Lectures

Le Sang, le Nom, le Quotidien. Une sociologie de la parenté pratique
Florence Weber.
La Courneuve, Aux lieux d'être, 2005, coll. "Mondes contemporains", 265 pages
ISBN : 2-916063-03-X

On ne rappellera pas la double actualité, à la fois scientifique et politique, de deux types de questions, maintenues séparées. D'une part, celle du care, la prise en charge des personnes dépendantes, notamment âgées ; d'autre part, les problèmes de la filiation et des nouvelles parentalités. L'ambition de Florence Weber, dans cet ouvrage, est de nouer résolument ces deux questions, en se situant à leur intersection : l'étude des sentiments de parenté. Que nous disent jusqu'ici les sciences sociales sur la famille ? Pour Florence Weber, il y a deux pôles, celui où la famille oppresse, et celui où la famille protège, voire libère face à l'emprise de l'État et au pouvoir de la société capitaliste. La fécondité de cet ouvrage c'est alors d'utiliser la méthode ethnographique, donc de déplacer le regard vers les pratiques, "les attitudes et les représentations de chacun", pour procéder à un renouvellement en profondeur du champ.

On ne peut comprendre cet ouvrage sans l'insérer dans la perspective théorique beaucoup plus vaste dans laquelle il prend place, à savoir l'économie domestique, fil rouge des travaux de l'auteur depuis maintenant plusieurs années, et qui permet la coopération d'ethnographes et d'économistes.

Il s'agit d'étudier la question de "l'économie des services non marchands à la personne", soit insister avec les anthropologues marxistes sur l'importance dans nos sociétés de cette "sphère de reproduction" qu'est la famille, utiliser les recherches féministes qui ont découvert dans les années 1970 l'importance macro-économique de la production domestique, et discuter les théories microéconomiques post-beckériennes de la famille sur les rapports de force au sein du ménage. Pour beaucoup, l'économie domestique est vouée à disparaître face à l'économie de marché et l'État social. Pour Florence Weber, il faut au contraire, et à la suite de Robert Castel dans Les Métamorphoses de la question sociale, la penser en termes de "protection rapprochée", qui change de forme, certes, mais toujours subsiste.

On peut la modéliser de deux façons. D'une part, en termes de relations interindividuelles, de réciprocité restreinte, sur le modèle de la théorie des jeux, c'est la parentèle qui suppose des sentiments de type électifs. D'autre part, les modèles unitaires : la lignée où chacun est prêt à sacrifier ses intérêts individuels à la sauvegarde des biens collectifs, au nom de sentiments relevant de l'affiliation symbolique (le sang, le nom ou toute autre affiliation spirituelle), et la maisonnée, au fonctionnement solidaire entre vivants reposant sur l'usage collectif de biens matériels et un sentiment d'attachement quotidien. On a ici trois principes d'explication du comportement individuel selon qu'il prend place dans une parentèle, une lignée ou une maisonnée. Florence Weber veut, dans Le Sang, le Nom, le Quotidien, préciser l'analyse de la genèse de ces collectifs, soit le problème de l'intériorisation de la contrainte lors de la prise en charge comme de la transmission des biens et des statuts, et travailler sur l'articulation de ces différents principes de comportement. On aura, d'emblée, saisi les enjeux d'une telle question : remettre en chantier toute la sociologie et l'anthropologie de la famille (qui ne sont d'ailleurs pas distincts pour l'auteur), en supprimant, par exemple, le terme de "famille", qui prête à confusion, renvoyant à la norme de la famille nucléaire, tandis que les collectifs évoqués ci-dessus sont à la fois plus vastes (les voisins, les amis...) et plus restreints (pas toute la parenté).

Les cas ethnographiques sont alors autant de cas exceptionnels au sens clinique du terme et de situations de rupture (naissance, décès, apparition d'une dépendance) pour rompre avec l'idée d'une parenté cohérente de la naissance à la mort. On applique à ces cas la méthode d'étude des sentiments élaborée par Marcel Mauss, qui ne dissocie pas l'analyse des sentiments eux-mêmes de celle de leur expression et des normes morales, juridiques et sociales qui les mettent en forme. Le premier cas étudié permet de dégager trois dimensions de la parenté : le sang (il relève du fait scientifique), le nom (qui relève du fait juridique, l'État contrôlant par là l'identité et la prise en charge des personnes) et le quotidien (affaire de liens d'éducation, de liens économiques et sociaux). Un autre cas permet de hiérarchiser ces trois dimensions, en soulignant la "force négative du sang" : seul, il ne suffit pas à créer un lien de parenté, mais son absence fragilise chacune des deux autres dimensions ; le cas d'Helena Parva, particulièrement intéressant, montre que cette grille de lecture est valable aussi pour la maternité, puisqu'à la maternité physiologique (sang) et légale (nom) s'ajoute la maternité quotidienne (autorité maternelle, argent).

La seconde partie des cas est plus particulièrement centrée sur la prise en charge des vieillards. On peut mettre en avant la force des liens nés du quotidien, mais ils s'effacent devant le sang et le nom, notamment à l'heure de la mort. Les particularités du droit catalan permettent pourtant de bâtir un cas où on neutralise le sang et le nom (l'obligation juridique) pour analyser les ressorts des liens nés du quotidien : on trouve des logiques de genre, la proximité résidentielle et la compétence professionnelle (une psychologue se trouve en première ligne dans la prise en charge d'une personne âgée). L'ouvrage se clôt sur quelques recommandations de politique publique : une reconnaissance de la parenté quotidienne par la liberté de transmettre à des héritiers auxquels vous lient les liens du quotidien, ou lutter pour professionnaliser le secteur du care sur le modèle de ce qui s'est fait pour la petite enfance.

On tient donc une nouvelle démonstration de la fécondité de la méthode ethnographique avec en plus, au chapitre 6, un bon bilan des avancées théoriques de l'économie domestique. On attend la suite avec impatience puisque, selon les propres mots de l'auteur, ce livre n'est qu'une "étape".

L'ouvrage mêle intimement des perspectives sociologiques et anthropologiques, économiques, juridiques, ce qui en rendra la lecture parfois ardue aux lecteurs qui ne sont pas familiers de ces domaines.

Guillaume Yon, élève à l'ENS de Cachan (94).

Idées, n°149, page 73 (09/2007)

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