Dossier : La reconnaissance

Reconnaissance et mobilisations collectives

Guillaume Malochet, attaché temporaire d'enseignement et de recherche au Cnam, membre du Lise-CNRS

La reconnaissance est aujourd'hui un thème de revendications légitime, dans le monde du travail comme ailleurs. Il s'agit là d'une nouveauté par rapport aux mobilisations collectives orientées vers la redistribution des richesses. Il est par ailleurs nécessaire, en décalage avec les analyses d'Axel Honneth, de prendre en compte la dimension institutionnelle de la reconnaissance. C'est à cette seule condition que peuvent être envisagées des mobilisations collectives porteuses de sens pour les acteurs sociaux.

Des actions contre les "patrons voyous" aux mouvements collectifs pour la préservation de l'emploi, des conflits de défense corporatiste aux luttes contre les discriminations dans l'emploi, il n'est plus guère aujourd'hui, dans le monde du travail, de mobilisations qui ne s'articulent à des revendications explicites de "reconnaissance". Ce constat vaut, plus largement, pour l'ensemble des mouvements collectifs qui se déploient dans l'arène sociale. Par-delà leur diversité apparente, l'enjeu commun concerne la prise en compte de singularités individuelles ou communautaires, la reconnaissance de certaines "différences" jusque-là ignorées. Que l'on s'intéresse aux luttes féministes, anti-racistes ou anti-hétérosexistes, une nouvelle conception des injustices semble se faire jour. Il ne s'agirait plus tant de stigmatiser les dérives de l'exploitation capitaliste que de faire valoir des exigences de respect dans des configurations sociales où le mépris s'abat sur les plus faibles [1], [2]1.

Bien entendu, ces demandes de reconnaissance ne se déclinent pas toutes de la même manière. On retrouve, là, une difficulté liée à l'étonnante polysémie du terme reconnaissance [3]. Reconnaître, c'est parfois admettre que quelque chose a eu lieu. Dans d'autres cas, c'est légitimer une position ou une prétention. La reconnaissance a également à voir avec la gratitude que l'on doit à autrui pour ses actes ou sa simple présence. Enfin, la reconnaissance peut désigner les signes qu'autrui me donne de la valeur qu'il m'attribue. C'est ce dernier sens qui est le plus travaillé par les théories philosophiques, de Hegel à Honneth notamment2. Empruntant à G. H. Mead sa conception de la socialisation comme construction du Soi dans la relation à Autrui [4], A. Honneth a en effet insisté sur la dimension relationnelle du concept de reconnaissance : aux attentes de reconnaissance d'un individu répond le comportement d'un autre, qui confirme ou non le premier dans sa valeur. Si tout cela peut être envisagé sous les traits d'une lutte, c'est parce que le processus de reconnaissance n'est jamais neutre. Dès lors qu'il engage une relation entre individus, la frontière qui le sépare du pouvoir et de l'oppression apparaît ténue [5].

L'actuelle diffusion des demandes de reconnaissance dans les mobilisations collectives pose à l'observateur une série de questions. Parmi celles-ci, les deux principales sont les suivantes :

  • faut-il voir là l'émergence d'une revendication nouvelle, qui imprimerait aux luttes actuelles un visage qu'on ne leur connaissait pas auparavant, ou s'agit-il simplement d'une transformation sémantique qui permet d'évoquer un peu différemment les ressorts traditionnels des actions collectives ? De la réponse apportée à cette interrogation dépendent notamment l'appréhension des critères sociaux du juste et de l'injuste, la représentation des groupes victimes d'injustices et la déclinaison des mobilisations permettant de remédier à ces injustices ;
  • si la reconnaissance n'est pas cantonnée à la sphère des relations intersubjectives mais est aussi saisie dans sa dimension sociale (donc collective), encore faut-il expliciter ce passage. Son étude se révèle centrale sur au moins trois plans : d'abord, la compréhension des dynamiques de mobilisation (à quelles conditions les demandes de reconnaissance individuelles peuvent-elles s'agréger et donner lieu à une action collective ?) ; ensuite, la perception de la dimension institutionnelle de la reconnaissance (à qui les demandes de reconnaissance sont-elles adressées et qui peut les satisfaire ?) ; et, enfin, la réflexion sur les conséquences des mobilisations collectives (comment le déni de reconnaissance pèse-t-il sur les individus et les groupes rassemblés ?).

Les fondements des mobilisations : reconnaissance ou redistribution ?

Différence et domination

Si l'on évoque les mobilisations qui placent leurs luttes sous l'étendard de la reconnaissance, le regard se tourne immanquablement vers les États-Unis. C'est dans ce pays qu'ont émergé les premières actions collectives de "minorités" demandant la reconnaissance de leurs singularités. Il n'est pas question d'entrer ici dans les méandres d'une histoire complexe, qui met en jeu une série de facteurs politiques, économiques et culturels [6] : combat pour les droits civiques dans le contexte de la décolonisation, apparition d'un féminisme identitaire radical, critiques de la société de consommation, développement des Cultural Studies dans les universités américaines, etc. Ces mouvements identitaires se déploient néanmoins sur un arrière-fond qu'il importe de mentionner. Celui-ci oppose les tenants de l'universalisme aux apôtres du communautarisme : là où les premiers subsument les différences individuelles dans une entité commune renvoyant à des caractéristiques génériques, les seconds prônent la reconnaissance des singularités comme fondement explicite du vivre-ensemble. L'argument des communautaristes est d'abord critique. Cette "société prétendument généreuse et aveugle aux différences" laisserait s'épanouir des formes de domination d'autant plus insidieuses qu'elles se parent d'atours universels [7]. L'universalisme est ainsi renvoyé au statut d'idéologie au service d'intérêts situés, pour l'essentiel ceux des hommes blancs issus de la classe moyenne (les WASP). La posture communautaire apparaît dès l'abord comme une revendication identitaire. Le registre n'est pas celui de l'égalité, toujours soupçonnée de masquer l'oppression des plus faibles, mais bien plutôt celui de la reconnaissance. De ce point de vue, l'ouvrage du penseur anticolonialiste Frantz Fanon [8] est souvent présenté comme une référence majeure. Il y explique que les colonisés souffrent de l'image dépréciée que les colonisateurs leur ont donnée d'eux-mêmes. Si l'oppression se perpétue, c'est donc aussi parce que ses victimes en intériorisent les principes au point de ne plus saisir les conséquences délétères d'un tel aveuglement. La lutte qui doit être engagée consiste avant tout, pour les colonisés, à reconquérir une image d'eux-mêmes faite d'indépendance et de dignité, qui leur permettra d'être les premiers avocats de leur cause. On reconnaît là des arguments utilisés également pour analyser la domination masculine. Elle s'instituerait par l'intermédiaire de l'adhésion que les dominées accordent aux dominants. Ce consentement à la domination n'a bien évidemment rien de volontaire, il est le produit d'une structure dans laquelle les dominées n'ont à disposition, pour penser leur oppression, que les instruments de connaissance forgés par les dominants. La relation de domination est donc incorporée et naturalisée parce que ses principes ont été intériorisés par ses premières victimes [9]. Dans tous les cas, une même conviction s'impose : l'identité (au sens d'estime de soi) se conquiert contre la domination instituée, et ce par la reconnaissance des spécificités individuelles et/ou communautaires, par une véritable "politique de la différence".

Dans le monde du travail, la question de la reconnaissance a fait son entrée de manière récente mais remarquée. Nombreuses sont aujourd'hui les actions collectives qui mobilisent ce répertoire. Plutôt que de multiplier les exemples, concentrons-nous sur l'un des plus emblématiques. À l'orée des années 1990, la lutte des infirmières rassemblées en une coordination indépendante des syndicats a constitué une véritable rupture dans les discours et les modes de mobilisation collective [10]. S'insurgeant contre un décret abaissant les conditions de diplôme pour se présenter aux concours d'entrée des écoles, les infirmières entendaient ainsi faire valoir leurs qualifications professionnelles. Il s'agissait pour elles d'en finir avec le discours de la vocation, qui tendait à ramener leurs qualifications au rang de compétences naturalisées. Aux yeux des infirmières, cette mesure gouvernementale accréditait l'idée d'une compétence assise sur des qualités telles que le dévouement, la douceur ou la patience. Si l'accès à la formation devenait possible sans même détenir le baccalauréat, il était permis d'envisager que le recrutement se fasse à terme en fonction de dispositions individuelles naturalisées, non de savoirs professionnels institués. Or, la profession avait progressivement réussi à se dégager de plusieurs ornières de ce type : d'une part, la longue assimilation de la soignante à la servante et, d'autre part, la mainmise des religieuses sur les institutions hospitalières. Le mouvement des infirmières, dont le mot d'ordre est resté célèbre, "Ni bonnes, ni nonnes, ni connes", était porté par la volonté de faire reconnaître à la fois la dimension technique de leur qualification et son aspect intrinsèquement relationnel. Ce faisant, la mobilisation déjouait les schémas naturalisants en acceptant certes l'idée d'une pratique ancrée dans la relation à autrui, mais en en faisant un élément de la professionnalité des infirmières. Dans ce cas, l'exigence de reconnaissance apparaissait bien au fondement des revendications.

Les injustices redéfinies

Le thème de la reconnaissance est d'ailleurs inséparable de celui de la justice sociale. Dans leur récente enquête consacrée à l'expérience des inégalités au travail, François Dubet et son équipe [11] ont montré que la reconnaissance jouait un rôle de médiation entre des principes de justice aux déclinaisons souvent antagonistes. "Au travail comme dans l'ensemble de la vie sociale, les individus se perçoivent comme des égaux, irréductibles à leurs mérites, mais aussi comme des sujets singuliers, tout aussi irréductibles à leur égalité." (p. 39). Les principes de justice, tels qu'ils émergent des catégories forgées par les acteurs eux-mêmes, se fixent en effet sur trois pôles majeurs : le mérite, l'égalité et l'autonomie. Les demandes de reconnaissance interviennent, pour leur part, lorsque les sentiments de justice croisent à la fois des exigences d'égalité (intégration sociale) et d'autonomie (réalisation personnelle). Elles permettent de joindre ces deux dimensions dans une revendication unique. C'est, par exemple, le cas des salariés qui souhaitent voir reconnu le coût subjectif de leur travail et la souffrance psychique qu'il occasionne. En même temps qu'ils revendiquent l'instauration de conditions de travail dignes, comme dans d'autres univers professionnels (égalité), ces salariés sont soucieux de ne pas abdiquer les potentialités de réalisation de soi que recèle toute activité de travail (autonomie). Mille autres exemples pourraient être cités : celui des individus qui ont le sentiment d'être cantonnés dans un "sale boulot", celui des professions dont la valeur sociale décline en même temps que le caractère "sacré" des institutions qui les chapeautent et des missions qui les définissent (enseignants, médecins, etc.), celui, enfin, des personnes victimes, dans leur travail, de harcèlement moral, de discriminations racistes ou sexistes, etc.

Quand elles sont mues d'abord par des demandes de reconnaissance, les mobilisations collectives illustrent une conception de la justice sociale fondée moins sur la dénonciation de l'exploitation économique et la défense des intérêts de classe que sur le combat pour la domination culturelle et la valorisation politique des identités [12]. Autrement dit, les mouvements sociaux traditionnels défendraient un principe de redistribution quand les actions collectives évoquées dans cet article substitueraient à cette revendication des exigences en terme de reconnaissance. Selon Nancy Fraser, ces paradigmes se combinent bien souvent dans les mobilisations collectives. Il n'est sans doute pas de "pure" action visant la reconnaissance, pas plus qu'on ne peut observer de mouvement de redistribution aveugle à la dimension identitaire et subjective des injustices. Mais si l'on prend au sérieux leur caractère antithétique, ces deux paradigmes offrent au moins trois points de divergence. Le premier, qui touche aux conceptions du juste et de l'injuste, oppose une compréhension socio-économique des inégalités à une interprétation davantage culturelle. Plutôt que l'exclusion sociale et l'exploitation économique, les mobilisations autour de la reconnaissance ciblent surtout les formes de mépris social et de domination culturelle dont sont victimes les individus. Ces conceptions engagent, dès lors, des modalités d'action divergentes. Pour les uns, il faut viser la restauration d'un ordre économique égalitaire ; pour les autres, rien ne sera possible sans une transformation des repères symboliques et culturels de la société. Les uns entendent abolir les distinctions injustes, quand les seconds souhaitent avant tout valoriser les différences culturelles. Les représentations des groupes victimes d'injustices constituent une troisième ligne de fracture. Dans les mouvements collectifs de redistribution, individus et groupes sont renvoyés à une division en "classes sociales", avec un substrat d'ordre économique. Pour les mobilisations de reconnaissance, la perspective se rapproche plus de ce que Max Weber a nommé les "groupes de statut", ces derniers se définissant en fonction de l'honneur et du prestige que leur accordent les autres groupes en présence.

Les acteurs des mobilisations : reconnaissance, individus et institutions

Si le thème de la reconnaissance frappe aujourd'hui par son omniprésence dans l'expérience des individus et les revendications portées par les mouvements sociaux, ce phénomène ne laisse pas d'interroger. En centrant l'analyse sur les mobilisations collectives, on a fait ici l'hypothèse que la reconnaissance n'est pas seulement d'ordre intersubjectif, mais qu'elle s'inscrit aussi dans des rapports sociaux, des règles et des principes institués. C'est à cette seule condition qu'on évite les pièges de la psychologisation outrancière et de la philosophie normative. Ces écueils consistent à oublier que les relations de reconnaissance prennent corps dans des jeux sociaux et institutionnels. Les individus ne sont pas des électrons complètement libres. Les institutions ne sont pas un simple contexte permettant aux relations de reconnaissance de s'exprimer - ou les empêchant de le faire. C'est un des reproches qu'adresse Emmanuel Renault aux analyses d'Axel Honneth : celles-ci débouchent en effet sur une théorie des présuppositions normatives de la vie sociale (les attentes de reconnaissance doivent être satisfaites pour que soit réalisée l'intégration sociale), au risque de ne faire des institutions que les supports des luttes de reconnaissance [13]. Pour approfondir ces questionnements, la suite de cet article se consacre à l'articulation entre reconnaissance et institutions à partir de la question des mobilisations collectives dans le travail, ciblée en trois éléments principaux de discussion.

Quel collectif dans les mobilisations ?

Le premier concerne le processus de mobilisation lui-même. On a largement insisté sur le fait que la reconnaissance fait aujourd'hui figure de revendication phare dans les mouvements sociaux. Même si les demandes de type redistributif n'ont pas disparu, celles-ci se combinent désormais à des répertoires d'action où l'exigence de respect, la lutte contre le mépris et la dénonciation des souffrances au travail tiennent une place éminente. Pour autant, on est resté assez peu disert sur la manière dont ces actions collectives se mettent en branle. Quelles sont donc les conditions à réunir pour qu'un mouvement collectif de reconnaissance émerge ? Chacun se souvient du paradoxe formulé par Mancur Olson dans son ouvrage fondateur, Logique de l'action collective [14] : même si un intérêt est manifeste, les membres d'une collectivité peuvent ne rien faire pour le promouvoir ou le défendre de manière concertée. L'action collective produisant des biens collectifs, censés profiter à l'ensemble du groupe sans considération des individus qui se sont ou non mobilisés pour les obtenir, la solution avantageuse dans un raisonnement égoïste coûts/avantages consisterait dès lors à s'abstenir. Le passager clandestin (free rider) bénéficie en effet des produits de la mobilisation sans avoir à en supporter les diverses contraintes. Sans soutenir que cette analyse s'applique telle quelle aux actions fondées sur la reconnaissance, il est néanmoins utile de rappeler que le passage des revendications individuelles aux mobilisations collectives ne s'opère jamais de manière aisée. La transition des causes aux mises en cause, pour reprendre la belle expression de Nicolas Dodier [15], demeure souvent une boîte noire pour l'analyste. Il importe donc de cerner la dialectique qui peut s'instaurer entre des demandes individuelles de reconnaissance et leur médiatisation dans des communautés seules à même d'engager une action collective. On a rappelé que les relations de reconnaissance ne ressortissent pas seulement d'une dimension intersubjective. Cela posé, il faut déterminer dans quelle mesure des groupes ou des communautés - et lesquels - peuvent porter des revendications de reconnaissance à un niveau supra-individuel. L'interrogation se révèle alors triple :

  • la revendication d'une reconnaissance "sociale" est-elle la simple agrégation des demandes de reconnaissance individuelles ou une hybridation dont la logique doit alors être explicitée ?
  • la reconnaissance en jeu dans les mouvements sociaux vise-t-elle d'abord la réalisation de chacun des individus mobilisés ou le respect de normes de justice sociale qui garantissent une "parité de participation" [12] à la vie sociale ?
  • quelles sont les "communautés pertinentes" [16] des mobilisations en terme de reconnaissance ?

Quel cadre institutionnel ?

Le second point de débat fait le lien entre les revendications de reconnaissance et le cadre institutionnel dans lequel elles s'élaborent et s'expriment. Pour Emmanuel Renault [13], trois types d'effets institutionnels peuvent être répertoriés : la "coordination", l'"interpellation" et la "subjectivation identitaire". À ces effets institutionnels sont associés des types spécifiques de déni de reconnaissance. Dans le premier cas, l'institution agit comme instance de coordination des actions par l'intermédiaire de règles. La reconnaissance peut alors être qualifiée de "dépréciative" : lorsqu'un individu est reconnu inférieur dans un contexte d'action hiérarchisé, lorsqu'un individu est disqualifié par ses caractéristiques propres, lorsqu'un individu est stigmatisé et perçu comme nuisible au déroulement de l'action. L'interpellation désigne quant à elle le rôle joué par l'institution dans la mobilisation des subjectivités. Le déni de reconnaissance consiste alors dans la méconnaissance ou l'invisibilité : méconnaissance pour les individus qui endossent des rôles auxquels ils ne s'identifient pas ; invisibilité pour ceux qui n'agissent pas dans le cadre des institutions et n'ont pas de fonction socialement identifiée (les SDF par exemple). La subjectivation identitaire, enfin, renvoie au fait que l'institution pèse sur la construction des identités. La reconnaissance est dite "fragmentée" dès lors que les institutions produisent des effets de subjectivation concurrents et incompatibles entre eux. Une illustration pourrait être trouvée dans les notions d'habitus clivé ou de "névrose de classe" [17], quand leur trajectoire personnelle amènent certains individus au déchirement entre des mondes sociaux aux antipodes les uns des autres. Cet essai de définition des effets institutionnels sur la reconnaissance ouvre la voie à un questionnement peu abordé dans les études empiriques relatives à ce thème : il s'agit du repérage des institutions qui, aujourd'hui, satisfont les attentes de reconnaissance. Les institutions classiques (école, travail, famille) sont-elles en déclin de ce point de vue ? Offrent-elles des reconnaissances partielles et différenciées ? Sont-elles supplantées par d'autres configurations institutionnelles, davantage sollicitées par des demandes de reconnaissance ?

La reconnaissance et ses contraires après les mobilisations

En dernier lieu, il convient de s'interroger sur les conséquences des mobilisations collectives pour les individus qui y prennent part. Si les demandes de reconnaissance sont parfois satisfaites, rien ne dit que cela soit durable. Il est même probable que la reconnaissance soit le motif d'une quête éperdue pour les individus. N'étant pas un objet mais une relation, la reconnaissance ne se révèle-t-elle pas extrêmement mouvante et incertaine ? Ne s'échappe-t-elle pas quand on croyait pourtant la tenir ? À la limite, peut-être, les souffrances liées au déni de reconnaissance ne connaissent-elles de parade que transitoire et située. Si ces interprétations peuvent paraître exagérément pessimistes, elles fournissent toutefois une base intéressante pour la réflexion. La théorie de la reconnaissance offre des pistes pour comprendre à la fois la nature des attentes de reconnaissance et les conditions d'émergence d'un sentiment d'injustice. Mais elle demeure encore discrète sur les conséquences proprement sociales des formes de non-reconnaissance ou de mépris3. Ainsi, il serait sans doute utile de s'interroger sur les formes de non-reconnaissance qui, en amont de toute mobilisation collective, enferment les individus dans le cercle vicieux de la souffrance psychique et des attentes toujours insatisfaites. À titre d'exemple, ceux que l'on a pris l'habitude de dénommer "exclus" se caractérisent moins par une positivité susceptible d'accompagner l'action que par des traits négatifs (ils sont sans domicile fixe, sans travail stable, en mauvaise santé, etc.) et individualisants (les collectifs ont peine à s'instituer sur la base d'une privation certes commune, mais multiforme). On le voit, le thème de la reconnaissance ne se révèle fécond pour la compréhension des formes du lien social qu'à condition d'être inscrit dans une dialectique entre exigences individuelles et mobilisations collectives. Les attentes de reconnaissance individuelles n'ont de valeur et d'effectivité que si elles sont relayées par l'action de communautés fortes et instituées. C'est ce que suggère a contrario l'exemple des formes extrêmes de non-reconnaissance.

Au final, l'enseignement des réflexions sur la reconnaissance apparaît double : l'intégration sociale dépend de l'insertion des individus dans des collectifs seuls capables de garantir des formes instituées de reconnaissance ; les pathologies de la reconnaissance concernent autant les individus qui en souffrent que la nature du lien social et la tolérance sociale aux injustices.

Bibliographie

    [1] Renault E., Mépris social. Éthique et politique de la reconnaissance, Bègles, Éditions du Passant, 2000.
    [2] Honneth A., La Société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique, Paris, La Découverte, 2006.
    [3] Ricoeur P., Parcours de la reconnaissance, Paris, Stock, 2004.
    [4] Mead G. H., L'Esprit, le Soi et la Société (1936), Paris, Puf, 2006.
    [5] Honneth A., La Lutte pour la reconnaissance (1992), Paris, Cerf, 2000.
    [6] Cusset F., French Theory. Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, Paris, La Découverte, 2003.
    [7] Taylor C., Multiculturalisme. Différence et démocratie, Paris, Aubier, 1994.
    [8] Fanon F., Les Damnés de la terre, Paris, Maspéro, 1961.
    [9] Bourdieu P., La Domination masculine, Paris, Le Seuil, 1998.
    [10] Kergoat D., Imbert F., Le Doaré H., Senotier D., Les Infirmières et leur coordination, 1988-1989, Paris, Lamarre, 1992.
    [11] Dubet F. (avec Caillet V., Cortéséro R., Mélo D., Rault F.), Injustices. L'expérience des inégalités au travail, Paris, Le Seuil, 2006.
    [12] Fraser N., Qu'est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, Paris, La Découverte, 2005.
    [13] Renault E., "Reconnaissance, institutions, injustice", Revue du Mauss semestrielle, 2004, n° 23, p. 180-195.
    [14] Olson M., Logique de l'action collective (1971), Paris, Puf, 1978.
    [15] Dodier N., "Causes et mises en cause. Innovation sociotechnique et jugement moral face aux accidents du travail", Revue française de sociologie, 1994, vol. 35, n° 2, p. 251-281.
    [16] Segrestin D., "Les communautés pertinentes de l'action collective : canevas pour l'étude des fondements sociaux des conflits du travail en France", Revue française de sociologie, 1980, vol. 21, n° 2, p. 171-202.
    [17] Gaulejac V. (de), La Névrose de classe. Trajectoires sociales et conflits d'identité, Paris, Hommes et Groupes, 1987.

(1) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

(2) Voir l'article de H. Guégen, p. 6.

(3) On peut remarquer, à la suite du traducteur de La Lutte pour la reconnaissance, Pierre Rusch, que le terme de "mépris" ajoute une connotation très dépréciative au terme allemand Mißachtung, plus neutre. Celui-ci renvoie davantage à l'idée de "non-reconnaissance" ou de "non-respect".

Idées, n°149, page 27 (09/2007)

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