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Français en Irlande ou Français d'Irlande ? Le rapport des expatriés au pays d'origine
Marion Charpenel (préface de Denys Cuche).
Paris, L'Harmattan, coll. "Logiques sociales", 2007, 226 pages
ISBN : 978-2-296-02452-6

Partir vivre à l'étranger est un projet de plus en plus souvent formulé par les Français, et c'est déjà une réalité pour plus de deux millions d'entre eux.

À partir d'une enquête de terrain menée en Irlande, Marion Charpenel nous permet de mieux comprendre les motivations de ces expatriés et surtout d'analyser les rapports complexes qui les relient à la France.

Les lecteurs d'Idees ont eu la chance de découvrir la première enquête de terrain, menée en 2002 par Marion Charpenel en Irlande (Idees, juin 2004, n° 136). Ses entretiens menés alors auprès de jeunes Irlandais la conduisait à s'interroger sur leur rapport à l'identité nationale.

Cette seconde enquête réalisée en 2004 se déroule toujours à Dublin mais, cette fois-ci, auprès des Français expatriés. Profitant du boom économique que connaît ce pays, de sa proximité géographique et de son attrait culturel, ces Français expatriés en Irlande travaillent dans l'informatique, dans les centres d'appels (call centers), dans l'hôtellerie et la restauration, dans le commerce, etc. Mais tous ne sont pas venus pour les mêmes raisons. Filant la métaphore gastronomique, Marion Charpenel dresse une typologie des émigrés en quatre catégories : les "gourmands" qui occupaient déjà en France une position sociale élevée mais qui rêvaient de découvrir de nouveaux horizons ; les "affamés" qui rêvaient d'une vie meilleure à l'étranger ; les "écoeurés" qui fuient la France et encore plus les Français ; les "rassasiés" venus en Irlande pour des raisons personnelles (par exemple familiales).

En dehors des "écoeurés" qui tiennent des discours très radicaux sur la fiscalité française ("J'en avais marre... en fait ce qui m'a vraiment énervé en France c'est que t'avais les charges sociales, tout un tas de choses fiscales"), on est très loin de l'image de l'exode fiscal véhiculée par les médias. Si la fiscalité irlandaise est plus douce qu'en France et si les salaires nets y sont plus élevés, la plupart des expatriés sont conscients des avantages sociaux qui en sont la contrepartie en France. Plusieurs ont conservé une couverture médicale en France ou songent à rentrer pour profiter du système de santé ou de l'école pour leurs enfants.

À leur arrivée à Dublin, ces expatriés ont tous pratiqué une immersion totale pour progresser dans la maîtrise de la langue et pour tenter de s'intégrer à la société irlandaise. Sur le premier point, pas de doute sur les avantages de l'immersion : ceux qui travaillent dans l'informatique avouent même qu'ils ne connaissent pas la traduction française de nombreux termes techniques qu'ils utilisent au quotidien. En revanche, l'intégration est beaucoup plus problématique. En Irlande, l'amitié est une relation durable qui se noue dès l'enfance et qui se perpétue dans la culture de sorties (la culture du pub). Il est donc bien difficile d'entrer dans ses réseaux amicaux et ensuite de s'y sentir à l'aise lorsque l'on maîtrise mal la culture irlandaise.

Très vite, ces expatriés se replient sur la sphère familiale ou nouent des contacts avec les autres expatriés par le biais de l'ambassade, de l'école française ou des associations. Si la majorité d'entre eux maintient des liens étroits avec la France par le biais du téléphone, d'Internet ou des retours pour les vacances au pays, ces expatriés se sentent vite étrangers dans leur propre pays parce qu'ils ne suivent plus régulièrement l'actualité française ou parce qu'avec les amis, lorsque l'on est loin des yeux, on est souvent loin du coeur !

Au total, comme le souligne Denys Cuche dans sa préface, ces Français expatriés en Irlande se retrouvent "dans la position sociale de l'étranger, décrite par Georg Simmel, faite à la fois de distance et de proximité".

Gilles Martin, professeur de SES au lycée Lakanal de Sceaux (92).

Idées, n°149, page 75 (09/2007)

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