Pratiques

Le capitalisme schumpétérien (1)

Fabrice Dannequin, professeur de SES au lycée Saint-Joseph de Reims, chercheur associé au Labrii, université du Littoral, et à Omi/Hermes, université de Reims-Champagne-Ardennes2

Joseph Alois Schumpeter tient, aujourd'hui, sa vengeance sur John Maynard Keynes. De multiples articles évoquent ainsi le caractère insuffisamment schumpétérien de l'économie française, ou bien encore scande l'impératif de la "destruction créatrice". Le programme de la série ES, de son côté, fait une place importante aux notions développées par l'Autrichien3, dans le tronc commun ou bien encore en spécialité.

Il ne s'agit pas ici de présenter tous les travaux de Schumpeter mais de se focaliser sur son étude du fonctionnement du capitalisme. Les travaux de l'Autrichien vus comme un tout présente le capitalisme dans une approche qui dépasse le seul champ de l'économie. Appréhender la civilisation, l'ordre capitaliste requiert notamment une incursion dans le domaine des valeurs et dans l'étude des classes sociales qui le composent. Et puis, la destruction créatrice engendre des ondes longues, des mouvements oscillatoires qui prennent la forme "d'individu historique" ; bref, chaque cycle long, de par son caractère contingent, prend une forme unique. Schumpeter constate ainsi l'essence non stationnaire du capitalisme. Il lui faut donc en expliquer le mouvement, en découvrir le moteur. La réponse est célèbre et largement vulgarisée : l'entrepreneur. Certes, la prudence est de rigueur quant à son image récurrente mobilisant la figure du héros, de l'aventurier faisant front, bravant les diverses résistances. L'entrepreneur schumpétérien est pluriel, il constitue un ensemble d'individus non homogènes, un "essaim", une "troupe"4. Il s'agira ici de décrire ce mouvement et donc l'entreprise.

Cependant, puisque la vision de Schumpeter procède d'une approche où les institutions ont toute leur place, ses diverses composantes seront tout d'abord évoquées. En guise de conclusion, l'hypothèse de la fin de la société capitaliste sera convoquée.

Les fondements du capitalisme

Les institutions

Loin de décrire un individu agissant dans le vide, Joseph Schumpeter évoque dans sa théorie du capitalisme des institutions définies comme "l'ensemble des comportements que les individus doivent suivre sous peine de rencontrer une résistance organisée, et pas uniquement des institutions légales (comme la propriété et le contrat), ainsi que les intermédiaires de leur production ou de leur application" [2][p. 438]. Le modèle "fortement institutionnel" de l'Autrichien renvoie aussi bien à des institutions économiques, comme la propriété privée des moyens de production, le crédit, la monnaie, mais aussi à des comportements, des valeurs, "une certaine attitude, un code moral, des traditions des affaires" [3][p. 145]. Et puis, couronnant, surplombant tout cela, "un esprit de la bourgeoisie industrielle et un schéma de motivation qui à l'intérieur du monde des entreprises modernes [...] et dans l'attitude moderne de l'esprit public, perd rapidement sa portée et sa signification" (ibid).

Insistons, le capitalisme repose sur des valeurs, des normes, de la culture : "Capitalisme ne signifie pas seulement que la maîtresse de maison peut influencer la production agricole en faisant son choix entre les lentilles et les haricots ; ou que l'adolescent peut décider, à sa convenance, de travailler dans une ferme ou dans une usine ; ou que les gérants des entreprises ont voix au chapitre lorsqu'il s'agit de décider ce que l'on produira et comment on le produira ; capitalisme signifie surtout un système de valeurs, une attitude à l'égard de l'existence, une civilisation - la civilisation de l'inégalité et des fortunes familiales. Or, cette civilisation est en voie de disparition rapide" [4][p. 439]. Schumpeter entend par civilisation "un système de croyance, un schéma des valeurs, une attitude envers la vie, un état de l'art, etc." [5][p. 429]. Ne pourrait-on pas alors parler de "culture capitaliste"? L'économie ne suffit pas : sans certains éléments culturels, la civilisation capitaliste ne peut que disparaître.

Dans une des dernières définitions avancées par Schumpeter [16], le terme de marché n'apparaît pas explicitement. Le capitalisme se caractérise, en effet, par la propriété des moyens de production, la production privée ayant pour but le profit, et le crédit bancaire (bien que ce dernier élément soit essentiel mais non inclus au sens strict). Néanmoins, implicitement, Schumpeter lie le "marché" et le capitalisme [7]. La "société mercantile" se caractérise par la propriété privée et "la régulation du processus productif par le contrat (ou la gestion ou l'initiative) privée" [4][p. 223]. Or, ce type de société n'existe que sous la forme du capitalisme, qui se caractérise également par une institution centrale : la concurrence, laquelle "aiguillonne" les acteurs économiques, les firmes en particulier. Néanmoins, la concurrence qui prévaut au sein du capitalisme dépasse la seule rivalité par les prix. Schumpeter met en avant la concurrence par la nouveauté, par le progrès technique qui va non seulement mettre en danger les parts de marché, les profits des firmes existantes, mais aussi leur existence. Les économistes oublient trop souvent le caractère évolutionnaire de l'économie capitaliste qui modifie l'environnement des firmes en agissant comme un principe de sélection5[4][p. 118]. La disparition de nombreuses firmes résultant de la concurrence - Schumpeter emploie le terme de "mort naturelle" - provient d'une "incapacité à suivre le rythme de l'innovation, à la persistance d'une gestion routinière" [3][p. 95].

Le capitalisme par l'action de la concurrence s'inscrit donc dans un processus de transformation, de "mutation", par la "destruction créatrice" : "L'ouverture de nouveaux marchés nationaux ou extérieurs et le développement des organisations productives, depuis l'atelier artisanal et la manufacture jusqu'aux entreprises amalgamées telles que l'U.S. Steel, constituent d'autres exemples du même processus de mutation industrielle - si l'on me passe cette expression biologique - qui révolutionne incessamment de l'intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de Destruction Créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c'est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s'y adapter" [4][p. 117, il souligne]. Certes, certaines activités, à l'instar du commerce de détail, semblent vouées à disparaître, mais répétons-le, toutes les anciennes firmes ne sont pas condamnées, à condition de s'adapter (air connu si l'on ajoute aujourd'hui le terme de "mondialisation"...).

Si Schumpeter "défend" les monopoles, les grandes firmes6, il n'en conclut pas pour autant à la fin de la concurrence, mais pas au sens orthodoxe de la concurrence parfaite7. Il la définit ainsi : "la notion exsangue de concurrence parfaite, élaborée pour les fins propres de la théorie économique, pivote sur la question de savoir si les firmes, prises individuellement, peuvent, par leur action isolée, influencer les prix de leurs produits et de leurs éléments de coûts. Si elles en sont incapables - c'est-à-dire si chaque firme, simple goutte d'eau dans l'océan, est obligée d'accepter les prix qui gouvernent son marché - le théoricien parle de concurrence parfaite" [4][p. 245]. Cette dernière cumule à ses yeux de nombreux travers : elle ne peut engendrer une société de consommation de masse et son existence s'avère sujette à caution. Elle ne peut davantage être employée comme norme, comme objectif de l'État : "la concurrence parfaite est non seulement irréalisable mais encore inférieure, et elle n'a aucun titre à être présentée comme un modèle idéal d'efficience. On commet donc une erreur quand on fonde la théorie de la réglementation des industries par l'État sur le principe d'après lequel on devrait forcer les grandes entreprises à fonctionner comme fonctionnerait la branche correspondante sous le régime de la concurrence parfaite" [4][p. 147]. Les théoriciens orthodoxes se trompent dans leur analyse de la concurrence qui prévaut au sein de la société capitaliste. La rivalité entre firmes ne repose pas fondamentalement sur les prix. En effet, l'innovation requiert l'acceptation de limites à un total laisser-faire comme, par exemple, le brevet. Schumpeter justifie cela par la complexité de la nouveauté : "Investir à long terme quand les conditions se modifient rapidement (et notamment, quand elles changent ou peuvent changer à tout moment sous le choc de techniques ou produits nouveaux) constitue un exercice à peu près aussi hasardeux que celui consistant à tirer sur une cible non seulement indistincte mais encore mobile - et, qui plus est, se déplaçant par saccades [...] dans la mesure où l'on considère exclusivement leur influence à long terme sur la production totale, des procédés tels que la prise sous contrôle financier d'entreprises concurrentes, inexpugnables par tout autre moyen, ou l'obtention de privilège constituant, aux yeux du public, une arme déloyale (tarifs ferroviaires de faveur) apparaissent sous un jour tout différent : la mise en oeuvre de tels procédés peut être éventuellement nécessaire pour écarter les obstacles que l'institution de la propriété privée dresse sur la voie du progrès" [4][p. 122 et 124]. De toute façon, le monopole ne peut être que temporaire, il ne peut constituer un "mol oreiller sur lequel on puisse dormir, car la vigilance et l'énergie sont indispensables aussi bien pour la conserver que pour la conquérir" [4][p. 141]. La concurrence schumpétérienne se caractérise par conséquent par un "état latent de menace" [4][p. 119].

De la valorisation de l'économique aux classes sociales

Le capitalisme va, au cours de l'histoire, s'étendre et devenir prégnant. En effet, si les activités capitalistes existent au moins depuis l'Antiquité, la société capitaliste n'est véritablement présente qu'aux environs du XVe-XVIe siècle et encore ne revêt-il pas sa forme la plus pure, le "capitalisme intact".

Pour exister, il faut que l'économique offre des perspectives de reconnaissance sociale, que la richesse, que l'innovation soient valorisées. Le capitalisme va constituer, par leur biais, un moyen privilégié d'échapper à sa condition sociale. "Les principales avenues conduisant vers la promotion sociale et les gros revenus consistaient dans l'Église (presque aussi accueillante tout au long du Moyen Âge qu'elle l'est de nos jours) et aussi dans la hiérarchie des seigneurs militaires - parfaitement accessible, jusqu'au XIIe siècle, à tout homme physiquement et moralement qualifié et qui ne s'est jamais complètement fermée ultérieurement. Cependant les capacités et les ambitions hors série ne commencèrent à se diriger vers une troisième avenue, celle des affaires, qu'à partir de l'époque où se révélèrent les chances ouvertes aux entreprises capitalistes - d'abord commerciales et industrielles, puis minières, enfin industrielles. Certes, ces initiatives furent couronnées par des succès rapides et éclatants, mais on s'est grandement exagéré le prestige social qui les a entourées à l'origine." [4][p. 172, nous soulignons]. Bref, la société capitaliste va modifier la stratification sociale. Dans une perspective wébérienne, l'échelle des prestiges change. De la religion à la guerre, l'ascension aux étages supérieurs se fonde désormais sur les affaires. Au sommet, les bourgeois remplacent les militaires et le clergé.

Quelques modèles d'entrepreneurs (1)

Le lecteur de Schumpeter ressentira sans doute une grande surprise en constatant la quasi-absence de grande figure "historique" d'entrepreneur. En effet, Schumpeter concrétise peu ses propositions théoriques, comme dans Business Cycles où il évoque les figures des frères Pereire et de John Law. Il précise, dans ce même ouvrage, que l'entrepreneur se trouve souvent à la tête et parmi les propriétaires d'une firme. En 1928 [15], il évoque quatre types modernes d'entrepreneurs :

  • le propriétaire d'usine et le marchand. Il existe dans le contexte "d'une ère concurrentielle" et encore aujourd'hui. Il combine des fonctions économiques hétérogènes (commercial, il gère les affaires courantes). Son éducation est technique et commerciale voire juridique. Il correspond à un bourgeois avec un esprit de famille qui n'aime pas l'intervention de l'extérieur dans sa firme. Il vient de la frange supérieure de la classe qui travaille ;
  • le capitaine moderne d'industrie. C'est un type plus "pur" que le précédent. Il ne représente pas uniquement les intérêts de sa famille ou les siens, mais est intéressé par le fait de gagner, d'agir dans des "situations dangereuses" ;
  • le manager salarié. Sa trajectoire ressemble plus à celle d'un fonctionnaire que d'un propriétaire de firme ;
  • le fondateur. Il est complètement focalisé sur sa fonction d'entrepreneur. Il possède peu de relations. Son statut social et moral est peu élevé.
    [15] Schumpeter J. A., "La marche au socialisme. Les perspectives du capitalisme américain (1950)", Capitalisme, socialisme et démocratie, 1990, Paris, Payot, p. 433-447.

(*) Pour une autre typologie de l'entrepreneur, voir les travaux de Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis et notamment L'Aventure des entrepreneurs, Studyrama, 2006.

Le capitalisme schumpétérien est donc un système ouvert. Si la structure de classe se pérennise, "une classe peut être comparée, pour toute la durée de sa vie collective, c'est-à-dire pendant le temps où elle demeure identifiable, à un hôtel ou à un autobus toujours rempli, mais rempli toujours par des gens différents" [9][p. 183]. Rompant avec la thèse de la reproduction sociale à l'identique, les mouvements entre classes dans le sens "ascendant" ou "descendant" constituent un des éléments importants et spécifiques de la société capitaliste, et ce d'autant plus que les classes n'ont pas de frontières claires et se confondent en leurs limites. "Une des caractéristiques les plus saillantes de la structure sociale du capitalisme est que les "plus hautes" strates perdent constamment des membres et en recrutent incessamment des strates "les plus basses". Ces mouvements de chute et d'ascension s'avèrent plutôt rapides, le slogan "trois générations en tout et pour tout" exprime une grande part de vérité" [16][p. 201]8. Le capitalisme, loin de favoriser les groupes sociaux en place, ouvre à toutes les classes sociales l'opportunité de devenir membre de la classe des affaires, de la bourgeoisie. En effet, les entrepreneurs ne forment pas une classe sociale. En 1928, Schumpeter propose d'ailleurs une typologie d'entrepreneurs (voir encadré ci-dessus). Entreprendre ne constitue qu'une action limitée dans le temps : "Personne n'est tout le temps entrepreneur, et personne ne peut être uniquement un entrepreneur." [3][p. 103]. Schumpeter sépare ainsi le manager de l'innovateur.

Les classes sociales ne constituent pas un simple agrégat d'individus : "Une classe sociale est à la fois plus et autre chose qu'une somme d'individus, et ce quelque chose d'autre n'est pas immédiatement discernable d'après le comportement des individus appartenant à cette classe. Une classe est aussi quelque chose qui est ressenti et sublimé comme un tout et qui, en tant que tel, a sa vie et son "esprit" propres. Ainsi l'une des caractéristiques les plus importantes du phénomène de classe [...] est que les membres d'une classe déterminée ont les uns par rapport aux autres un comportement différent de celui qu'ils adoptent à l'égard des membres d'autres classes : leurs relations mutuelles sont plus étroites, ils se comprennent mieux et collaborent plus facilement, ils ont toujours tendance à se refermer sur eux-mêmes par rapport à l'extérieur ; leur vision du monde est fondée sur des points de vue similaires. Ce sont là des caractéristiques classiques que l'on explique en général par l'identité de condition et par une sorte de personnalité de classe." [9][p. 162]. La sociabilité et la "sympathie" constituent ainsi des éléments essentiels de l'appartenance à une classe : "il y a toujours entre membres de classes différentes des questions délicates qu'il faut éviter et des attitudes qui apparaissent comme bizarres ou ridicules. Aussi les interlocuteurs restent-ils sur leurs gardes, les rapports sont crispés et affectés" [9][p. 163]. L'élément fondamental s'avère être la famille au sens large du terme incluant la lignée, la dynastie [9][note 13, p. 169]. Le mariage au sein des classes sociales, constitue un élément "visible". On peut cependant s'interroger sur la pertinence d'une classe bourgeoise puisque Schumpeter considère que celle-ci s'alimente parmi les entrepreneurs qui réussissent. Or, ils viennent de milieux forts différents : peut-on abandonner sa culture ouvrière, paysanne une fois la réussite avérée ?

L'évolution économique

À la différence d'autres sociétés, le capitalisme ne saurait être stationnaire. Le mouvement constitue un des éléments clés de l'essence du capitalisme. Pour qualifier cette dynamique, Schumpeter ne souhaite pas utiliser le terme de progrès mais celui d' "Évolution Économique" [3][p. 86, Schumpeter met les majuscules) : "Nous pourrions désigner par l'expression Évolution Économique les changements du processus économique résultant des innovations, ainsi que leurs effets, et la réaction à tout ceci du système économique." Cependant, en 1928, il recensait d'autres modalités du développement économique, mais déjà le rôle de l'entrepreneur était reconnu comme prégnant (voir encadré ci-dessous).

L'innovation, ou l'entreprise9 dans le langage schumpétérien, exige pour se déployer un agent économique, l'entrepreneur, et un mode de financement, essentiellement le crédit, réalisé par les capitalistes. Néanmoins, ce qui constitue le coeur du mouvement, sa force essentielle, s'avère être l'innovation et les agents qui la réalisent. Il ne s'agit pas de dénier l'importance du financement de la nouveauté, mais Schumpeter ne considère pas cet aspect comme le moteur "principal" de l'évolution économique : "Nous arrivons au troisième facteur de notre analyse ; les deux autres en sont l'objet et le moyen ; le premier, c'est l'exécution de nouvelles combinaisons, le second, suivant la forme sociale, le pouvoir de commandement ou le crédit ; quoique tous trois constituent une trinité, ce dernier facteur peut être désigné comme le phénomène fondamental de l'évolution économique ; il appartient à l'essence de la fonction d'entrepreneur et de la conduite des agents économiques qui sont les représentants de cette fonction." [10][p. 106]. Fidèles à cette optique, ces derniers travaux sur le capitalisme mettent ainsi davantage l'accent sur l'entrepreneur et l'entreprise10.

L'évolution

"Il existe trois façons pour un état donné de l'économie de passer d'un état à l'autre, par lequel "les données de l'équilibre" changent, et par lequel "le développement économique prend place".

Premièrement par une croissance continue en particulier de la population et par une production de moyens de production.

Deuxièmement, à travers des faits extra économiques qui s'insinuent dans l'économie, comme des événements naturels, des bouleversements sociaux et des interventions politiques.

Troisièmement, parce que certains individus reconnaissent et exécutent de nouvelles possibilités au sein de la vie économique, possibilités qui s'étendent au-delà de l'expérience économique et de la routine. Le troisième type de développement est de loin le plus important ; il est évident que les deux premiers types deviennent en partie effectifs à travers lui, qu'ils lui fournissent des occasions de voir de nouvelles possibilités émerger." [14]

Entrepreneur et entreprise

La théorie schumpétérienne peut être lue comme une analyse de diverses fonctions assurées par des agents économiques tout en n'oubliant pas qu'un agent économique peut en assumer plusieurs.

La fonction d'entreprendre ne consiste pas à assumer le risque (R. Cantillon), à être un savant (Saint-Simon), à endosser la fonction de manager, dont le quotidien consiste de façon routinière à combiner les facteurs de production (J.-B. Say, L. Walras). Entreprendre consiste à "faire de nouvelles choses ou bien à faire des choses qui l'ont déjà été mais de manière différente (innovation)" [6][p. 412]. Schumpeter [10][p. 95] évoque cinq types d'innovation souvent repris dans la littérature économique (et dans les cours de SES) :

  1. "Fabrication d'un bien nouveau, c'est-à-dire encore non familier au cercle des consommateurs, ou d'une qualité nouvelle d'un bien.
  2. Introduction d'une méthode de production nouvelle, c'est-à-dire pratiquement inconnue de la branche intéressée de l'industrie ; il n'est nullement nécessaire qu'elle repose sur une découverte scientifiquement nouvelle et elle peut aussi résider dans de nouveaux procédés commerciaux pour une marchandise.
  3. Ouverture d'un débouché nouveau, c'est-à-dire d'un marché où jusqu'à présent la branche intéressée de l'industrie du pays intéressé n'a pas encore été introduite, que ce marché ait existé avant ou non.
  4. Conquête d'une nouvelle source de matières premières ou de produits semi-ouvrés ; à nouveau, peu importe qu'il faille créer cette source ou qu'elle ait existé antérieurement, qu'on ne l'ait pas prise en considération ou qu'elle ait été tenue pour inaccessible.
  5. Réalisation d'une nouvelle organisation, comme la création d'une situation de monopole (par exemple la trustification) ou l'apparition brusque d'un monopole."

Derrière l'impression première d'une certaine généralité, Schumpeter se situe plutôt dans l'axe de l'offre, de la production. D'ailleurs, il n'hésite pas à définir l'innovation comme "l'établissement d'une nouvelle fonction de production11" [3][p. 87]. Néanmoins, l'usage systématique de la fonction de production s'avère inadéquate puisqu'elle dissimule le fonctionnement du changement économique. Elle n'est acceptable que pour l'étude d'une firme, puisque Schumpeter rejette la pertinence d'une "fonction sociale de production".

Une innovation n'est pas forcément "spectaculaire ou d'une importance historique" [6][p. 412]. Ce n'est pas nécessairement l'acier Bessemer ou le moteur à explosion ; elle peut ainsi consister en des "saucisses de pied de cerf12"! "Appréhender le phénomène même au niveau le plus humble du monde des affaires est fondamental, malgré le fait qu'il peut être difficile de trouver historiquement des entrepreneurs humbles" [6][p. 412]. L'agrégation des initiatives individuelles, aussi modestes soient-elles, des saucisses au chemin de fer, constitue un élément fondamental de la croissance économique et de l'évolution économique. En effet, Schumpeter cherche à appréhender la force qui meut le système économique, le déséquilibrant, le révolutionnant de l'intérieur. En 1911, Schumpeter nommera cette force, c'est l'entrepreneur et l'entreprise.

Le singulier ne doit pas faire illusion. Pour atteindre une masse critique engendrant l'évolution, un entrepreneur ne suffit pas, seule une "troupe", un "essaim", peut y parvenir. Ainsi, c'est un ensemble disparate, hétérogène d'individus plus ou moins exceptionnels, mais dont les aptitudes sont au-dessus de l'individu moyen, qui entreprend, qui crée du neuf. Rappelons, au risque de choquer les idolâtres, que Schumpeter s'inspire des travaux de Francis Galton et de Karl Pearson. Ces derniers, penseurs de l'eugénique, adhèrent à l'idée d'une transmission biologique de l'intelligence. Cet aspect s'avère en général négligé alors qu'il explique en partie le caractère exceptionnel de l'entrepreneur et étaye plus encore la prégnance d'un chef, d'un leader, dans les travaux de Schumpeter. Il n'hésite d'ailleurs pas à écrire que "le leadership compte davantage que la propriété" [3][p. 103]13.

Schumpeter s'inscrit donc, à sa façon, comme un penseur adhérant au précepte que les hommes font l'histoire, même si ce n'est pas tous les hommes, et même si le contexte, la société, compte. L'entreprise ne va pas de soi, la réussite n'est pas garantie. La société résiste à la nouveauté : les consommateurs, les salariés menacés n'adhèrent pas aisément au changement. L'offre ne créant pas sa propre demande spontanément, les firmes vont manipuler, éduquer les récalcitrants par "les techniques psychologiques élaborées de publicité" [3][p. 73]. Il fait fi de l'hypothèse des préférences révélées ou du "règne du consommateur" que pourfendra plus tard John Kenneth Galbraith dans sa théorie de la filière inversée14. Ainsi, "Les chemins de fer n'ont pas émergé du fait de l'initiative de consommateurs qui auraient élaboré une demande effective en les préférant aux diligences. Les consommateurs n'ont pas non plus pris l'initiative de souhaiter des lampes électriques ou des bas en rayonne, ou des voyages en automobile, en avion, ou d'écouter la radio, ou le chewing-gum" [3][p. 73].

Une dynamique non régulière : les cycles

Si l'essence du capitalisme est le mouvement, si ce dernier s'oppose à un état stationnaire, ce mouvement n'est pas régulier.

Dans la lignée de Marx et de Juglar, Schumpeter caractérise le capitalisme par des ondes longues, mouvements perturbés par des ouragans, des révolutions incessantes engendrées par des "troupes d'entrepreneurs" et des "grappes d'innovations". Le cycle, loin de toute pathologie, procède de la normalité du capitalisme, il lui est consubstantiel. Si à long terme, sur la longueur d'un Kondratieff, la création l'emporte sur la destruction, l'économie se caractérise aussi par le déséquilibre, des phases d'euphories et d'ajustement douloureux à la nouveauté.

Dans Business Cycles, Schumpeter avance à petit pas dans son exposé théorique. Tout d'abord en se focalisant, dans une "première approximation" (p. 130-145) sur un cycle en deux phases (prospérité/récession), ce qui lui permet, entre autres, de décrire les éléments essentiels de l'évolution économique : l'entreprise et l'entrepreneur. Puis, il propose une "seconde approximation" (p. 154-161) qui intègre une "onde secondaire", c'est-à-dire d'autres facteurs que l'innovation qui influencent le mouvement ondulatoire. Le cycle s'avère plus complexe puisqu'il se trouve décrit en quatre phases (reprise/ prospérité/récession/dépression).

La prospérité et la dépression poussent l'économie en dehors de l'équilibre. Cette dernière joue un rôle important selon Schumpeter : elle constitue l'adaptation de l'économie à la nouvelle donne. Cependant, elle peut ne pas avoir lieu. Son absence ne perturbera pas le bon déroulement de l'économie, la nécessité d'absorber les déséquilibres se réalisant pendant la récession. Au cours de cette dernière, les prêts sont remboursés, les nouveaux biens et plus globalement les innovations se diffusent : "la récession n'est pas uniquement un temps de récolte des précédentes innovations, mais aussi un temps de récolte de ses effets indirects. Les nouvelles méthodes sont copiées et améliorées" [3][p. 143]. La fin de l'onde se matérialise par le changement du circuit, par un nouvel équilibre.

L'entreprise et l'entrepreneur constituent le coeur, mais non l'unique explication, de l'ensemble des fluctuations. Ce qui crée les oscillations résulte de la concentration dans le temps de l'entreprise. Entreprendre s'avère, comme nous l'avons déjà souligné, peu aisé ; une fois les principales difficultés aplanies, le reste de "la troupe" va suivre les leaders. Seuls certains individus, répétons-le, sont capables de dépasser les résistances, d'abattre certains murs. Les troupes d'entrepreneurs engendrent des grappes d'innovations. Ce dernier terme renvoie à l'idée que les nouveautés sont aussi plus à même d'apparaître dans des domaines voisins ; elles se concentrent ainsi dans certains secteurs [3][p. 100-101].

Phases du cycle et équilibres

Numéro
(qualification de
la phase selon
Schumpeter)
PhasesVers équilibre ou
au voisinage ?
S'éloigne
de l'équilibre
1 (positive)Prospérité X
2 (négative)RécessionX 
3 (négative)Dépression ou
liquidation anormale
 X
4 (positive)RepriseOui, mais un
autre équilibre
 

Les fluctuations sont fort nombreuses : toute innovation tend à créer "son cycle", engendre une certaine fluctuation. Au total, "il y a un nombre théorique indéfini de fluctuations présentes [...] à tout moment" [3][p. 168]. La singularité des innovations - Schumpeter parle d' "individus historiques" - explique l'absence d'une périodicité constante des fluctuations. Par conséquent, chaque onde longue voit sa physiologie caractérisée par "les innovations particulières qui les fondent, la structure de l'organisme industriel qui y répondent, les conditions financières et les habitudes qui prévalent dans la communauté des affaires" [3][p. 143], mais aussi par des phénomènes non capitalistes, voire non économiques, comme les révolutions sociales, les guerres, l'action de l'État, que Schumpeter nomme "facteurs externes". Dans ce qui peut sembler être un véritable capharnaüm, toute innovation ne se vaut pas. La construction du chemin de fer, l'électrification se démarquent par leur ampleur et leur impact sur la société, tant dans le domaine social qu'économique : "La construction du chemin de fer ou l'électrification dans un pays, par exemple, peuvent prendre entre un demi voire un siècle entier et entraînent des transformations fondamentales de ses structures économiques et culturelles, modifiant toute la vie des gens jusque dans leurs ambitions spirituelles, alors que d'autres innovations ou groupes d'innovations peuvent se développer et disparaître en quelques années" [10][p. 143]. Il existe donc une imbrication des cycles de diverses longueurs qui s'explique notamment par l'impact des "innovations majeures" pouvant se déployer au cours de plusieurs ondes. Bref, une nouvelle saucisse n'est pas assimilable à l'Internet ou à la vapeur.

La crise de 1929 s'explique comme la situation où les trois cycles retenus par Schumpeter (Kondratieff, Juglar, Kitchin) connaissent une phase de baisse. La simultanéité des phases provoque des "phénomènes d'intensité inhabituelle", comme les trois dépressions longues et profondes de 1825-1830, 1873-1878 et 1929-1934 [3][p. 173]. Néanmoins, un environnement économique peut permettre à des "innovations moins importantes" de se développer, lors des phases de prospérité, ou pas, en cas de dépression de l'onde principale. Ces innovations peuvent également adoucir une dépression avec leur propre phase de prospérité ou bien intensifier la dépression par leur dépression [3][p. 167].

Finalement, les révolutions industrielles procèdent davantage d'un ensemble d'innovations de nature et d'importance différentes et donc d'un ensemble de fluctuations. Résumer la "première" révolution industrielle, et donc le premier Kondratieff clairement identifié15, par la vapeur et le textile constitue un appauvrissement de la pensée de Schumpeter.

Vers la fin de la société capitaliste ?

Au coeur du capitalisme, Schumpeter étudie les conditions de déploiement de l'entreprise mais aussi les diverses incitations ou freins à celle-ci. Ses travaux conduisent à dépasser le seul mécanisme des prix, des revenus, du profit, comme entraînant les acteurs vers la nouveauté, et notamment les acteurs qui "comptent" le plus dans la création du neuf, les entrepreneurs. Cette troupe d'individus exceptionnels s'avère fort disparate, s'échelonnant d'individus plus ou moins doués et donc plus ou moins capables de bousculer les attitudes avant d'autres. Ensemble, par leur action (l'entreprise), ils engendrent des grappes d'innovations et participent à la destruction créatrice.

Le capitalisme n'est pas miné par le manque d'occasions d'investir, par la faiblesse de la demande, par la baisse du taux de profit, mais davantage par la disparition progressive des entrepreneurs. Celle-ci n'est pas liée à des motifs économiques, mais sociaux à travers une remise en cause des valeurs, des attitudes, des normes, des pratiques au sein de la société. Tentons de résumer la théorie schumpétérienne par un schéma (voir page suivante).

Une histoire du capitalisme selon Schumpeter

CapitalismePériodes
indicatives
Caractéristiques
principales
Secteurs
moteurs(*)
Naissance
du capitalisme
Les caractéristiques
essentielles du
capitalisme existent
dans le monde gréco-
romain 5[p. 189].
  
Essor
du capitalisme
Du XIIIe à la fin
du XVe siècle
" Les processus qui
provoquèrent la ruine
de l'univers social de
saint Thomas d'Aquin
[1225-1274] se
résument d'ordinaire
par la formule
" Essor du Capitalisme "
4[I, p. 120-121]
Fin du XVe : importance
du grand commerce,
de la spéculation,
de la haute finance
4[p. 121].
Commerce
international, réponse
aux besoins des
gouvernants,
exploitation de
privilèges... 5[p. 190].
Agriculture 2[p. 237]
de 1500 à 1780.
Capitalisme
mercantile
XVIe au XVIIIe siècleDéveloppement
des États nationaux
3[p 192].
Commerce, finance.
Un accident : l'afflux
de métaux précieux
qui enrichit les
classes d'affaires.
Capitalisme
intact
XIXe siècleLaisser-faire ;
démocratisation ;
retrait de l'État et
de la bureaucratie.
Révolution dans
l'agriculture puis dans
l'industrie 5[p. 193].
Âge de l'acier et de la
vapeur.
Capitalisme
régulé
ou entravé
Début XXe siècle
à 1945 ?
Développement des
grandes firmes.
Développement de la
bureaucratie de la vie
économique.
Développement de
l'hostilité au capitalisme.
Électricité, chimie,
moteur.
Capitalisme
guidé ou socialisme
Entre 1945-1950
États-Unis tendant vers
le socialisme 13
  

Note : Attention. Schumpeter réfute toute approche " étapiste ". Il n'y a pas une succession nécessaire et ordonnée des capitalismes. Par ailleurs, ce tableau constitue une tentative de synthèse de multiples travaux (voir les sources dans la deuxième colonne).

(*) Sous réserve de ce qui a été dit ci-dessus à propos des cycles. Répétons-nous : par exemple, si le commerce international constitue un élément essentiel de l'essor du capitalisme, il ne peut en assumer la seule responsabilité.

(1) Schumpeter J. A., "American institutions and economic progress" (1949), in Swedberg R. (ed), Joseph. A. Schumpeter, The Economics and Sociology of Capitalism, Princeton, Princeton University Press, 1991, chap. 12, p. 438-444.

(2) Schumpeter J. A., Business Cycles. A Theoretical, Historical, and Statistical Analysis of the Capitalist Process, volume I, New York and London, Mc Graw-Hill Book Company, 1939.

(3) Schumpeter J. A., "Comments on a plan for the study of entrepreneurship" (1946), in Swedberg R. (ed) Joseph. A. Schumpeter. The economics and sociology of capitalism, Princeton Princeton University Press, 1991, p. 406-428.

(4) Schumpeter J. A., Histoire de l'analyse économique (1954), Tome I, Paris, Gallimard, 1983.

(5) Schumpeter J. A., "Capitalism", in R.V.Clemence (ed.), Essays on entrepreneurs, innovations, business cycles, and the evolution of capitalism, Transaction Publishers, 2003, p. 189-210.

Source : Dannequin F., " Braudel, Schumpeter et l'histoire du capitalisme ", L'Économie politique, 1er trimestre 2006, n° 29, p. 102.

Une nation est constituée de classes sociales, ainsi que d'une civilisation, d'une culture. Ces éléments "sociologiques", voire politiques, s'articulent avec l'évolution économique. Schumpeter constate une interaction entre ces deux blocs. La situation la plus harmonieuse, la plus cohérente, la plus pure, se caractérise alors par des valeurs, des politiques propices aux changements, à l'entreprise. Par exemple, la fiscalité n'entrave pas l'action des hommes d'affaires, l'enrichissement ne subit pas de condamnation morale. D'un point de vue économique, on pourrait conclure à des incitations, des institutions et à un environnement favorable au changement. Mais cette société intacte, le "capitalisme intact" n'a été approchée qu'au XIXe siècle (voir tableau ci-contre). La convergence de l'économique et du politique s'avère davantage l'exception que l'habitude ; des liens familiaux pouvant constituer un facteur explicatif [2][p. 443].

L'aube du XXe siècle se caractérise par la croissance des grandes firmes et plus généralement par une expansion de la bureaucratie, même si la bureaucratie en tant que telle n'apparaît pas avec le capitalisme mais est d'origine pré et extra-capitaliste. Cette expansion du collectif se déroule également à l'intérieur des firmes. Dès lors, l'innovation devient l'affaire de spécialistes. Ces derniers, salariés, se substituent aux Hommes Nouveaux16 qu'étaient les entrepreneurs, condamnant ainsi la bourgeoisie et ses valeurs à sa fin. Le "capitalisme intact" cède la place au "capitalisme régulé" ou "entravé". Les deux guerres mondiales, l'inflation, l'hostilité des intellectuels entraînant les ouvriers dans leur opposition, le New Deal que Schumpeter critique tant font basculer la société américaine vers un "capitalisme guidé", antichambre du socialisme : "nous nous sommes, à n'en pas douter, considérablement éloignés des principes du capitalisme de laissez-faire et aussi sur le fait qu'il est possible de développer et de réglementer les institutions capitalistes en sorte que les conditions de fonctionnement des entreprises privées ne diffèrent plus guère de la planification socialiste authentique" [14][p. 438].

L'hypothèse de l'avènement du socialisme ne procède pas d'une remise en cause de l'efficacité économique, mais d'une modification des valeurs, bref d'un changement de civilisation et de classes qui se réalise au sein de la société capitaliste : "Le processus capitaliste rationalise le comportement et les idées et, ce faisant, chasse de nos esprits, en même temps que les croyances métaphysiques, les notions romantiques et mystiques de toutes natures. Ainsi, il remodèle non seulement les méthodes propres à atteindre nos objectifs, mais encore les objectifs finaux eux-mêmes [...] la civilisation capitaliste est rationaliste et "anti-héroïque", ces deux caractéristiques allant, bien entendu de pair. [...] L'idéologie qui glorifie le "combat pour le combat" et la "victoire pour la victoire" s'étiole vite, on le conçoit sans peine, dans les bureaux où les hommes d'affaires compulsent leurs colonnes de chiffres" [4][p. 175]. La volonté individuelle et la possibilité de nouveauté, d'entreprise cèdent la place à la bureaucratie, à l'organisation, à la routine et au prévisible. Les eaux glacées du calcul égoïste finissent par noyer le capitalisme. On entrevoit parfois, dans les propos de Schumpeter, les effets secondaires de la prospérité qui contribue à remettre en cause les valeurs passées traditionnelles (effort, obéissance, etc.) pourtant responsables de la richesse présente. Trop de "facilité", de permissivité, d'avantages acquis participent au déclin (air, une nouvelle fois, connu) ou, à l'époque de Schumpeter, au socialisme.

Bibliographie

    [1] Dannequin F., "L'entrepreneur schumpétérien ou l'élite et les masses", in Dimitri Uzunidis (sous la dir.), Pépinière d'entrepreneurs : le capitalisme, Paris, L'Harmattan, 2006, p. 129-145.
    [2] Schumpeter J. A., "American institutions and economic progress" (1949), in Swedberg R. (ed), Joseph. A. Schumpeter, The Economics and Sociology of Capitalism, Princeton, Princeton University Press, 1991, chap. 12, p. 438-444.
    [3] Schumpeter J. A., Business Cycles. A Theoretical, Historical, and Statistical Analysis of the Capitalist Process, volume I, New York and London, Mc Graw-Hill Book Company, 1939.
    [4] Schumpeter J. A., Capitalisme, socialisme et démocratie (1947, seconde édition), Paris, Payot,1990.
    [5] Schumpeter J. A., "Wage and Tax Policy in Transitional States of Society" (1948), in Swedberg R. (ed), Joseph. A. Schumpeter. The Economics and Sociology of Capitalism, Princeton, Princeton University Press, 1991, chap. 11, p. 429-437.
    [6] Schumpeter J. A., "Comments on a plan for the study of entrepreneurship" (1946), in Swedberg R. (ed) Joseph. A. Schumpeter. The economics and sociology of capitalism, Princeton Princeton University Press, 1991, p. 406-428.
    [7] Lakomski-Laguerre O., Les Institutions monétaires du capitalisme. La pensée économique de J. A. Schumpeter, Paris, L'Harmattan, 2002.
    [8] Guerrien B., La Théorie économique néoclassique, tome 1. Microéconomie, Paris, La Découverte, 1999, coll. "Repères n° 275".
    [9] Schumpeter J. A., "Les classes sociales en milieu ethnique homogène" (1927), in Schumpeter J. A., Impérialisme et classes sociales, Paris, Champs Flammarion, 1984, p. 155-227.
    [10] Schumpeter J. A., Théorie de l'évolution économique. Recherches sur le profit, le crédit, l'intérêt et le cycle de la conjoncture (version française 1935, d'après deuxième édition en anglais en 1926), Paris, Dalloz, 1911 (1re édition).
    [11] Caccomo J.-L., "Analyse économique de la technologie. Mise en oeuvre des fondateurs autour de la notion de cycle", Innovations. Cahiers d'économie de l'innovation, 1996, n° 4, volume 2, p. 15-35.
    [12] Dannequin F., "L'entrepreneur schumpétérien", Interrogations, juin 2006, n° 2
    (www.revue-interrogations.org/article.php?article=33).
    [13] cf. note du tableau.
    [14] Schumpeter J. A., Entrepreneur, d'après Unternehmer, in Handwoertterbuch der Staatwissenschaften, 4th ed., Vol. VIII, 1928, traduit en anglais par M. C. Becker et T. Knudsen, draft, 2002.
    [15] Schumpeter J. A., "La marche au socialisme. Les perspectives du capitalisme américain (1950)", Capitalisme, socialisme et démocratie, 1990, Paris, Payot, p. 433-447.
    [16] Schumpeter J. A., "Capitalism", in R.V.Clemence (ed.), Essays on entrepreneurs, innovations, business cycles, and the evolution of capitalism, Transaction Publishers, 2003, p. 189-210.

(1) Ce texte reprend certains éléments d'une intervention au cours de la journée de stage du 5 décembre 2005.
cf. http://www.ac-reims.fr/datice/ses/stage/Schumpeter.htm.

(2) dannequin.fabrice@neuf.fr.

(3) Pour un recensement des éléments du programme et une proposition de textes divers,
cf. http://www.ac-reims.fr/datice/ses/stage/Schumper.htm
et www.apses.org/spip.php?article593

(4) Pour les aspects idéologiques de la théorie cf. [1]. Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

(5) Pour une approche évoquant une double sélection (biologique et sociale) chez Schumpeter, se reporter à [1].

(6) Il ne faut pas assimiler monopole et grande firme. Ainsi, un entrepreneur possède un monopole temporaire quelle que soit la taille de sa firme.

(7) Insistons : concurrence parfaite et non pas pure et parfaite comme tant de manuels (et pas uniquement du secondaire...) le scande ! Ce modèle s'appréhende essentiellement chez Schumpeter par son aspect price taker. Lire l'incontournable Bernard Guerrien [8], notamment p. 46.

(8) Au passage, cet élément peut rappeler Tocqueville qui écrit dans De la démocratie en Amérique : "la fortune y circule avec une incroyable rapidité et l'expérience apprend qu'il est rare de voir deux générations en recueillir les faveurs" (I, p. 113).

(9) Schumpeter écrit ainsi dans Théorie de l'évolution économique : "Nous appelons "entreprise" l'exécution de nouvelles combinaisons et également ses réalisations dans des exploitations, etc. et "entrepreneurs", les agents économiques dont la fonction est d'exécuter de nouvelles combinaisons et qui en sont l'élément actif" (p. 106).

(10) Pour plus de détails et pour une vision davantage monétaire et financière de Schumpeter, lire les travaux de Odile Lakomski-Laguerre [7].

(11) Pour une présentation de Schumpeter utilisant la fonction de production, voir J.-L. Caccomo [11]. Schumpeter souligne qu'une réduction des coûts en dehors d'une baisse des prix des facteurs constitue l'indice d'une modification de la fonction de production [3, p. 88-89].

(12) Traduction littérale de "Deerfoot sausage" (Schumpeter, 1946, p. 412).

(13) Voir [1] et [12].

(14) Développée dans Le Nouvel État industriel. Essai sur le système économique américain, Gallimard, 3e édition, 1979, p. 258 à 265.

(15) Dans Business Cycles, il entrevoit des cycles au XVIe siècle (p. 225), notamment avec la crise hollandaise de 1565 (nbp 2, p. 225).

(16) Schumpeter met des majuscules à cette expression dans Business Cycles. Sans doute en un écho critique à l'Homme Nouveau issu de l'érection du socialisme.

Idées, n°149, page 38 (09/2007)

IDEES - Le capitalisme schumpétérien (1)