Dossier
La reconnaissance en débat

Michel Lallement, professeur de sociologie au Cnam, co-directeur du Lise-CNRS,
Guillaume Malochet, attaché temporaire d'enseignement et de recherche au CNAM, membre du Lise-CNRS.

Le thème de la reconnaissance renvoie à des réalités multiples qui ne peuvent laisser indifférents les sociologues et, plus généralement, l'ensemble des citoyens. De nombreux symptômes indiquent que la demande de reconnaissance concerne aujourd'hui un grand nombre de personnes, dans les mondes sociaux les plus variés. Ainsi en va-t-il de la montée en puissance de l'exigence du respect face aux mépris de toutes natures, de l'inquiétude légitime provoquée par les excès de la pression au travail (suicides, harcèlement...), des revendications identitaires appuyées sur des fondements communautaires (religieux, ethniques...). On pourrait multiplier les illustrations. Les arguments empiriques ne manquent pas, qui rappellent combien l'affirmation identitaire est devenue cruciale pour avoir le sentiment d'exister dans une société en plein bouleversement et aux contours "globaux" de plus en plus incertains.

Les ruptures qui ont accéléré l'apparition de la demande de reconnaissance sont bien connues : mutation du religieux, recomposition de l'organisation du travail, désaffiliation d'une large frange de la population active, transformation du rapport au savoir et à l'appareil éducatif... Dans une perspective durkheimienne, tous ces constats viennent conforter l'idée que nous sommes entrés de plain-pied dans une nouvelle phase d'individuation, qui oblige chacun à construire soi-même sa propre histoire, avec les avantages mais aussi les risques et les périls qu'une telle aventure comporte. Les demandes de reconnaissance qui s'expriment aujourd'hui peuvent être lues à travers ce prisme, celui de l'inégale distribution des ressources matérielles, sociales et symboliques dont disposent les individus pour s'affirmer en tant qu'acteurs dans des institutions - l'école, l'entreprise, la famille, le marché du travail... - parfois bien opaques et qui peuvent dispenser au moins autant de bonheur et de satisfaction que de souffrance et de malheur.

La thématique de la reconnaissance a d'abord connu une certaine fortune au sein de la philosophie allemande. Ce n'est donc pas un hasard complet si, au moment où les demandes de reconnaissance accompagnent toute une série de mutations structurelles de notre monde contemporain, la question a été reprise, actualisée et problématisée par Axel Honneth, philosophe et sociologue qui, à sa manière, perpétue l'héritage intellectuel de l'École de Francfort. La Lutte pour la reconnaissance, livre paru en Allemagne en 1992, a rapidement fait date1. Dans cet ouvrage, A. Honneth élabore une grille de lecture de la reconnaissance, dont on peut certes discuter de nombreux aspects mais qui présente le mérite indéniable d'aider à franchir un nouveau seuil dans les réflexions sociologiques sur les formes de production de l'identité et de l'affirmation de soi.

Ce dossier d'Idees fournit matière à discussion des thèses d'A. Honneth. Plusieurs articles s'en servent comme point de départ et comme prétexte au débat2. Mais la présente livraison ne se contente pas de contester les prémisses ou les implications de la réflexion d'A. Honneth. L'objectif majeur consiste plutôt à donner à voir, à travers différentes thématiques, l'importance actuelle dans le monde social des demandes de reconnaissance, d'en repérer quelques manifestations saillantes, d'ouvrir des pistes pour l'analyse sociologique afin de dépasser le diagnostic d'une crise des identités...

La reconnaissance : genèse d'un concept philosophique

Le parcours que Haud Guéguen invite à emprunter prend ses racines dans l'idéalisme allemand. La philosophie politique classique fonde le lien social sur des prémisses individualistes : il est nécessaire de s'associer pour pallier les conséquences mortifères de la lutte de tous contre tous. Au contraire, pour Hegel, le fondement de la société est à chercher dans le souci d'être reconnu, plutôt que dans la volonté de survie.

H. Guéguen montre comment l'héritage hégélien a été réinterprété par A. Honneth. Ce dernier définit des attentes normatives en terme de reconnaissance et, sur cette base, enregistre les pathologies caractéristiques de la société contemporaine. Là résident, aux yeux du chef de file de l'École de Francfort, les points d'ancrage et de déploiement d'une véritable critique sociale.

Article : La reconnaissance, genèse d'un concept philosophique

Demander le respect : mépris social et subalternité

Emmanuel Renault examine le succès du vocabulaire du "respect" chez les jeunes issus des quartiers populaires. Cette déclinaison spécifique des demandes de reconnaissance peut être référée à trois interprétations majeures : celle d'une perte de sens, celle de la réactivation d'une culture de l'honneur, celle enfin du mépris social. C'est cette dernière que privilégie l'auteur, qui s'appuie sur une enquête empirique par questionnaires menée auprès de lycéens des régions lyonnaise et parisienne.

Article : Demander le respect. Mépris social et subalternité (1)

La dignité par et dans le travail : un parcours historique

Colette Bec interroge, pour sa part, la reconnaissance à partir de l'entrée "dignité". En cheminant le long des dernières décennies, elle montre comment cette notion a fait son entrée dans le droit français après la Seconde Guerre mondiale. Elle met ainsi en évidence les transformations majeures qui, dans les années suivantes, affectent le droit du travail au nom du droit au travail. Au coeur des métamorphoses des politiques sociales destinées à parer, vaille que vaille, au chômage et à la pauvreté, le discours sur la dignité des travailleurs est porteur d'une ambivalence majeure. Il en appelle à la reconnaissance de chacun mais aussi à la responsabilisation individuelle, au point de risquer paradoxalement de dépolitiser complètement la question sociale.

Article : La dignité par et dans le travail (1) : un parcours historique

Reconnaissance et mobilisations collectives

Guillaume Malochet pose la question du lien entre reconnaissance et mobilisations collectives. Il s'agit là d'un thème assez peu traité dans les travaux d'A. Honneth. L'article interroge la nouveauté des mobilisations fondées sur des exigences de reconnaissance et les oppose, à la manière de Nancy Fraser, aux actions visant la redistribution des richesses. Il poursuit la réflexion en essayant d'articuler la thématique de la reconnaissance avec une approche soucieuse du cadre institutionnel des interactions : à quelle(s) condition(s) une demande individuelle (la reconnaissance) peut-elle être à la source d'une mobilisation collective, et comment cette dernière peut-elle s'intégrer dans les régulations institutionnelles existantes ?

Article : Reconnaissance et mobilisations collectives

Reconnaissance et formes de l'échange

Dans un même esprit, Michel Lallement propose d'explorer une voie encore méconnue des théoriciens de la reconnaissance. Ceux-ci s'intéressent soit à l'individu soit aux transformations globales des sociétés contemporaines, mais sans porter attention aux régulations intermédiaires. Or, qu'elles soient porteuses d'enjeux économiques, sociaux ou politiques, celles-ci interfèrent directement dans la production de la reconnaissance. En procédant de la sorte, M. Lallement met en évidence, dans le domaine des relations de travail tout particulièrement, l'importance des règles, ou plus exactement des régulations, dans la construction des faits de reconnaissance.

Article : Reconnaissance et formes de l'échange

On le voit, les points d'entrée de ce dossier sont multiples. Quelle que soit l'option choisie, tous les contributeurs invitent bien, néanmoins, à converger vers une même question sociologique fondamentale que renouvelle la problématique de la connaissance : comment, pour le meilleur comme pour le pire, les individus et les groupes construisent-ils leurs identités et leurs destins dans une phase nouvelle de notre histoire dont, le moins que l'on puisse dire, est qu'elle ne manque ni de turbulences ni d'incertitudes.


(1) Honneth A., La Lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2000. Première édition originale 1992. Voir également, pour un prolongement de ces réflexions séminales et des déclinaisons plus sociologiques de la thèse de base, Honneth A., La Société du mépris, Paris, La Découverte, 2006.

(2) Les travaux d'A. Honneth ont déjà suscité des débats parmi les philosophes et sociologues français. À ce sujet, voir Caillé A. (sous la direction de), La Quête de la reconnaissance. Regards sociologiques, Paris, La Découverte, sous presse.

Idées, n°149, page 4 (09/2007)

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