Dossier : La reconnaissance

Demander le respect. Mépris social et subalternité (1)

Emmanuel Renault, maître de conférences en philosophie à l'École normale supérieure lettres et sciences humaines de Lyon (69).

Les années 1990 ont vu se développer chez les jeunes issus des quartiers populaires de banlieue un ensemble de revendications liées au "respect". Comment expliquer la diffusion de ce discours portant sur le respect ? Et quel sens exactement donne-t-il à l'idée de respect ? Ces questions peuvent être abordées de différentes manières. Dans un premier temps, on présentera quelques modèles explicatifs pouvant être mobilisés à ce propos. Dans un second temps, on présentera une démarche visant à trancher en prenant appui sur des questionnaires distribués en classe de première et de terminale et des entretiens collectifs. On précisera, ensuite, comment le discours du respect est marqué par les logiques du mépris social et de la subalternité.

Perte de sens, culture de l'honneur ou mépris social ?

Le "discours du respect" s'est constitué en objet d'attention publique au cours des années 1990. En même temps que la banlieue devenait un sujet de préoccupation majeure, le discours du respect s'est imposé comme un sujet d'étonnement. Comment, en effet, expliquer que les "jeunes" puissent revendiquer avec autant d'insistance le respect ? Il y avait là quelque chose de doublement mystérieux pour les témoins de ce phénomène : d'une part, la notion de respect semblait affirmée de façon si insistante qu'elle recevait une connotation polémique qu'elle n'a pas d'ordinaire ; d'autre part, elle se voyait affirmée avec tellement de généralité qu'elle se trouvait manifestement dotée d'une extension plus large que celle qui lui convient d'ordinaire. Le discours du respect restait partiellement opaque à ceux auquel il était adressé et, conforté par la violence dont il était porteur, renforçait le malaise de ses destinataires - malaise des enseignants, par exemple, mais également de bien d'autres.

Trois explications possibles

Pour rendre compte de cet usage singulier du terme de respect, trois explications peuvent être proposées. La première consiste à interpréter ce discours comme le signe d'une irrationalité morale, et d'en faire l'un des effets de la situation anomique des banlieues, de la "perte de sens" ou de la "perte de l'autorité" qui semble la caractériser. En attribuant ainsi une irrationalité globale au discours du respect, ce premier type d'interprétation contrevient au principe méthodologique qui, selon Max Weber, doit présider aux recherches de la sociologie compréhensive : toujours postuler le maximum de rationalité dans le comportement des agents sociaux, tout en identifiant des formes d'irrationalité spécifiques appelant des explications spécifiques [2].

La seconde explication consiste à faire de ce discours l'un des éléments d'une culture de l'honneur propre à la jeunesse immigrée des grands ensembles2. Cette interprétation culturaliste a pour défaut de pouvoir difficilement rendre compte du fait que la revendication de respect semble recevoir une signification analogue dans des espaces culturels très différents, comme les bidonvilles de Rio [4], ou le quartier d'East Harlem [5], qui n'ont en commun avec les grands ensembles que la combinaison de deux facteurs : une forte stigmatisation et de fortes tendances à la désintégration sociale. Elle a, en outre, pour inconvénient de ne pas rendre compte de la dimension protestataire que les producteurs de ce discours lui attribuent parfois explicitement (comme ce fut le cas récemment en France, lors de la révolte de l'hiver 2005). C'est précisément le rôle de ces deux types de facteurs sociaux et la dimension protestataire de ce discours qui sont mis en avant par la troisième interprétation : l'interprétation en termes de mépris social [6], [7], [8], [9]. Le discours du respect apparaît alors comme une réaction revendicative à l'expérience d'un déni de reconnaissance (reconnaissance dévalorisante, méconnaissance ou invisibilisation) institutionnalisé de différentes manières.

Logique de respect et logique de l'honneur

Pour présenter le sens de cette troisième explication, il peut être utile de comparer la logique du discours du respect et celle de l'honneur propre aux classes populaires, telle que cette dernière est restituée dans La Culture du pauvre[10]. Hoggart explique que le membre des classes subalternes a son "amour-propre", et qu'il s'abstiendra de revendiquer l'aide sociale et, plus généralement, le secours et la protection des représentants de la classe dominante. Pour Hoggart, la revendication de "l'amour-propre" doit être interprétée comme une réaction de défense face au mépris dont on se sent victime de la part de la classe dominante. Mais cette réaction, au lieu de conduire à une demande de reconnaissance adressée aux membres de la classe dominante, disqualifie bien plutôt cette reconnaissance. Il est frappant que le discours du respect soit au contraire adressé aux enseignants, aux travailleurs sociaux, aux policiers, etc. Comment interpréter une telle transformation des réactions au mépris social ?

La catégorie de la désaffiliation, telle qu'elle a été élaborée par Robert Castel [11], offre une explication possible : c'est parce que les subalternes ne peuvent plus trouver une reconnaissance substitutive dans un "nous" opposable à "eux" qu'ils sont contraints de s'adresser aux vecteurs du mépris social afin que celui-ci cesse. Dans la mesure où le défaut du support social induit une plus grande vulnérabilité aux différentes formes de violence, et au déni de reconnaissance en particulier, un tel schéma explicatif permettrait de rendre compte de la forte sensibilité au manque de respect qui reste, aujourd'hui encore, un sujet d'étonnement pour les enseignants des quartiers populaires de banlieue. Si des individus sont dotés d'un rapport positif à soi fragilisé en raison d'une exposition durable au déni de reconnaissance institutionnalisé et de la faiblesse du support social, il n'est pas étonnant qu'ils soient particulièrement sensibles à toutes les manifestations de mépris, même à ces manques de respect qu'un observateur doté d'une insertion stable et valorisante peut juger insignifiants.

Mais le "discours du respect", lui aussi, a subi des transformations. Après avoir été récupéré par l'éducation civique et par les campagnes contre les incivilités dans l'Éducation nationale par exemple (lors de la campagne "l'École du respect"), le discours du respect semble moins pratiqué. La récupération par l'institution revient à répondre au : "Je veux que vous me respectiez" par un : "Respectez l'institution", ou plus précisément : "L'institution vous respectera à condition que vous respectiez ses règles et ses représentants". Elle vide ainsi l'idée de "respect" de toute dimension revendicative, et il n'est pas étonnant que le "discours du respect" ait perdu de sa force une fois désamorcée sa dimension revendicative. Mais il est frappant que, chez les enseignants et les personnels d'encadrement des lycées, le terme de respect évoque toujours gêne et sentiment de violence. L'infirmière d'un lycée de la région lyonnaise, en relatant sa participation récente à un atelier socio-pédagogique avec des élèves "en difficultés" portant notamment sur le respect, témoignait de toute la violence qui lui avait été adressée à cette occasion, en expliquant notamment que "pour eux, parler de respect c'est nous identifier comme des ennemis". Il est tentant d'émettre l'hypothèse suivante : une fois récupéré par l'institution, le discours du respect a acquis une dimension plus polémique encore, passant du statut de revendication : "Je veux que vous me respectiez", à une façon de nommer et de justifier un conflit irréductible : "Tu m'as manqué de respect". C'est le sens des revendications de respect et de leurs transformations que le questionnaire présenté ci-dessus avait pour fonction d'éclairer.

Questionnaire sur le respect

Ce questionnaire est composé d'une série de sept questions auxquelles s'ajoutent seulement le nom, le prénom et la classe. Conçu pour être rempli en classe, ce questionnaire a été distribué par les enseignants de philosophie et de lettres qui ont précisé qu'il ne s'agissait en aucun cas d'un exercice noté et que, par ailleurs, ils n'en regarderaient pas le résultat. À l'exception de la troisième, les questions sont volontairement ouvertes. Les questions 1 et 2, 4 et 5 visent à identifier des expériences typiques du "manque de respect" et des réactions typiques. Apparemment redondantes, ces questions ont pour fonction de définir une hiérarchie dans les expériences morales du mépris, et de mesurer le lien entre des formes de vulnérabilité et l'expérience du mépris. La troisième a pour fonction de déterminer si les expériences du manque de respect concernent des expériences morales concernant un autrui significatif du point de vue de l'attachement affectif (sphère de l'intimité) ou à l'intérieur d'un groupe de statut (relation entre pairs), ou des expériences sociales qui pourraient être interprétées comme mettant un jeu des relations sociales plus structurelles. Les deux dernières questions portent sur la fréquence de l'utilisation du discours du mépris et sur les clivages du type "eux"/"nous" auquel il est associé.

Nom : _______________ Prénom : _______________ Classe : _______________

  1. Pouvez-vous décrire brièvement les quatre dernières fois où l'on vous a manqué de respect ?
  2. Comment avez-vous réagi ? (Qu'avez-vous fait ou dit en réponse au manque de respect ?)
  3. Lequel de ces individus vous a manqué le plus souvent de respect :
        ÿ un policier ?
        ÿ un surveillant du lycée ?
        ÿ un membre de l'administration ?
        ÿ un professeur ?
        ÿ un élève du lycée ?
        ÿ un jeune de votre quartier ?
        ÿ un jeune d'un autre quartier ?
        ÿ un membre de votre famille ?
  4. Quand vous êtes-vous senti le plus méprisé ?
  5. Comment avez-vous réagi ? (Qu'est-ce que vous avez dit ? Qu'est-ce que vous avez fait ?)
  6. Entre vous, est-ce que vous parlez souvent de respect ?
  7. Est-ce que tous vos camarades parlent autant de respect ?

Les réponses proviennent : d'une terminale du lycée de Vénissieux (Rhône) ; de deux terminales d'un lycée d'Argenteuil (Val-d'Oise), une terminale technique (micro-technique) et une terminale S ; de deux terminales techniques (mercatique) de Bondy (Seine-Saint-Denis) ; d'une terminale S, d'une terminale technique (technologie industrielle) et d'une terminale pro. dans les deux lycées d'Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).

Des entretiens collectifs avec les classes ont été ensuite réalisés dans la classe de Vénissieux, dans une classe de Bondy et dans deux classes d'Argenteuil. L'exploitation des réponses permet de faire ressortir quelques tendances générales.

Des réponses genrées

Cinq caractéristiques distinguent les réponses des lycéennes de celles des lycéens. Premièrement, lorsque les jeunes filles décrivent des expériences du manque de respect, elles évoquent presque toujours des comportements sexistes. Deuxièmement, les lycéennes nomment les pairs et les membres de la famille comme les vecteurs du manque de respect, alors que si les lycéens nomment aussi souvent les pairs ils désignent plus souvent la police, l'administration et les enseignants. Troisièmement, les lycéennes ont tendance à répondre "oui" à la question portant sur la fréquence de l'usage du langage du respect, alors que les garçons ont tendance à répondre non. La quatrième caractéristique est liée à la capacité à décrire les expériences des pires mépris : les lycéennes semblent pouvoir plus facilement faire état des situations humiliantes, là où les lycéens répondent plus fréquemment par le silence. La cinquième différence concerne la fréquence de la violence dans les réponses. Chez les garçons, l'expérience du manque de respect est souvent associée à la violence ("J'ai frappé jusqu'au sang", disent deux d'entre eux), ou à la violence contenue (à la question "Qu'avez-vous fait ?" : "Rien, je ne pouvais rien faire"). Dans la terminale technique d'Argenteuil, 12 élèves sur 20 évoquent des réactions violentes (violence physique, menaces, insultes, violence contenue), et dans la terminale professionnelle du même lycée, parmi les 8 élèves qui décrivent leurs réactions au manque de respect (question 2), 7 évoquent la violence.

Des humiliations racistes

La question des interactions racialisées intervient à travers la fréquence de la description d'humiliations liées au racisme chez les élèves d'origine non européenne, qui sont aussi ceux qui relatent le plus souvent des interactions humiliantes avec la police, lors de contrôles d'identité ou lors de passages en garde à vue. Dans la terminale professionnelle d'Argenteuil, ils sont 7 sur 29 à identifier la police comme vecteur du manque de respect. Dans la terminale technique d'Aulnay, ils sont 6 sur 16, alors qu'ils sont 2 sur 31 dans la terminale S du lycée d'Aulnay, fréquentée principalement par des élèves issus des classes moyennes. La question des interactions avec les policiers relève manifestement d'un cas d'intersection de la stigmatisation racialisante et de la stigmatisation de quartier.

Des réponses socialement clivées

Le poids des différences liées à l'origine sociale se fait sentir en comparant les réponses à la troisième question dans les deux lycées d'Aulnay : l'un recrute dans la Cité des 3 000 et dans celle des 1 000-1 000 (terminale technique), l'autre principalement parmi les classes moyennes habitant les quartiers résidentiels (terminale S). Le facteur de classe (sociale) se manifeste par la fréquence de l'identification des "jeunes d'un autre quartier" dans la terminale S : 18 sur 31 réponses, alors qu'il n'y en a que 4 sur 16 dans la STI. Il est intéressant de noter que, dans les lycées à recrutement plus populaire, le manque de respect tend à être associé (principalement par les garçons) aux hiérarchies institutionnelles (police, enseignants, administration), bien davantage que dans un lycée recrutant dans des couches sociales plus favorisées. Le facteur d'appartenance aux classes populaires, c'est-à-dire aussi à la cité, semble également influer sur la fréquence du discours du respect. L'attribution du discours du respect aux autres, c'est-à-dire aux jeunes des cités, est d'ailleurs explicite dans la réponse donnée par un élève d'origine maghrébine de la terminale S d'Aulnay : "Ici, on ne parle pas souvent de respect, c'est surtout dans les cités".

Quel est le sens des revendications de respect ?

Une blessure morale

Un premier point frappant est que le manque de respect est entendu principalement au sens de l'expérience de l'humiliation. Il est très rare que les élèves évoquent les règles du respect ordinaire de la politesse. Et il est encore plus rare qu'ils évoquent le respect lié à la hiérarchie (respect des aînés dans la famille ou à l'École), ou un respect qui pourrait renvoyer à des "échelles de réputation" ou à des codes d'honneur internes à un groupe3. Le manque de respect est bien identifié ici comme une "blessure morale", et c'est une première raison qui semble justifier l'explication en termes de mépris social. Le fait que les élèves porteurs du discours du respect entendent presque systématiquement le "manque de respect" au sens de l'humiliation semble en effet renvoyer à l'idée d'un rapport positif avec soi qui dépend de relations de reconnaissance stable et positive, de sorte que le déni de reconnaissance peut léser ce rapport positif à soi que l'individu peut tenter de rétablir par la violence.

Les réponses aux deux dernières questions permettent de faire apparaître un certain nombre d'explications typiques de la fréquence du discours du respect. La réponse "Oui, nous parlons souvent du respect" est associée aux trois arguments suivants : a) c'est important pour nous (le plus fréquent) ; par exemple, un élève de la terminale technique d'Argenteuil écrit : "6. Le respect, on en parle tout le temps, la plupart du temps sans s'en apercevoir" ; b) on souffre d'un manque de respect ; un élève de Bondy qui répond "la plupart du temps" ajoute un petit "e" à la question 2 : "J'ai demandé à mon prof. de rajouter un petit "e" pour m'exprimer et de dire que dans ce monde on souffre" ; c) le terme de respect est un terme médiatique ; une autre élève de Bondy écrit : "Depuis les nouveaux slogans publicitaires, on retrouve le mot "respect". Depuis cela, on ne peut qu'en parler car la publicité est très appréciée et regardée."

La réponse "non" est associée à des arguments analogues : a) on n'en parle pas parce que c'est une évidence entre nous ; b) on n'en parle pas souvent parce qu'on n'en parle que lorsqu'il y a un manque de respect. Ces deux réponses sont aussi fréquentes l'une que l'autre. Rares sont les réponses qui soutiennent : c) on en parle pas parce qu'on ne se respecte pas ; d) une seule évoque la plus grande importance de la justice : "6. On parle d'injustice surtout" (terminale S d'Argenteuil).

À la lumière des entretiens collectifs, une certaine cohérence surgit de ces réponses apparemment contradictoires. Les lycéens affirment que le respect est une valeur fondamentale, à tel point que, lorsqu'il y a manque de respect, la réponse n'est pas de l'ordre du discours mais de la réaction violente. C'est parce que le manque de respect blesse qu'il est immédiatement légitime de répondre, éventuellement par la violence. Et c'est pourquoi il faut distinguer respect et justice, la justice relevant de l'égalité et non pas de ce qui me touche personnellement, la justice appelant l'objectivation discursive et non la réaction immédiate. "Respect" est bien pris au sens d'une valeur fondamentale et d'une réaction pratique au manque de respect.

Les structures sociales du mépris

Les racines sociales du mépris apparaissent clairement dans les questionnaires et les entretiens. Il faut relever, en outre, qu'en plus d'être perçu comme le fait d'individus appartenant au contexte de l'intimité ou des relations horizontales avec les pairs, en plus d'être en outre perçu comme le fait d'individus inscrits dans des hiérarchies institutionnelles, le mépris est parfois référé à des situations sociales globales d'inégalité et de domination. Il est frappant qu'en décrivant les expériences du mépris ordinaire dont ils sont victimes, un certain nombre d'élèves précisent qu'ils le sont en vertu de leurs origines ou de préjugés racistes4. De même, les jeunes filles sont souvent conscientes du lien entre les formes de mépris dont elles sont l'objet et les rapports sociaux de sexe5. Dans un cas comme dans l'autre, c'est en tant que membre d'un "groupe de statut" que les élèves se considèrent comme victimes d'un manque de respect. Parfois, c'est une sorte de conscience de "classe" qui est associée à la description de l'expérience du manque de reconnaissance6. À la question "Quand vous êtes-vous senti le plus méprisé ?", un élève de la terminale technique de Bondy répond : "dans la société actuelle", un autre "aux Champs-Élysées". Un élève d'une classe technique d'Argenteuil expliquait qu'il est normal d'être particulièrement sensible au mépris, et de revendiquer tout particulièrement le respect, quand "comme nous", on n'est pas riche et qu'il ne nous reste plus rien que le respect à défendre.

La transformation des revendications de respect

La perte de valeur d'un terme récupéré

Les réponses aux questionnaires font également référence à l'aspect galvaudé du terme, soit en s'interrogeant sur le sens de la notion et sur la valeur de sa revendication : "6. Pas trop, qu'est-ce que le respect de nos jours ?" (TS à Aulnay) ; soit en mentionnant son appartenance à un langage que l'on ne prend pas au sérieux : "6. Non, ce n'est pas un sujet tabou. On rigole plus qu'on soit sérieux" (même classe) ; soit en dénonçant la confusion entre respect et civisme. Un élève de Bondy manifeste son opposition au questionnaire : "Faudrait d'abord se demander qu'est-ce que le respect ? Et différencier respect et incivilité". Lors de la présentation du questionnaire au moment de sa distribution, un élève de la terminale technique d'Aulnay a exprimé sa lassitude de voir revenir la question du respect sur laquelle on les avait "gonflés" au collège. Leurs enseignants témoignent qu'ils le tournent en dérision en qualifiant ironiquement les manquements à la discipline en termes de manque de respect, et les entretiens collectifs ont permis d'illustrer ce jeu avec le discours du respect. Le discours du respect apparaît comme celui de l'institution (déontologie scolaire), mais également comme celui que les médias prêtent aux "jeunes de banlieue". Un élève affirme ainsi à propos des émeutes : "l'année dernière, à cause des événements qui se passaient, on parlait beaucoup de respect, mais c'est parce que les médias parlaient de respect, alors nous aussi, obligé, on parlait de respect, mais nous, on parle pas de respect".

La question du discours du respect continue cependant de cliver les jeunes de banlieue. Les deux dernières questions donnent l'occasion à différents élèves d'attribuer le discours du respect aux autres. Un élève de TS à Aulnay : "6. Au collège, on en parlait presque tous les jours, aujourd'hui on en parle presque plus, seulement si un événement intervient. 7 : Non, certains en parlent plus que les autres et y sont plus susceptibles (surtout ceux qui habitent dans des cités)". Un élève de TS à Argenteuil écrit "7. Certains ne parlent que de ça". Un autre élève de la même classe exprime un opinion comparable : "7. Surtout ceux qui se sentent souvent agressés alors qu'il ne le sont pas". Le discours du respect qui est ainsi attribué aux autres est manifestement le discours agonistique du respect. Une élève de TS à Aulnay répond à la dernière question : "6. Je n'ai pas l'impression, à part ceux qui disent "Ne me manque pas de respect"".

Que faire du respect après sa récupération ?

La question des transformations du sens de la revendication de respect conduit à celle des effets de sa récupération. Pour poser ce problème, il peut être utile d'évoquer la problématique de la subalternité telle qu'elle a été reformulée par les Subaltern Studies, un programme de recherche portant sur l'histoire indienne, et tout particulièrement par Gayatri Spivak [12]. En procédant d'éléments provenant de Gramsci et Lyotard, Spivak a tenté de caractériser la subalternité en termes d'obstacles à l'expression des enjeux normatifs de certaines expériences sociales douloureuses. Gramsci a expliqué que les classes subalternes se caractérisent par une culture dédoublée : marquée par la vision du monde propre à leur situation sociale et à leur activité professionnelle, elle est également profondément influencée par la culture dominante [13]. Cette dualité implique que les revendications des groupes subalternes risquent toujours de n'être que partiellement conformes à leurs intérêts et susceptibles d'être récupérées par les classes dominantes. Lyotard, quant à lui, a insisté sur le fait que le langage normatif commun ne parvient pas toujours à exprimer le vécu d'injustice d'une situation [14]. Il a nommé "tort" des situations dont un exemple est donné par l'exploitation du travail salarié. L'injustice vécue par le salarié peut difficilement être désignée comme telle dans la mesure où c'est en tant qu'il s'est soumis à une règle de droit que le salarié s'est engagé dans une relation salariale, de sorte qu'en affirmant l'injustice de la situation, le salarié se disqualifie comme sujet de droit ayant librement accepté le contrat de travail. En généralisant, on peut dire du concept de subalternité qu'il combine ces deux éléments : l'existence d'une difficulté à transformer certaines difficultés sociales en revendications ; le risque de voir l'expression de certains enjeux normatifs de l'expérience prise dans une logique normative hétérogène qui lui fait perdre son sens.

La problématique de la subalternité s'applique au discours du respect si l'on admet l'hypothèse suivante : c'est parce que les adolescents des banlieues populaires éprouvaient des difficultés spécifiques à exprimer les problèmes de leur expérience sociale dans les formes institutionnalisées du langage moral ou politique qu'ils ont élaboré le "langage du respect", en conférant à l'idée de respect une signification différente et une valeur revendicative7. Ce faisant, ils ont procédé à une transformation des usages langagiers relatifs au respect qui conférait à leur message une forte ambiguïté et une violence manifeste.

La problématique de la subalternité jette également un éclairage sur la récupération de ce langage du respect et sur les transformations qui font suite à cette récupération. De même que l'opacité du langage du respect aux oreilles de ceux qui le reçoivent peut être considérée comme un signe de sa subalternité, de même les différentes récupérations dont ce langage a fait l'objet, depuis les campagnes de civilités jusqu'aux slogans publicitaires et à la société du respect de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy, peuvent être considérées comme typiques de la subalternité. Ces récupérations font apparaître aux producteurs du discours du respect que ce dernier échoue à porter les revendications qui lui étaient conférées, de sorte qu'il n'est pas étonnant qu'il soit abandonné ou transformé en un sens purement agonistique.

Bibliographie

    [1] Caillé A. (dir.), La Quête de la reconnaissance. Regards sociologiques, Paris, La Découverte, 2007 (à BiblioItemître).
    [2] Weber M., Économie et société, t.1, Paris, Pocket, 1995.
    [3] Lepoutre D., Coeur de banlieue. Codes, rites et langages, Paris, Odile Jacob, 1997.
    [4] Vidal D., "Le langage du respect. L'expérience brésilienne et le sens de la citoyenneté dans les démocraties modernes", Dados, vol. 46, n° 2, p. 265-287, 2003.
    [5] Bourgois P., En quête de respect. Le crack à New York, Paris, Le Seuil, 2001.
    [6] Honneth A., La Lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2000.
    [7] Honneth A., La Société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique, Paris, La Découverte, 2006.
    [8] Renault E., Mépris social. Éthique et politique de la reconnaissance, Bègles, Éditions du Passant, 2000.
    [9] Renault E., L'Expérience de l'injustice. Reconnaissance et clinique de l'injustice, Paris, La Découverte, 2004.
    [10] Hoggart R., La Culture du pauvre, Paris, Minuit, 1970.
    [11] Castel R., Les Métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995.
    [12] Spivak G., "Les subalternes peuvent-ils s'exprimer ?", in M. Diouf, L'Historiographie indienne en débat. Colonialisme, nationalisme et sociétés postcoloniales, Paris, Karthala, 1999.
    [13] Gramsci A., Textes, Paris, Éditions sociales-Messidor, 1983.
    [14] Lyotard J.-F., Le Différend, Paris, Minuit, 1983.

(1) Cet article est la version abrégée d'une contribution à paraître en septembre 2007 dans l'ouvrage collectif dirigé par A. Caillé [1] (le chiffre entre crochets renvoit à la bibliographie en fin d'article).

(2) Ainsi, D. Lepoutre identifie le respect à un "concept qui donne sa cohérence au système culturel des adolescents" [3].

(3) Lorsque ce type d'interprétation est évoqué lors des entretiens collectifs, elle est rejetée. Un élève de terminale technique à Argenteuil a répondu à ce propos : "ça voudrait dire qu'en banlieue, on serait comme en Amérique avec les gangs, mais il n'y a pas de gang ici".

(4) Cette conscience peut influer sur le sens de la conjonction mépris/reconnaissance. Dans un lycée des quartiers nord de Marseille, où j'ai présenté le rapport du discours du respect et du mépris social, les élèves ayant pris la parole ont tous souligné le lien entre mépris et non-reconnaissance de l'histoire de l'esclavage et de la colonisation.

(5) Lors des entretiens, la discussion sur la nature de ces formes de mépris et leur rapport avec le mépris racialisé s'avère explosive.

(6) Pour la différence entre "classe" et groupe de statut, voir [1].

(7) Lors d'un entretien, un élève de terminale technique à Argenteuil expliquait : "C'est parce que les adultes demandent le respect aux jeunes que ceux-ci, pour se défendre, ont demandé qu'eux aussi on les respecte."

Idées, n°149, page 14 (09/2007)

IDEES - Demander le respect. Mépris social et subalternité (1)