Vie de la discipline

Les économistes ont-ils de l'humour ?

Claude Garcia, professeur de SES au lycée Édouard-Vaillant à Vierzon (18)

Il y a ceux qui pensent qu'il ne faut pas rire de tout, sinon on finit par ne plus rien prendre au sérieux. À l'inverse, si on se prend trop au sérieux, on risque d'être un peu ennuyeux. L'économie pourrait alors apparaître comme "une science lugubre", selon la formule de Thomas Carlyle au XIXe siècle.
On se propose, dans ce TD de fin d'année (civile), à partir de blagues sur les économistes1, d'évoquer quelques travers et limites de cette discipline... qui a pourtant son utilité.

Les principaux reproches adressés aux économistes

Document 1

"Dans une montagne, un économiste rencontre un berger et son troupeau de moutons. L'économiste dit au berger : "Je vous parie un mouton que je suis capable de vous dire immédiatement combien vous avez de moutons". Le berger, confiant, accepte le pari. L'économiste lui dit alors : "Vous en avez exactement 253". Le berger, un peu halluciné, reconnaît que c'est vrai et lui dit : "Ben, oui, allez-y prenez-en un". L'économiste prend son mouton, mais au moment de partir le berger le rappelle et lui dit : "Attendez, moi je vous parie un mouton que je trouve votre profession". L'économiste, confiant, accepte. Le berger lui dit : "Vous êtes économiste". L'économiste stupéfait lui dit : "Oui, mais comment vous avez su ?". Le berger lui répond alors : "Rendez-moi mon chien et je vous explique...""

Question : Quel reproche peut-on dégager de cette anecdote ?

Réponse : L'économiste a sûrement des compétences mais parfois trop déconnectées du concret.

Documents 2

"Un économiste, un chimiste et un physicien sont échoués sur une île déserte avec comme seul moyen de survie des boîtes de conserves, mais pas d'ouvre-boîte... Le chimiste propose : "Il n'y a qu'à les mettre dans l'eau de mer et attendre que le sel ronge le métal". Le physicien propose : "On les pose sous un cocotier et on attend que des noix de coco les brisent en tombant". L'économiste prend alors la parole : "Bon, posons notre première hypothèse : nous avons un ouvre-boîte"..."

Paul A. Samuelson, prix Nobel d'économie en 1970.

"Un groupe d'économistes se promène en montagne. Celui qui lit la carte s'arrête et montrant une montagne située deux cents mètres plus loin, dit aux autres : "Vous voyez cette montagne ? Eh bien, d'après les hypothèses de la carte, nous sommes au sommet...""

Q : Bien des raisonnements économiques reposent sur des hypothèses ; que peut-on reprocher à cette démarche ?

R : Leur irréalisme ; cela peut être l'occasion de rappeler le sentiment d'incrédulité éprouvé par les élèves de première quand on parle du modèle de concurrence pure et parfaite.

Documents 3

"L'économie est la seule discipline où deux personnes peuvent partager le même prix Nobel en racontant des choses complètement opposées."

[Par exemple, Gunnar Myrdal et Friedrich Hayek en 1974].

"Un économiste est quelqu'un qui voit fonctionner les choses en pratique et se demande si elles pourraient fonctionner en théorie."

Stephen M. Goldfeld.

Q : L'économie est-elle une science exacte ?

R : On rappellera l'opposition science exacte/humaine ; on peut aussi préciser qu'il n'y a pas un véritable prix Nobel d'économie, mais un prix à la mémoire d'Alfred Nobel remis par la Banque de Suède.

Document 4

"Une étude économique révèle le plus souvent que le meilleur moment pour acheter était l'année dernière."

Marty Allen.

Q : L'économiste est-il un bon prévisionniste ?

R : On retrouve les limites de cette science. Un moraliste du XVIIIe siècle ne disait-il pas en substance que l'économiste était un médecin légiste plus convaincant avec un bistouri sur les morts, qu'un chirurgien avisé maniant le scalpel pour maintenir en vie un patient ?

La caricature des grands courants de pensée économique

Documents 5

"Combien faut-il d'économistes de Chicago [fief de l'école libérale américaine, dont viennent Milton Friedman et Robert Lucas entre autres] pour changer une ampoule ?
Aucun, si elle doit être changée, le marché s'en chargera."

"Quel est le point commun entre le paradis et le libre-échange ?
Tout le monde veut y aller, mais pas trop vite."

Q : Faut-il faire confiance au marché ?

R : Oui, disent les libéraux, même si on sait que le marché a des limites, des "défaillances" : exemple les externalités. D'autre part, les promoteurs du marché et du libre-échange s'accommodent bien de mesures protectionnistes quand leurs intérêts sont en jeu.

Documents 6

"On dit que Christophe Colomb était le premier économiste. Quand il est parti, il ne savait pas où il allait. Quand il est arrivé, il ne savait pas où il était. Et tout ceci était fait grâce à des subventions publiques."

"Combien d'économistes keynésiens faut-il pour changer une ampoule ?
Huit. Un pour changer l'ampoule et les sept autres pour maintenir toutes les autres choses égales par ailleurs dans la pièce."

Q : Que reproche-t-on à l'interventionnisme keynésien ?

R : Les élèves peuvent remobiliser leurs connaissances sur les forts prélèvements obligatoires, sur les rigidités qu'implique ce type de politique par opposition à la flexibilité, pierre angulaire du discours libéral. On peut rappeler également que Schumpeter était sévère avec la célèbre formule de Keynes disant "dans le long terme, nous serons tous morts".

Document 7

"Le malheur des Russes c'est que, non seulement, tout ce que leur avaient dit les communistes à propos de l'économie socialiste était faux mais, qu'en plus, tout ce qu'ils leur avaient dit au sujet de l'économie capitaliste était vrai."

Q : Rappelez l'opposition entre économie capitaliste et économie socialiste.

Remarque : par souci d'équilibre, je propose une allusion au marxisme plus qu'une blague l'égratignant, ou alors il aurait fallu dire comme Coluche que "le capitalisme c'est l'exploitation de l'homme par l'homme et le communisme c'est exactement le contraire".

Conclusion

On espère pouvoir répondre par l'affirmative à la question initiale, mais surtout on imagine que l'économiste se situe entre humilité et fierté.

Q : Justifiez les termes humilité et fierté.

R : Humilité, car l'économiste doit avoir conscience des limites de sa discipline : théories opposées, préconisations contradictoires, prévisions délicates, mais il peut en être fier de par ses progrès (parfois contestés certes), mais aussi parce que l'économie reste essentielle pour éclairer les citoyens, surtout quand les défis sont aussi complexes que ceux que nos sociétés ont à relever.

Et puis, il peut se consoler en pensant qu'on peut dire aussi du mal de ses collègues : "J'ai demandé à une économètre son numéro de téléphone. Elle m'en a donné une estimation..." ; "Un professeur d'économie indien racontait à ses élèves sa façon de voir la réincarnation : "Si vous êtes de bons économistes, vous serez réincarnés en physiciens. Si vous êtes de mauvais économistes, vous serez réincarnés en sociologues...""

Prolongement Application

À l'approche de Noël, les élèves seront sûrement déçus que leur professeur n'ait pas apporté de bonbons. Imaginez ses justifications, à l'aide d'arguments que ne désavouerait pas un économiste libéral / un keynésien / un marxiste / un altermondialiste.

Éléments de réponse : Pas trouvé de chocolat "équitable" / Le représentant de l'État qu'il est ne peut pas tout faire / Cette démarche ne serait pas rentable / Les friandises : le nouvel opium des laborieux ?

Remarque : Je n'attends pas ici de réponses précises. Cette dernière sous-phase, plus ludique, peut permettre à des élèves de laisser aller leur imagination, tout en se situant dans le cadre imposé. Cela aide notamment les élèves moins à l'aise avec les connaissances académiques à être à leur avantage et d'obtenir la reconnaissance de leurs camarades dans un exercice qui peut moins convenir à ceux qui maîtrisent bien le cours.


(1) La plupart des blagues proviennent du site www.econoclaste.org

Idées, n°149, page 66 (09/2007)

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