Vie de la discipline

Faire un spectacle SES

Jean-Luc Spriet, professeur de SES au lycée Libergier de Reims (51)

Trois expériences pédagogiques complémentaires d'un cours de SES ont été menées sur deux ans (2004-2005 et 2005-2006), avec l'aide d'un acteur chargé de la mise en scène. Deux spectacles ont été produits avec pratiquement les mêmes élèves, en première et en terminale, d'abord dans l'option Science-Po, puis en classe entière, les élèves jouant les différents rôles. Au printemps 2006, le spectacle de première a été représenté de manière un peu renouvelée.

Premier spectacle

Le contenu du projet

Il s'agissait d'utiliser un support spécifique pour faire comprendre, dans le cadre du cours de Science-Po, les notions difficiles de contrat social et de volonté générale ainsi que, par contraste, la thèse de Hobbes. À cela, il semble nécessaire d'ajouter les deux discours de Rousseau, celui sur les sciences et les arts et celui sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Cela permet, en donnant un aperçu sur la philosophie politique de Rousseau, d'être sur ce point proche de la préparation au bac français et d'anticiper/revoir le couple nature-culture1.

De manière générale, faire en sorte qu'un théâtre d'idées se forme peut constituer un bon moyen d'apprentissage, un complément important du cours et un levier d'animation pour la vie du lycée.

Le processus avant mise en scène

Tout d'abord, je rassemble des textes concernant la philosophie politique de Rousseau pour que les élèves les théâtralisent. à la veille de Noël, la professeure de français accepte que la petite vingtaine d'élèves de l'option Sciences-Po fasse une représentation devant le reste de la classe en cours de français après une première répétition. Enfin, à la veille des vacances de février, une représentation a lieu devant une autre classe après deux heures de répétition.

Depuis Noël, le contenu du spectacle (qui a pour titre "Rousseau, nature et liberté") change beaucoup. À l'origine, le spectacle commençait par une émission fictive avec un(e) présentateur(trice), un(e) anthropologue, un(e) historien(ne) et un(e) berger(ère) et se terminait avec les mêmes personnages. Au milieu, il y avait un choix de textes pour montrer les différents aspects de la pensée de l'auteur.

J'élague, je maintiens le début et la fin mais, pour rendre le spectacle plus vivant, je résume les textes du milieu - en fait, l'essentiel de la prestation -, et des dialogues et des jeux de scène y sont introduits. Le spectacle se déroule ainsi : début de l'émission puis plusieurs scènes illustrant la pensée de l'auteur : la première, celle du café (écrite en mai 2006, pour montrer l'unité et la différence entre les Encyclopédistes et Rousseau), une scène très courte sur le premier discours, la suivante, plus longue, sur le deuxième discours, Hobbes (pour faire comprendre ce à quoi Rousseau s'oppose), le Contrat social, puis retour sur le plateau, le tout faisant entre vingt minutes et une demi-heure, le reste de l'heure étant consacré à un débat.

En février 2005, la plupart des élèves ne savaient pas trop à quel moment ils devaient intervenir, néanmoins ils étaient soutenus par un public attentif.

Avec la mise en scène

Je ne veux pas continuer l'expérience mais la volonté de bien faire et l'enthousiasme des élèves - même si les répétitions avaient été laborieuses - m'amènent, à la veille des vacances de printemps, à faire venir un intervenant extérieur, un acteur (Jean-Michel Bazin), pendant deux heures (et d'autres heures au troisième trimestre).

Malgré des difficultés d'emploi du temps et la défection inopinée de quelques élèves (mais avec, en revanche, la venue de quatre autres de la classe dont deux tiennent des rôles importants), trois représentations peuvent avoir lieu. Celle sur une estrade dans une grande salle réunit plus d'une centaine de personnes. Les élèves se dépassent dans leur jeu et sont fortement applaudis, cette prestation marque la réussite du projet.

Exemples de scènes

==> Le début de la scène sur Hobbes est le moment qui attire le plus l'attention du public. Deux élèves se dévisagent, prêts à se battre, un troisième survient masqué et les sépare et dit :
- Arrêtez de vous battre ! Vous n'êtes que des loups féroces et cruels, voulant mordre et ayant le goût du sang. Je suis le Léviathan ; j'ai une force surhumaine car je suis un monstre. Cette guerre perpétuelle est invivable, elle ne peut avoir de fin que si vous me reconnaissez une autorité absolue.
Faites un contrat : tous, vous abandonnez votre liberté et, en échange, je maintiens l'ordre par tout moyen à ma convenance, j'assure la paix sociale entre vous. Êtes-vous d'accord ?
- Les deux : Oui !
- Un(e) autre : Ici le Léviathan représente la monarchie absolue, un État tyrannique où il n'y a pas de liberté.

==> Dans la "séquence du sac", les élèves ont peu à dire ; cette scène, considérée à l'origine comme mineure, est devenue un moment fort et vibrant sur l'idée de contrat social ; du fond de la salle, des groupes d'élèves viennent jusqu'au sac. La coordination des déplacements transforme la scène, montre simplement, mais avec efficacité, ce que suppose l'adhésion à la Volonté Générale (expression approfondie juste après).
Quelqu'un tient le sac et dit : "Je suis la Volonté Générale."
D'autres mettent dans le sac un papier où est inscrit le mot "Liberté", en disant : "Je renonce à ma volonté particulière pour faire le choix d'une volonté plus grande que celle de tous, la Volonté Générale."

L'enquête

Début juin, une enquête est menée, plusieurs éléments ressortent : le spectacle, pour la plupart, est compris, il y a une meilleure ambiance dans la classe, avec davantage de complicité (même si une dizaine d'élèves n'ont pas joué), l'acteur-metteur en scène les a soutenus et ils peuvent aller à l'oral du bac français avec plus d'assurance.

Deuxième spectacle

Le contenu

Deux élèves proposent que l'année suivante l'expérience se poursuive. J'écris alors un texte conforme à deux points du programme d'ECJS (repris en SES) :

  • sur l'Europe : le lycée étant à deux pas de la cathédrale de Reims, il semble judicieux de faire un rapide historique en trois temps, l'Europe des cathédrales, l'Europe des Lumières et l'Europe des nations, avant d'aborder de manière simple la question de l'Europe libérale en posant les termes du débat ;
  • sur la mondialisation : pour l'essentiel, je développe un constat : dans la vie quotidienne, nous utilisons beaucoup de produits manufacturés soit venant de loin, soit fabriqués par une entreprise étrangère en France. S'ajoutent à cela une définition plus approfondie de la mondialisation, quelques éléments historiques, des réflexions sur le tourisme et, à la demande d'élèves, une discussion se déroulant dans un café à propos de l'identité européenne.

De plus, le spectacle est rendu vivant pour les élèves par plusieurs éléments : la venue de touristes, la visite guidée, encore une émission de télé, la météo et même un rêve.

L'organisation

L'année 2005-2006, je suis rattaché au lycée et, même avec quelques remplacements, assez disponible. La majorité des élèves a déjà joué, ils sont répartis sur deux petites classes. L'enseignant d'ECJS accepte qu'il y ait trois groupes pour les deux classes, le troisième sur la base du volontariat pour faire un spectacle avec l'acteur et moi (avec deux heures par quinzaine de fin octobre à début février). La formation du groupe est très laborieuse. Dans une classe, la rentrée étant l'époque de grandes résolutions, brusquement il n'y a plus de volontaires, c'est alors que le projet faillit mourir ; in extremis, les points de vue changent.

Les répétitions

Les répétitions sont difficiles : certes, le groupe est dynamique, avec plus d'assurance que l'an passé, les quelques élèves qui n'ont pas joué le spectacle précédent s'en sortent plutôt bien, et, dans le groupe, certains tiennent des rôles importants avec aisance ; mais l'ensemble est bruyant, peu concentré et rares sont ceux qui connaissent leur texte. La répétition générale, fin novembre, échoue.

Les représentations

Malgré tout, le calendrier des représentations est tenu : une à la veille de Noël très festive, une à la mi-janvier qui marque un progrès et, surtout, une autre qui est bien jouée et très applaudie par un public important (une grande salle comble). Le spectacle a pourtant failli ne pas avoir lieu, des acteurs étant absents, il a fallu les remplacer au dernier moment, mais c'est un grand succès. Sont restés dans les mémoires le moment où l'élève incarnant le Français moyen fait rire toute la salle, ou les improvisations de ceux qui consomment dans un café et qui parlent de l'identité européenne.

Une quatrième représentation a lieu le lendemain, elle est moins prenante, le public n'est pas assez nombreux.

Il n'y a pas prolongement du projet. Pour éviter de répéter la même chose peut-être en moins bien, je propose de faire une représentation dans un autre lycée, beaucoup d'élèves sont réticents, leur identité étant d'être de ce lieu et de nulle part ailleurs. Finalement, cette proposition n'aboutit pas, les élèves partant huit jours à Prague et les deux lycées étant en partie bloqués.

Exemples de scènes

==> Un élève dit : "Je suis sociologue, j'étudie les grandes sociétés comme la nôtre, je suis chargé(e) par l'Insee de faire une enquête.
- Quelle enquête ?
- Une enquête sur les différences de mode vie dans l'Union européenne.
S'adressant aux touristes :
- À quelle heure dînez-vous ?
- En Allemagne, vers 18 h.
- En Espagne, vers 21 h.
L'enquêteur(trice) d'un ton savant :
- Ainsi, l'intégration européenne n'empêche pas les particularismes nationaux sur le plan des rythmes sociaux.
Maintenant, posons la même question à un Français moyen pris au hasard ; voyons si les heures de repas ont changé avec la généralisation de la cuisine rapide liée au travail des femmes.
Chic ! J'aperçois un passant, posons-lui la question.
- S'il vous plait, à quelle heure dînez-vous ?
- À 19 h 30 précises, je mets les pieds sous la table et je mange, été comme hiver, la soupe que Bobonne a amoureusement préparée pour moi.
(En aparté) Drôle de Français moyen ! Il faut que je revoie ma méthode d'enquête avec un nombre plus grand de personnes et pas uniquement dans la rue."

==> Un élève : Au café L'Univers, trois nouveaux consommateurs arrivent et s'installent.
Un élève porte la photo agrandie : "Demain, serons-nous tous Américains ?"
Le(a) serveur(euse) : Bonjour ! Qu'est-ce que je vous sers ?
Chacun des trois : Un demi !
Ah ! Une bonne bière bien fraîche ! (Improvisation)
Le deuxième : C'est là qu'on se dit qu'en France il fait bon vivre au soleil, sur une terrasse, devant un demi ! (Improvisations)
Le troisième : Il ne faut pas exagérer ! D'abord, il peut pleuvoir ; ensuite, la bière n'est pas un produit typiquement français, beaucoup de pays en font et de la bonne !
Le deuxième : Ce que je dis, ce n'est pas pour défendre le Français moyen avec ses charentaises, sa baguette de pain et son béret basque. Je dis simplement qu'il faut apprécier un moment comme ça.
Le troisième : Tu as raison jusqu'à un certain point, aujourd'hui, en grande partie, le bonheur de vivre s'est internationalisé sous la forme de l'American Way of Life, la manière de vivre américaine avec ses deux pôles : l'automobile et la télé.
Le deuxième : Tu oublies la dimension culturelle, au sens courant du terme, avec principalement le cinéma et la chanson. Il y a là un véritable rouleau compresseur américain qui menace notre identité, qu'elle soit française ou européenne. Nous devons maintenir la diversité culturelle ; pour cela, il faut protéger la création face à l'afflux des produits culturels américains.

Troisième spectacle

La proposition

Je connaissais déjà la plupart des élèves de première, et ils étaient admiratifs des deux spectacles précédents dont ils avaient vu plusieurs représentations. Je propose que toute la classe contribue à la mise en spectacle du texte "Rousseau, nature et liberté".

Les répétitions

La mise en place de l'essentiel du projet s'effectue dès avril. La classe s'avère plus ou moins motivée : un tiers enthousiaste, ayant le plaisir de jouer, ils ont beaucoup d'initiatives (une fille particulièrement dynamique n'hésitant pas, par exemple, à parler la première pour présenter le spectacle) ; un autre tiers plus suiviste (ne venant pas à la répétition de la "séquence du sac", considérant qu'il y a peu à dire !) ; le dernier tiers ou refuse de jouer ou ne peut pas le faire à cause des problèmes d'emploi du temps.

Car l'organisation du projet s'avère, surtout au mois de mai, difficile.

Les représentations et la présence d'un média

Une première représentation a lieu en avril ; c'est surtout une répétition générale devant toute la classe et quelques amis, une autre classe n'ayant pu venir. C'est un succès qui donne confiance aux élèves.

Au mois de mai, d'autres scènes sont mises au point. Malheureusement, deux d'entre elles, importantes, ne peuvent l'être faute d'heures de répétition en nombre suffisant. C'est la troisième représentation qui constitue le point culminant du spectacle donné devant un public nombreux qui remplit un grand amphi ; une équipe de télévision (FR3-Champagne) filme une répétition générale et le début du spectacle.

Cette année-là, on retiendra surtout la scène consacrée aux touristes à la recherche de produits exotiques, elle est jouée avec beaucoup de flamme et de drôlerie. Il faut aussi mettre en avant la prestation des deux élèves-actrices qui disent si bien un texte superbe de Rousseau.

L'exposition de photos et l'enquête

Pour donner davantage encore de retentissement au spectacle, les élèves font une petite exposition de photos au CDI. Celles-ci, surtout celles prises par une collègue, montrent et révèlent les élèves en pleine action théâtrale.

L'enquête, assez fragmentaire, renouvelle le constat de la disparité des points de vue : ils vont de l'enthousiasme à la réticence.

Conclusion

==> Tout d'abord, ces trois spectacles n'auraient jamais eu lieu sans le plein soutien de l'administration.

==> L'organisation exige beaucoup de temps, contrairement à ce que je pensais ; il est bon d'avoir du temps disponible et même d'être à deux collègues sur le projet.

==> La garantie du succès, c'est aussi la présence d'un acteur, ici Jean-Michel Bazin. Il assure la mise en scène, il fait répéter pour que la diction s'améliore, il indique aux élèves les déplacements et les gestes nécessaires pour qu'apparaissent les impressions et les émotions. Les élèves lui ont fait confiance et ont donné au spectacle une force qu'il n'avait pas de prime abord. Vraiment, s'ils ont pu réaliser ces trois spectacles, c'est essentiellement grâce au savoir-faire de Jean-Michel Bazin.

==> Ce n'est pas un "club-théâtre" qui aurait une activité hebdomadaire, la mise en place du spectacle comporte à chaque fois une vingtaine d'heures de répétition environ.

==> À cet âge, monter sur scène c'est se montrer au regard des autres, cela peut constituer un moyen de séduction. La peur du ridicule étreint, elle est surmontée par la présence rassurante du metteur en scène mais obtenir d'habiter un personnage est difficile.

==> Souvent le texte se prête à des improvisations, très peu pratiquées en première, beaucoup plus en terminale. Dans l'écriture, il ne s'agit que de donner des axes dont l'élève dispose à sa guise et ne suit pas à la lettre. Effectivement, ceux qui jouent avec le plus d'aisance s'émancipent quelque peu de ce qui avait été écrit, mais c'est assez rare.

==> Enfin, quoi qu'il en soit, le spectacle constitue une expérience inoubliable pour tous ceux qui y ont participé et montre qu'un théâtre d'idées, repris éventuellement en cours, peut être un levier important pour l'acquisition des connaissances.


(1) Cf. Blaise Bachofen, Premières leçons sur le discours sur l'inégalité de J.-J. Rousseau, Paris, Puf, 1996 (livre peu accessible à des élèves), p. 53-83 ; sur Rousseau et Lévi-Strauss, p. 111-112.

Idées, n°148, page 70 (06/2007)

IDEES - Faire un spectacle SES