Editorial

Editorial du numéro 149 (La reconnaissance)

Gilles Martin

"Le mépris et la haine sont sans doute les écueils dont il importe le plus aux princes de se préserver", écrivait Nicolas Machiavel dans Le Prince. Si l'on en croit Axel Honneth, les "Princes" modernes n'ont pas retenu ce conseil de Machiavel, car le sentiment de mépris est aujourd'hui tellement généralisé que l'on peut parler d'une véritable "société du mépris"1. Au coeur de la réflexion du nouveau chef de file de l'École de Francfort se place le problème plus général de la reconnaissance2 : le sentiment de mépris découle d'un besoin individuel de reconnaissance, besoin d'autant plus important que l'attitude et le regard d'autrui jouent un rôle essentiel dans la construction des processus identitaires. Lorsque les collégiens interrogés par Emmanuel Renault réclament le respect des enseignants, c'est bien parce qu'ils se sentent parfois méprisés et qu'ils souhaitent que leur professeur reconnaisse leur personnalité. Cet exemple emprunté à un des articles du dossier est tout à fait représentatif

de la démarche proposée par Michel Lallement et Guillaume Malochet qui ont dirigé le dossier. Ils nous proposent à la fois un dialogue interdisciplinaire très fécond entre philosophes et sociologues et un va-et-vient permanent entre une réflexion théorique de haut vol et un travail de terrain très concret. Le résultat obtenu est très original et très stimulant sur le plan intellectuel.

La place importante qu'occupe Joseph Schumpeter dans les programmes d'enseignement général et de spécialité de terminale ES est tout à fait justifiée vu l'importance de ses travaux sur l'innovation et la croissance. En nous rappelant l'éclectisme de Schumpeter, tout autant économiste que sociologue ou historien, Fabrice Dannequin justifie encore plus de le placer au Panthéon des SES.

La contribution très originale de Renaud Chartoire nous maintient dans le domaine de l'éclectisme. Dans la lignée des travaux de Richard Peterson, il montre que les fans du "cinéma bis" sont des omnivores dissonants souvent soucieux de distinction.

Succéder à Alan Greenspan à la tête de la Réserve fédérale américaine n'est pas de tout repos. Après quelques mois d'exercice, Ben Bernanke subit les critiques nourries de la communauté économique et financière. À tel point que l'on en oublierait presque qu'avant d'accéder à la fonction suprême Bernanke était considéré par ses pairs comme un des meilleurs spécialistes d'économie monétaire. L'article que vous [re]découvrirez sur les canaux de transmission de la politique monétaire est un modèle de pédagogie mais visiblement pas un vade-mecum...

Dans sa lettre de mission adressée au Conseil pour la diffusion de la culture économique (Codice), Thierry Breton lui fixait comme objectif de "proposer des actions novatrices pour améliorer les connaissances économiques des Français et développer leur intérêt pour la matière économique qui concerne très directement leur vie quotidienne". Après avoir auditionné de nombreux acteurs de la vie économique et sociale (dont votre humble serviteur !), le Codice a publié son rapport en mars dernier. La lecture de ce document vous permettra de mieux situer la place que les SES tiennent dans l'information économique et sociale des citoyens et les efforts que nous avons encore à réaliser.

Terminons par une citation humoristique d'Alan Blinder, comme nous y incite Claude Garcia dans son article, "les économistes ont le moins d'influence là où ils en savent le plus et sont tous d'accord. Ils ont le plus d'influence, là où ils en savent le moins et ne sont pas d'accord entre eux."


(1) Honneth A., La Société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique, Paris, La Découverte, 2006.

(2) Honneth A., La Lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2000.

Idées, n°149, page 1 (09/2007)

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