce capital désigne les différentes aptitudes mobilisables (force physique, capacité d'intimidation) dans des situations violentes mais également l'importance des relations sociales possédées (capital social). Les dotations inégales en capital guerrier, scolaire et social (ce dernier étant au sein de la cité largement dépendant du capital guerrier) permettent de dégager différentes figures chez les jeunes de cité. Les "chauds" sont les jeunes qui sont leaders de bandes. Possédant un capital guerrier de tout premier ordre, connus pour leur retentissants "exploits" délinquants ou leurs aptitudes "guerrières", ils inspirent crainte, respect et obéissance aux autres jeunes de cité. La position "centrale" occupée par les "chauds" contraste avec la position "périphérique" occupée par ceux que Sauvadet qualifie de "toxs". Ces "outsiders de l'intérieur" pour reprendre l'expression du sociologue, se caractérisent par une importante consommation de drogues et d'alcool. Enfin, les "fils à papa" sont les jeunes possédant un capital scolaire et économique supérieur à la moyenne des autres jeunes de cité, mais dont le capital guerrier encore faible les place dans une relation de dépendance par rapport aux "chauds". Cette typologie des jeunes de cité permet à l'auteur d'une part de montrer l'extrême hétérogénéité de cette jeunesse et d'autre part d'essayer d'envisager comment cette ressource déterminante qu'est le capital guerrier peut s'accumuler, se conserver et se convertir.

Les différentes bandes présentées par Sauvadet et étudiées au sein des banlieues parisiennes et marseillaises permettent de comprendre la réalisation et le haut degré d'organisation du "business" des cités (trafic en tout genre, vols, recels...). Dans ces bandes, chacun est à son place, possède son propre statut, se voit récompenser matériellement ou symboliquement en fonction de ses actes. La hiérarchie au sein des bandes évolue suivant le contexte spatio-temporel mais s'articule toujours suivant la dichotomie dominants/ dominés. Concurrence (à l'extérieur de la bande par rapport aux autres bandes, aux autres cités, à la police perçue comme une bande rivale et à l'intérieur de la bande entre les différents leaders), stigmatisation (les "chauds" par rapport aux "toxs") et entraide constituent donc, selon l'auteur, les différentes facettes de la réalité sociale vécue par ces jeunes de cité.

Les jeunes de cité apparaissent donc comme largement socialisés par leur groupe de référence que constitue la bande ou le groupe de connaissances proches ("les vrais potes") et ce d'autant plus que les instances de socialisation que sont la famille et l'école sont très largement rejetées et considérées comme inaptes dans le processus d'obtention d'une "street credibility". Les stratégies individuelles ne sont orientées que dans deux directions selon Sauvadet : l'affrontement ou la fuite. La stratégie d'affrontement est une stratégie de prise de pouvoir ou de conservation du pouvoir au sein du groupe, tandis que la stratégie de fuite est une stratégie d'évitement le plus souvent psychologique (conduites addictives, dépendance par rapport aux "chauds" qui dealent) et non matérielle (l'éloignement, le déménagement hors de la cité est le plus souvent inenvisageable pour des jeunes peu diplômés, fortement touchés par le chômage ou la précarité de l'emploi).

Les différents entretiens réalisés par le sociologue permettent enfin de mettre à jour et de comprendre la dualité en apparence paradoxale des sentiments des jeunes de cité à l'égard de la société de consommation et de l'économie de marché. Si la fascination exercée par la culture américaine (rap US, logique de profit...) et relayée par une consommation parfois ostentatoire (téléphone portable dernier cri, vêtements de marque...) peut sembler en totale contradiction avec la colère et la haine exprimées à l'encontre du système socio-économique capitaliste qui les laisse à l'écart, il n'en demeure pas moins que ces jeunes en intègrent et en reproduisent les principaux mécanismes : domination, stigmatisation et pratiques excluantes.

Sylvain Morin, professeur de SES aux lycées De-Vinci, à Saint-Witz, et Baudelaire, à Fosses (95)..

Idées, n°149, page 76 (09/2007)

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