SES plurielles

Influences de la personne enseignante sur la réussite des élèves

Louis Basco, laboratoire Culture et Communication, université d'Avignon (84)

Enseigner nécessite l'acquisition de compétences professionnelles, et tout particulièrement transversales, indispensables à une carrière sereine et équilibrée. Certaines d'entre elles sont en relation avec la personne de l'enseignant. Il semble donc justifié d'examiner l'importance de cette dernière dans l'efficacité d'une pratique professionnelle et ainsi de comprendre en quoi la personne de l'enseignant peut avoir une influence positive sur la réussite des élèves. Notre étude se base sur les deux éléments de la construction de la personne enseignante "le soi réel" et "le soi professionnel" et leurs incidences au niveau de l'exercice du métier.

Quand il est question de définir l'acte d'enseigner, on se réfère généralement à un certain nombre de compétences que doit posséder le professeur des écoles, de collège et de lycée. Enseigner requiert, effectivement, la connaissance des contenus d'enseignement et, en étroite relation avec eux, un ensemble de savoirs multiples, didactiques ou transversaux. En effet, la mission première du professeur est d'enseigner et permettre aux élèves de construire leurs apprentissages.

Cependant, l'enseignant demeure avant tout une personne dont les expériences antérieures vont conditionner son travail et la façon de le mener. Plusieurs recherches ont démontré l'importance d'une réalité qui semble pourtant évidente : la personnalité du professeur des écoles compte parmi les plus importants comme facteur de succès et de mise en place de situations d'apprentissage de qualité. "Enseigner" ne peut donc être défini par des seules compétences didactiques ; c'est le complément de ces compétences et du vécu de la personne enseignante qui va influencer le travail professionnel de l'enseignant.

Ada Abraham, psychologue clinicienne, psychanalyste de groupe, chercheur et professeure à l'université de Jérusalem [1]1, a retracé ce qui paraissait primordial aux professeurs pour exercer leur profession dans un climat de bien-être personnel et professionnel.

Au-delà de la formation professionnelle, elle s'est arrêtée sur la formation professionnelle des maîtres. Elle a mis ainsi en évidence les différents "états du soi" de l'enseignant et a cherché à comprendre les relations entre eux, et notamment entre deux entités principales le "soi professionnel" et le "soi réel". Elle définit le soi professionnel sous trois états : le "soi par rapport à l'autorité", le "soi par rapport aux élèves" et le "soi idéal". La richesse de ces travaux résident dans l'écart qui peut être analysé entre les attentes de l'enseignant et la réalité du terrain vu sous divers aspects.

Un autre état du "soi professionnel" vient enrichir les connaissances sur la personne enseignante. C'est "le soi social" [2]. En effet, aujourd'hui, l'enseignant ne travaille plus cloisonné dans sa classe comme cela l'était au début du siècle. Il doit s'engager dans un travail d'équipe et mettre à profit ce partenariat. Une ouverture sur le monde explicité depuis la loi d'orientation de 1989 incite donc l'enseignant à construire un "soi social".

L'influence de ses différents états du soi sur la personne enseignante doit être approfondie. Elle nous permettra tout particulièrement de mieux comprendre comment le maître peut conduire sa vie professionnelle. Comment perçoit-t-il l'écart entre son idéal et la réalité du métier ? Quelles conséquences sur les interactions avec les élèves ?

Une problématique peut se dégager : en quoi certains aspects de la personne enseignante, au niveau de la relation pédagogique élève-enseignant, peuvent-ils être des facteurs favorisant la réussite des élèves ?

Deux hypothèses sont formulées : le soi professionnel peut avoir une influence sur la réussite des élèves ; le soi réel peut avoir une influence sur la réussite des élèves.

Dans une première partie consacrée à la personne de l'enseignant, nous définirons les quatre états du "soi professionnel". Nous observerons ensuite que ce dernier, façonné par les normes sociales peut lui aussi influencer la réussite des élèves. Nous étudierons successivement les quatre états du soi et nous verrons en quoi ils peuvent avoir des répercussions sur la pertinence de la pratique professionnelle du professeur. Enfin, le "soi réel", c'est-à-dire ce qu'est la personne réellement peut être en relation avec le "soi professionnel" et agir sur la réussite des élèves.

Nous ne considérerons, dans cet article, que certains indicateurs intervenant dans la réussite des élèves : la motivation, le fait de donner du sens aux apprentissages et, enfin, l'engagement dans les activités.

Notre étude repose sur des observations de classes d'écoles primaires, de collèges et de lycées, complétées par des entretiens dirigés avec quelques enseignants en exercice.

La personne de l'enseignant

La base de la relation pédagogique maître/élève

La définition première du mot "personne", vient de persona (en latin, le "masque" derrière lequel l'individu cache sa vraie nature). Dans la classe, la personne enseignante possède deux entités visibles par les élèves : celle en lien avec son propre vécu personnel mais aussi celle en représentation dans le cadre de l'école, de sa classe et de sa relation aux autres.

Bien souvent, un enseignant en début de carrière se focalise sur les contenus didactiques, rassurants quant aux objectifs de réussite des élèves. Mais d'autres facteurs plus pédagogiques ne doivent pas être négligés

C'est pourquoi, sans compter sur l'importance liée à la didactique, il est sans conteste essentiel de s'interroger sur la nature de ces derniers pouvant influencer la réussite des élèves.

Que signifie "faire réussir les élèves"?

La réussite de notre école tient d'abord à ce qu'elle enrichit tous les élèves et les futurs citoyens de connaissances, de compétences et de règles de comportement jugées aujourd'hui indispensables à une vie sociale et personnelle réussie.

Il s'agit, dans un premier temps, d'assurer à tous les élèves la maîtrise du "socle", de leur permettre des parcours avec des apprentissages divers et ainsi d'entrer dans des processus de formation tout au long de la vie.

Il s'agit, ensuite, "d'élever" les élèves, de les aider à devenir des adultes, des personnes autonomes et responsables, à cultiver le respect de soi et celui des autres, à développer la confiance en soi et dans les autres. Sur le plan collectif, il importe que les élèves apprennent à reconnaître l'éminence des valeurs partagées, notamment de la laïcité, et la nécessité des règles et des usages communs.

La réussite des élèves repose également sur les personnels responsables de leur instruction et de leur éducation. Ces derniers doivent aujourd'hui travailler autrement, en particulier en apportant aux élèves la stabilité et la sécurité qui leur est nécessaire pour grandir et se former. L'enseignant joue donc un rôle de premier plan.

La "réussite" des élèves associée à la personne enseignante

Si l'on considère que l'aspect pédagogique est à prendre en compte dans la réussite des élèves, il faut alors s'interroger sur ce que l'on entend par "réussite". Nous émettons donc les postulats déjà énoncés selon lesquels la réussite étudiée est celle valorisée par la motivation des élèves, par l'engagement de ces derniers dans les activités qui leur sont proposées. La véritable réussite est quand l'élève est capable de "mettre en projet". En ce qui concerne la motivation, on distingue la motivation extrinsèque, plus facilement observable et évaluable lors de nos visites de classe notamment, et la motivation intrinsèque qui intéresse la relation de l'élève avec les savoirs. La mise en oeuvre de ses savoirs par l'enseignant, tout particulièrement par les différentes transpositions didactiques possibles, est, dans un climat de classe, le moteur favorable aux apprentissages.

Marc Bru et Louis Not [3] distinguent la fonction de motivation de celle de la didactique : ces deux fonctions sont communes à la pédagogie du projet. Celle de la motivation est l'engagement des élèves dans des activités dont ils perçoivent le sens ; ainsi, ils peuvent renouveler leur intérêt pour l'école. La partie didactique est, quant à elle, le traitement des connaissances et des compétences à restituer dans le projet.

"Les États du soi"

Dans la construction de la personne enseignante, le "soi professionnel" est en constante évolution au travers de ses différents états.

Les différents "états du soi"

Nous nous référerons dans un premier temps à la notion du soi de Carl Rogers : "Le soi est la manière dont un individu vit ou réussit à symboliser dans son conscient le vécu de son organisme" [4].

Ada Abraham met en avant des "états du soi" chez la personne enseignante et nous permet ainsi de voir l'enseignant dans sa classe sous un angle nouveau [5]. Elle distingue dans un premier temps le "soi réel" : il s'agit du soi que nous avons construit au niveau affectif et matériel. C'est ce que nous sommes réellement. À côté de ce "soi réel", il existe un autre soi mis en avant par Ada Abraham, il s'agit du "soi professionnel" : "Le soi professionnel est une instance psychique, un système multidimensionnel comprenant les relations de l'individu envers soi-même et envers les autres signifiants dans son champ professionnel". Chacun va, effectivement, être amené à se construire sa propre identité dans le cadre de l'exercice de son métier. L'enseignant se construit un "soi professionnel", celui-ci est étroitement lié au contexte particulier avec lequel il a travaillé et peut être en opposition avec le soi réel. Ce soi professionnel est également sujet à une évolution au cours de la carrière du professeur des écoles. Ada Abraham le décline en trois états qui vont influencer la construction de la personne enseignante et jouer sur la pratique et l'efficacité dans l'exercice du métier.

Le "soi par rapport à l'autorité"

Le métier d'enseignant est un métier extrêmement hiérarchisé. Au cours d'une inspection, la préoccupation de l'enseignant est de savoir comment va se passer son évaluation. Il est donc dans une logique du soi par rapport à l'autorité et va se façonner en fonction de ce que souhaite l'autorité. Le professeur des écoles doit donc s'adapter à la hiérarchie et essayer de moduler les écarts qui peuvent exister entre les attentes de ses supérieurs et la réalité quotidienne de la classe. En effet, le contexte scolaire est souvent un lieu de contradiction difficile à gérer, tout particulièrement pour un enseignant débutant.

Le "soi par rapport aux élèves"

Il relève de tout ce qui est de l'ordre de nos attitudes et comportements, un enseignant réagit différemment en fonction de son public. Tout professeur des écoles a également un regard par rapport à l'enfant (l'enfant qu'il a été, l'enfant qu'il aurait voulu être...). Le "soi par rapport aux élèves" vise donc à donner de l'importance au côté enfant de l'adulte.

Le "soi idéal"

Il est important puisque c'est celui vers lequel chaque maître aspire. C'est l'image parfaite, idéalisée que l'on se fait du bon enseignant. Les données des recherches d'Ada Abraham présentent des images de soi empreintes de perfection, d'une idéalisation sans reproche. En effet, aujourd'hui, l'enseignant doit se présenter avec une image parfaite. Il gère et maîtrise : la classe, les savoirs didactiques et parfois même les problèmes sociaux et psychologiques. Ce "soi idéal" peut venir perturber les autres états du soi. Cependant, Ada Abraham dénonce les dérives d'un "soi idéal" trop imposant : elle parle notamment à ce sujet "d'aliénation du soi", de "besoin accru de reconnaissance", "d'attitude dépressive ou de difficulté de communication". Un soi idéal trop fort risque d'occasionner une difficulté à rester dans la réalité professionnelle.

"Le soi social"

Ce nouvel état du soi professionnel se construit dans la réalité du métier d'aujourd'hui [6]. Les Instructions officielles ont fait évoluer la pratique de l'enseignant puisque celui-ci doit travailler en partenariat et en équipe pour accomplir sa mission première qui est de faire réussir tous les élèves : conseil de cycle, conseil d'école ou encore conseil des maîtres sont autant d'occasions de rencontrer les différents acteurs du système éducatif. "Le soi social" est donc en lien avec l'évolution du métier.

Depuis 1989, la loi d'orientation régit les relations de l'enseignant avec les autres éléments essentiels de l'école : professeurs, personnels de l'école et partenaires extérieurs de l'école dont les parents. L'enseignant devient un "être social". L'importance de l'ouverture sur les autres est affirmée, contrairement à une époque où chaque enseignant était dans un monde clos où aucun regard extérieur n'était admis (sauf hiérarchique).

La personnalité de l'enseignant va donc être influencée par ces différents états du soi. Des répercutions sur la relation maître-élève pourraient avoir lieu. C'est dans ce cadre théorique que nous allons effectué nos recherches et nos expérimentations sur ce qui influence la réussite des élèves dans cette relation binaire.

L'influence du "soi professionnel"

L'influence du "soi par rapport aux élèves"

Par son attitude physique, l'enseignant peut favoriser la réussite des élèves

Ses prestations sont quotidiennement soumises à des exigences qui ne sont pas sans rappeler celles du théâtre : position du corps, travail du geste, du regard et de la voix. Un professeur de collège affirme qu'"il doit à tout moment choisir sa place dans la classe en fonction du type de son intervention, s'assurer que l'intensité de sa voix corresponde aux attentes de l'auditoire, vérifier que ses gestes aident son action en cours". Pour certains, ce n'est qu'avec le temps et l'expérience que ces compétences se construisent. Une réflexion sur leur influence auprès des élèves permet de bien comprendre en quoi elles pourraient avoir une incidence sur la réussite de ces derniers.

La voix et le silence

La voix est un moyen de communication extraordinaire étant donné qu'il permet aux êtres vivants de se comprendre entre eux, que ce soit par la parole pour les hommes ou par les cris pour les animaux. De plus, la voix trahit souvent nos sentiments. Il est donc facile de déceler l'état psychologique de quelqu'un, simplement en l'écoutant parler. Cependant, lorsque l'on sait utiliser sa voix, il est possible de simuler des sentiments sans forcément les éprouver. Pour y parvenir, il faut apprendre à jouer avec sa voix. Expérimenter les différents registres d'émotions que la voix peut véhiculer est une façon d'exploiter les possibles et par là même d'apprendre à en maîtriser les différentes tonalités. Ainsi, une réaction chez l'élève peut être attendue. Les intonations peuvent déterminer l'attitude à adopter en réponse. Le silence constitue, lui aussi, un outil à utiliser afin de manifester son mécontentement.

La communication non verbale : gestes, regard et position du corps de l'enseignant

Elle ne s'appuie pas sur la parole mais se traduit au travers du corps. Les membres supérieurs et inférieurs sont sollicités, avec toutefois une préférence pour l'usage des mains. Le visage est utilisé fréquemment. Il offre une multitude d'expressions. Souvent, il suffit d'un regard pour exprimer un sentiment, et la parole n'est plus nécessaire. Nombre d'enseignants s'expriment à travers ce moyen de communication. Combien, même sans le vouloir, ont déjà marqué un sentiment à l'égard d'un élève par un regard ou une expression du visage qui condamne ou félicite. Sans qu'aucune parole blessante ne soit prononcée, la répétition de ces gestes peut constituer la plus terrible des sentences. Mais, aussi, les enseignants comme les élèves se servent de leurs mains pour expliquer, montrer, décrire. Ce procédé est très développé en école maternelle et permet à l'adulte de "s'économiser sur le plan vocal" tout en maintenant la communication. Les gestes ont pour but d'appuyer le discours. Nous avons pu observer diverses gestuelles mises en place pour capter l'attention des élèves en début de petite section, les aider à se concentrer. Il s'agissait de montrer ce dont on parlait, de mettre le doigt devant la bouche pour se taire, de frapper dans ses mains au moment des rotations entre les différents ateliers...

Le regard constitue un outil très efficace. Dans la même perspective que les gestes, il permet de "s'économiser sur un plan vocal". Il a un effet indéniable sur le comportement des élèves. Moyen de communication, il est un instrument important de l'autorité. Souvent, un regard sévère en dit plus qu'un avertissement ou une remontrance. Parfois plus convaincant que les mots, il permet de manifester un sentiment d'agacement ou d'encouragement. De plus, il rend possible une relation duelle qui n'est pas toujours évidente lorsque l'on souhaite communiquer avec un élève au sein d'un groupe. Il crée aussi, dans la classe, un climat de confiance favorable aux apprentissages.

L'attitude et la position du corps de l'enseignant sont essentielles dans la gestion d'une classe. En effet, nous pensons que c'est à travers l'appropriation de l'espace que l'engagement des élèves dans le travail demandé et leur réussite sont possibles. Nous avons eu l'occasion d'observer différents lieux de positionnement de l'enseignant : le bureau, devant le tableau, entre les rangs, voire à l'arrière de la classe (ce qui permet de voir sans être vu). La position debout, la surélévation, soit assis sur le bureau, assis sur le coin d'une table d'élève ou encore assis à la table d'un élève, à la manière d'un élève, nous semblent intéressantes. Elles permettent de voir l'ensemble de la classe tout en variant les points de vue (sur les élèves, l'espace global) et en se détachant d'une attitude trop rigide vis-à-vis des élèves.

Pour capter leur attention, certains enseignants sont obligés de manifester une réelle présence physique : la gestion du corps intervient alors fortement pour assurer la "prise" sur la classe. François [7] considère que leur comportement est déterminant face aux prises de parole de l'élève. Par la multiplicité de leurs attitudes, "gestion du groupe, retrait volontaire, interventions ponctuelles pour recentrer le thème, valorisation du discours", ils renforcent la capacité de chacun de s'exprimer seul face à un groupe. L'attitude de l'adulte dans la communication est donc primordiale.

Tous les éléments repérés évoquent une théâtralisation de l'espace de la classe : poser sa voix, travailler son regard, ses déplacements, son positionnement. Ceux-ci favorisent un climat propice à la réussite des élèves.

Caractéristiques de la relation enseignant-élève

Le "soi par rapport aux élèves" par des attitudes et comportements peut, lui aussi, venir influencer le soi professionnel.

La spécificité du métier, parce qu'il s'adresse à des enfants à aider, prendre en charge, comprendre, va mettre en jeu des projections personnelles. G. Mauco [8] écrit à ce sujet : "Sans doute l'enfant qu'est l'élève ne représente pas dans l'inconscient du maître des valeurs symboliques aussi investies affectivement que dans l'inconscient des parents. Mais l'enfant reste néanmoins un symbole chargé de résonances affectives dans l'inconscient de l'adulte. Il attire inconsciemment celui qui reste attaché à sa propre enfance." La relation enseignant-élève met en évidence une volonté inconsciente de compléter ce qui a été inachevé, de rajouter ce qui a manqué, de perfectionner ce qui n'a jamais pu l'être. En effet, celle-ci permet de retrouver l'élève qui est en l'enseignant et à qui il a manqué quelque chose. Ainsi l'action éducative se veut d'apporter à l'élève (et inconsciemment à l'élève qui est en lui) plus que ce qu'elle lui a induit lorsqu'il était élève. Certains manques qui perdureraient depuis l'enfance pourraient ainsi être comblés.

Le rapport à l'élève est une relation qui se construit selon les aléas de la vie de classe : les relations se font et se défont, rien n'est vraiment acquis sur une journée. Ceci peut perturber l'enseignant et provoquer des angoisses. Il arrive régulièrement qu'un événement de la journée, une réflexion, voire un conflit avec l'élève, viennent perturber le maître jusque dans son sommeil. Louis Basco écrit à propos des enseignants : "[...] dans le témoignage de leur vécu surgit souvent l'expression de troubles personnels ou scolaires rencontrés lorsqu'ils avaient précisément l'âge des élèves avec lesquels ils se sentent dans l'embarras. Ce sont leurs confusions à eux qui, non résolues, ressurgissent au plan inconscient à l'occasion de celles que vivent les élèves [...]". Ainsi ce rapport (élève-enseignant) ambigu et l'angoisse qui en ressort ont une influence directe sur la réussite des élèves. L'angoisse de l'enseignant, ses craintes face à un élève ou à un groupe sont ressenties au plus fort degré par les élèves et apparaissent alors dans le travail produit.

L'influence du "soi par rapport à l'autorité"

Tout enseignant doit se conformer à la structure hiérarchique et oeuvrer à la mise en place des textes officiels : instructions officielles, loi d'orientation, programmes...

Quelles influences le rapport à l'autorité peut-il avoir sur son propre comportement ?

Lors des visites institutionnelles, les enseignants reçoivent leur supérieur ou garant de la hiérarchie. Par la même, certains peuvent changer leur comportement par rapport à l'élève. En fonction des attentes de la hiérarchie, ils peuvent accepter, décider, renoncer à des attitudes ou des comportements pour lesquels ils avaient de véritables convictions. Ce qu'ils sont par moments au cours de l'exercice du métier se forge en conséquence de leur relation à la hiérarchie. Les conseils, les orientations relevés après une visite d'inspection les obligent dans certains cas à de réels changements. Ils sont placés dans un cadre institutionnel officiel, à respecter à travers des programmes et instructions. Quand bien même, ils ne comprendraient pas leur pertinence, ils sont dans l'obligation de les appliquer et d'en rendre compte aux différents corps d'inspection. Par ailleurs, la gestion de leur carrière administrative les place souvent dans une délicate position, sachant que la note attribuée est fonction de la qualité d'un certain nombre d'indicateurs que nous avons en partie relevés.

Des témoignages nous affirment qu'il est parfois bien difficile de mettre en adéquation des convictions personnelles et des contraintes imposées. Ils nous révèlent que ce "soi par rapport à l'autorité" a même des conséquences néfastes sur les élèves lorsqu'il est trop éloigné du "soi idéal".

L'influence du "soi social"

L'enseignant a aujourd'hui un rôle social croissant. La construction du "soi social" est dépendante de multiples relations professionnelles s'affirmant par un réseau de relations humaines à l'intérieur, mais aussi à l'extérieur, de l'établissement. Ceci permet l'approfondissement ou le support à l'acquisition de savoirs, de savoir-faire mais aussi de savoir-être. La personnalité de l'enseignant, sa façon d'être au sein d'un groupe, sa capacité à travailler en équipe sont des aspects de son "soi social" en constante évolution.

Nous relevons trois types de relations : avec les parents d'élèves, les associations et les intervenants extérieurs.

Les parents d'élèves

Plus de deux tiers des enseignants entrent en communication avec les parents en ayant pour objectif "d'ouvrir l'école aux parents", et la quasi-totalité "pour aider les parents à intégrer l'école et pour les impliquer dans la vie scolaire de l'établissement". Au niveau de la classe, un des objectifs des enseignants est "d'impliquer les parents dans la scolarité de leur enfant". Ils insistent sur le regard que l'enfant porte sur l'école, influencé par ses parents, et souhaitent les impliquer afin d'assurer une meilleure assiduité des élèves.

L'absence des parents dans l'école, leur non-engagement dans la scolarité et le manque de relation avec l'enseignant sont des facteurs néfastes pour l'apprentissage des enfants qui se sentent délaissés et qui perdent toute motivation. Quel sens donner alors à l'école ?

Une relation difficile entre ces adultes est également nuisible pour la scolarité de l'enfant. Ce dernier a besoin de stabilité et surtout de cohérence pour travailler dans un climat de confiance. S'il existe des tensions, des difficultés dans les relations, cet état de fait peut avoir des conséquences sur le climat de la classe ou de l'école (répercussions sur le fonctionnement y compris pédagogiquement).

Des relations difficiles entre les adultes qui l'entourent peuvent constituer, pour l'enfant ou le jeune, une source de perturbation. Un enseignant nous a témoigné d'un cas où l'enfant a souffert d'une rupture de collaboration suite à un conflit interpersonnel entre ses parents et l'enseignant, entraînant une pression supplémentaire chez l'enfant nuisant à sa relation avec le maître et à ses apprentissages.

Tous les enseignants interrogés nous ont affirmé que lorsqu'un réel travail de partenariat est établi, il est toujours bénéfique pour l'enfant. Certains affirment même que l'on ne peut rien faire sans les parents. L'impact est d'autant plus positif lorsque les parents défendent, auprès de leur enfant, le rôle de l'enseignant et les valeurs de l'école. L'épanouissement de l'élève dans l'établissement scolaire et en dehors, son sens de l'effort, dépendent largement de sa motivation et sont donc liés à la qualité du dialogue entre l'enseignant et sa famille. L'importance et les effets bénéfiques d'une ouverture de l'école sont relevés. Celle-ci permet des rencontres décontextualisées avec les parents et la mise en place de liens de confiance avec ceux-ci. Elle conditionne le bon déroulement du travail qui peut être réalisé.

Un tel engagement des maîtres est un vecteur important de la construction du "soi social". Il peut contribuer, par ailleurs, à affirmer la stabilité d'autres états du "soi professionnel".

Les associations d'accompagnement à la scolarité

Leurs actions s'inscrivent dans la problématique des apprentissages en partenariat essentiellement en zep (zone d'éducation prioritaire) et zones sensibles.

Elles apportent l'appui et les ressources dont les enfants ont besoin pour réussir sur le plan scolaire, qu'ils ne trouvent pas toujours dans leur environnement familial et social.

L'accompagnement à la scolarité constitue un enjeu fort. Il est pour des enfants et des jeunes, l'occasion de prendre espoir, de comprendre, de donner du sens aux apprentissages, d'éprouver du plaisir à faire et à découvrir, en complément de l'action de l'école, du collège, voire du lycée. Ce soutien semble être un élément fondamental de l'égalité des chances. Enfin, elles permettent une valorisation des acquis des élèves afin de renforcer leur autonomie personnelle et leur capacité de vie collective, par la pratique de l'entraide et l'encouragement du tutorat entre les jeunes. La dernière mission de ces associations, non des moindres, est d'accompagner les parents dans le suivi de la scolarité des enfants et de faire en sorte qu'ils s'y impliquent quel que soit leur niveau culturel.

La relation de partenariat entre l'enseignant et l'association va, en théorie, permettre d'assurer la continuité de l'acte éducatif et la cohérence entre les activités scolaires et les actions d'accompagnement. L'aide de l'enseignant est précieuse par toutes les informations qu'il peut transmettre à propos de l'élève et les conseils qu'il promulgue aux équipes.

Conscient de l'existence d'un partenariat entre l'école et l'association, l'élève perçoit des valeurs de référence propices à ses apprentissages. Cette stabilité va augmenter sa motivation, et il améliorera ses résultats. Il développera ainsi une plus grande estime de soi.

Il arrive que les associations d'accompagnement à la scolarité mettent en place des projets en collaboration avec l'école et les parents. Dans ce genre d'action, chacun des acteurs se sent valorisé : l'élève perçoit une mobilisation autour de lui, les parents peuvent aider leur enfant selon leurs possibilités et le professeur des écoles rencontre l'élève dans un cadre différent.

La communication et le dialogue entre les associations, les parents et l'école restent fondamentaux pour le bon fonctionnement d'un tel partenariat. De plus, lorsque l'association peut promouvoir un certain nombre d'actions en lien avec l'école, il en ressort un effet largement bénéfique sur les apprentissages des élèves.

Les intervenants extérieurs

Par une bonne maîtrise des savoirs et en sachant se conformer aux attentes de l'institution, ces connaissances formelles ou informelles feront évoluer son "soi social" de façon positive en modérant les influences du "soi idéal" sur le "soi professionnel" de l'enseignant.

Concernant la collaboration engagée dans le travail de partenariat, elle s'organise en une distribution des tâches selon les compétences de chacun. Les enseignants restent les seuls responsables pédagogiques, même si les tâches sont partagées selon les compétences.

Une bonne coopération et entente entre les enseignants et intervenants extérieurs peut avoir un effet positif sur les apprentissages des élèves. La qualification et la compétence des intervenants sont des éléments indispensables à une bonne relation de travail.

On peut mesurer les effets sur les apprentissages. En premier lieu, des professeurs attestent que les savoirs acquis sont mieux maîtrisés grâce à l'expertise possédée dans un domaine spécifique ou spécialisé par la personne qui les accompagne. Mais, aussi, ils relèvent le fait que de travailler à deux permet des moyens différents au niveau des démarches et tout particulièrement une meilleure gestion des travaux de groupe.

L'évolution du métier d'enseignant nécessite aujourd'hui une adaptabilité des professeurs afin de correspondre au mieux à ce que l'on attend d'eux. L'ouverture sur leur environnement professionnel, leur façon d'être dans l'école en tant que micro-société sont le reflet du "soi social", aspect important de la personne enseignante.

Une coopération harmonieuse avec les intervenants extérieurs favorise la formation de l'enseignant mais aussi la construction de son "soi social". Ainsi, la qualité de cette entente humaine peut être un facteur favorisant les apprentissages des élèves.

La loi d'orientation de 1989, renforcée par celle de 2005, demande au professeur d'être un individu social dans un tissu éducatif toujours plus dense, dans le but d'une éducation encore plus efficace. Notre recherche traite de trois relations particulières qui vont faire évoluer le "soi social" de l'enseignant : l'enseignant et les intervenants extérieurs, l'enseignant et les associations d'aide d'accompagnement à la scolarité, l'enseignant et les parents.

Des relations de partenariat entre l'enseignant et ces différentes instances constitueront un modèle de coopération pour l'élève, lui offrant un cadre de référence stable. Nos enquêtes ont permis de mettre en évidence que les apprentissages dépendaient de la qualité de ces liens.

Nous n'avons répertorié ici que les principaux partenaires de la personne enseignante, mais nous pourrions en citer encore bien d'autres qui agissent de façon plus ponctuelle. Les partenariats sont donc aujourd'hui indispensables à l'école sur tous les plans, institutionnel, social, pédagogique, et sont un facteur déterminant de la réussite des élèves.

L'influence du "soi idéal"

Le "soi idéal" définit en effet le soi tel que l'enseignant voudrait être conformément à ses valeurs, ses idéaux et ses aspirations. L'image idéalisée est l'illusion que se fait l'enseignant. Mais ce "soi" peut être également en relation avec les attentes de la société envers l'école.

Pour certains enseignants, ce "soi" s'est forgé dès l'enfance au cours de leur scolarité par l'image (positive ou négative) qu'ils ont eue d'un enseignant [9]. D'autres l'ont construit progressivement par leur engagement militant ou par leurs motivations initiales à l'entrée dans le métier [10].

Le "soi idéal" influencé par l'institution

L'enseignant doit répondre à des attentes vis-à-vis de l'institution. Ainsi, un idéal s'établit déjà.

Effectivement, lors des visites institutionnelles, on retrouve cet idéal dans les fiches de préparation qui reflètent souvent des séances parfaites, telles que le maître aimerait qu'elles se déroulent. Cependant, bien souvent, il existe un écart entre celles-ci et la réalité de la classe.

Il est en général difficile de respecter le prescrit. L'analyse des écarts entre le prescrit et le réel devient alors une aide précieuse.

C'est ainsi que l'on peut dégager deux constructions du soi différentes. La première est plus militante, ancrée dans des conceptions très fortes du métier, poussée par l'exigence de faire toujours mieux dans sa mission d'instruire et d'éduquer. La seconde est davantage portée sur des convictions opposées, s'impliquant modérément, tout en menant une carrière sereine et sans embûches.

Cas d'un enseignant marqué par un "soi idéal" fort

Certains se sentent parfois dépassés par les événements et n'arrivent plus à être conformes à l'image qu'ils se font de l'enseignant idéal. Il peut arriver, en effet, de ne plus être en concordance avec ce qu'ils aimeraient être. Différentes situations de vie professionnelle font que l'image idéalisée de l'enseignant est remise en cause impliquant un sentiment d'échec, la peur de ne pas savoir comment faire face à une situation non maîtrisée.

Marie-Thérèse Auger et Christiane Boucharlat [11] relatent les travaux de M. Huberman qui a réalisé une enquête auprès d'enseignants du second degré en Suisse. Elles révèlent que 40 % des enseignants interrogés estiment avoir "craqué" à un ou plusieurs moments dans leur carrière. C'est le terme anglais burnout qui traduit le mieux cet état d'épuisement. La cause ? Elle serait "la conséquence du stress répété que l'on retrouve surtout chez les enseignants idéalistes qui donnent beaucoup d'eux-mêmes. Il se caractérise par un processus de désillusion, de désenchantement, un sentiment d'échec dans la réalisation de l'idéal du moi professionnel".

Il existe donc bien un surinvestissement de certains enseignants anxieux qui ne veulent pas renoncer à leur idéal.

Cette réaction n'est pas la seule possible, puisque Ada Abraham en décrit également trois autres : un conflit entre l'idéal et la réalité qui crée une attitude fluctuante en classe, une position de fuite face à une réalité trop anxiogène pour l'enseignant, ou bien, chez certains, un équilibre acceptant le conflit et essayant d'y apporter des solutions. C'est de cette dernière attitude que l'on peut essayer de retirer le plus d'éléments de soutien. C'est parfois grâce au regard extérieur d'un formateur, mais aussi par eux-mêmes, que certains prennent conscience de leur état et essaient de préférer une attitude sereine plutôt que de rester dans cet état d'anxiété.

Cas d'un enseignant possédant un "soi idéal" faible

Chez certains enseignants le "soi idéal" ne vient pas perturber le "soi professionnel". En effet, toutes les difficultés sont intériorisées et ne parviennent pas (même si elles sont réelles) à détruire leur détermination et leur pratique. Cette approche du métier leur permet ainsi de mener une carrière sereine, détachée des conflits avec les parents et l'institution. Cette situation n'altère en rien leur relation avec le groupe-classe ni même leur postulat en l'éducabilité de chaque enfant. En clair, ils parviennent à se détacher de ce qui, dans le métier, semble inhérent.

Le "soi réel" peut favoriser la réussite des élèves

Nous associons le "soi réel" à la personnalité de l'enseignant dans la vie de tous les jours : il s'agit de la façon dont le sujet est réellement. C'est donc la personne humaine qui est considérée ici, celle qui se cache derrière le masque de l'enseignant.

Nous formons l'hypothèse que notre soi réel, profond, est aussi sollicité dans notre vie professionnelle et a donc une influence sur la réussite des élèves. L'enseignant joue un rôle dans la classe en motivant les élèves et en usant d'autorité. Il apparaît clairement que l'on ne peut tricher avec les élèves, et cette réalité s'affirme dans le rapport qui se crée avec eux. Ainsi, cette dernière partie laisse entrevoir des éléments plus personnels issus d'un "soi réel" qu'il semble intéressant d'analyser au regard de l'influence qu'ils peuvent avoir sur la réussite des élèves.

Un mauvais équilibre

Le "soi professionnel" peut venir perturber le "soi réel". Ce mauvais équilibre entre "soi professionnel" et "soi réel" chez des enseignants peut être relevé. Ils s'avouent fatigués, physiquement et nerveusement, souffrent du bruit et de la violence des élèves, ont de plus en plus recours à des arrêts maladie... Ainsi, une vaste étude de la MGEN (Mutuelle générale de l'Éducation nationale) intitulée "climat scolaire et conditions de travail", rapportée par le Quotidien du médecin en juillet 2004, atteste que "la moitié des arrêts de travail de plus de quinze jours sont liés au stress et à la violence du lieu de travail", d'après les propos du psychiatre Mario Horenstein. Cependant, "les conditions de travail ne sont pas responsables, ce sont plutôt des facteurs aggravants", insiste Richard Rechtman (psychiatre et médecin chef à l'hôpital de La Verrière, établissement de la MGEN). Les premiers résultats montrent également que la plupart des chefs d'établissement sont conscients du stress subi par leur personnel.

Il est donc important de savoir gérer son énergie, d'éviter l'éreintement, ce qui suppose un soutien, une stabilité et un équilibre entre "soi professionnel" et "soi réel". Il nous faut donc atteindre cet équilibre entre le temps personnel et le temps professionnel.

Une autre dérive résultant d'un mauvais équilibre entre "soi professionnel" et "soi réel" peut se traduire par un soi réel trop imposant. Dans ce cas précis, nous énonçons les moments où la vie personnelle du professeur des écoles vient interférer sur son "soi professionnel". Des difficultés de la vie intime peuvent ainsi venir agir sur les conditions de travail de l'enseignant.

Tout comme dans l'ensemble des professions, il n'est pas facile de dissocier sa vie privée de sa vie professionnelle. Il est vrai que lorsqu'une personne est confrontée à des soucis personnels, il est difficile d'en faire fi dans l'exercice de son métier. Ces derniers vont alors jouer défavorablement sur le travail des élèves et leur réussite.

Des problèmes personnels, même mineurs (disputes, contrariétés familiales, fatigue) peuvent déstabiliser le rapport à l'élève et la confiance en soi. La prise de conscience des liens possibles entre le "soi réel" et le "soi professionnel" déséquilibrant pour la personne est à engager. Elle place l'enseignant face à la vérité de son "soi réel". Dans le cas où ce dernier serait perturbé ou fragilisé, le professeur devrait engager, au mieux, une procédure de changement de soi pour mieux maîtriser les effets que cela pourrait avoir sur le "soi professionnel".

Une bonne gestion entre "soi professionnel" et "soi réel"

Ainsi, il existe un lien évident entre le "soi réel" et le "soi professionnel", cependant l'un ne s'impose pas toujours à l'autre. Une bonne gestion entre ces deux "soi" est la clef de conditions de travail efficaces.

Une enseignante en lycée nous a exposé son point de vue : "si on veut être un bon professeur, c'est peut-être important d'avoir un bon équilibre personnel parce que je crois qu'on ne peut pas faire bien les choses si on est frustré sur le plan personnel. Je pense que c'est important de se sentir bien dans sa peau, ça fait un tout, peut-être qu'il y a des gens qui le trouvent autrement, moi il faut que je sois équilibrée sur un plan intime pour être équilibrée professionnellement."

Mais nous pouvons relever des cas où des difficultés existent au niveau du "soi professionnel" ou du "soi réel" sans pour autant qu'il y ait de conséquences néfastes sur la vie privée ou sur la vie professionnelle. Comment expliquer en effet, que des enseignants s'écroulent dans leur vie privée (divorce, séparation, tensions familiales diverses) alors qu'ils continuent à bien fonctionner dans leur vie professionnelle ?

Ainsi, il semble évident qu'un lien existe entre le "soi réel" et le "soi professionnel", qu'ils soient en conflit ou en complémentarité, mais l'un et l'autre ne peuvent fonctionner séparément. Le "soi professionnel" ne peut, en effet, s'abstraire complètement de l'empreinte du "soi réel".

Une formation personnelle à la relation pédagogique et aux autres

À travers cette étude, nous avons tenté d'apporter des éléments de réponses sur l'influence de la personne enseignante sur la réussite des élèves. Car c'est bien là l'essentiel de notre recherche : considérer que ce que l'enseignant est, tant dans sa vie professionnelle que dans sa vie privée, va avoir des conséquences sur la vie de la classe.

Un "soi professionnel" va se forger progressivement tout au long d'une carrière et d'une vie professionnelles. Ce dernier va se construire au travers des quatre états "soi par rapport aux élèves", "soi par rapport à l'autorité", "soi idéal" et "soi social". La "personne enseignante" s'équilibre entre les "soi réel" et "soi professionnel".

Cette confirmation nous amène à nous interroger, d'une part, sur le recrutement et, d'autre part, sur la formation initiale et continue des professeurs. En effet, les concours de recrutement actuels ne sont pas centrés sur des repérages par rapport aux aptitudes des candidats à maîtriser le volet relationnel du métier. Or nous connaissons l'importance de ces facteurs dans la pratique quotidienne de classe de l'enseignant, mais aussi sur la réussite des élèves. En outre, étant amené à travailler en partenariat avec les nombreuses personnes qui l'entourent, il serait nécessaire de pouvoir estimer cette capacité aux concours. Par ailleurs, les formations actuelles proposées aux différents professeurs stagiaires offrent une très grande part à l'expertise didactique. Cette dernière est nécessaire à une conduite sereine et consciencieuse d'une classe. Cependant, la réalité des pratiques professionnelles expérimentées dès les premiers stages en responsabilité les place devant une autre vérité : celle des drames et des douleurs qui touchent leur personne rapportés aux tuteurs. Certes un volume horaire en formation générale et commune est proposé mais il est nettement insuffisant. Il serait donc souhaitable, lors de l'année de formation à l'IUFM, de proposer aux stagiaires une formation de la personne enseignante, c'est-à-dire une formation personnelle à la relation pédagogique et aux autres. Apprendre à travailler en équipe, apprendre à accueillir les parents et à dialoguer avec eux : cela semble être des paramètres indispensables pour commencer une carrière sereine. Une formation continue qui permettrait aux enseignants d'approfondir l'acquisition de techniques d'auto-analyse de leurs comportements est à valoriser. Ainsi, on donnerait aux enseignants la possibilité de consolider leurs aptitudes à établir des relations constructives et déculpabilisées.

Bibliographie

    [1] Abraham Ada, dir., L'Enseignant est une personne, Paris, ESF, 1984.
    [2] Basco Louis, "L'influence du "soi social" dans la construction de la personne enseignante", Chemin de formation au fil du temps, n° 10, à BiblioItemître.
    [3] Bru Marc., NOT Louis, Où va la pédagogie de projet ?, Édition Universitaire du Sud, 1987.
    [4] Rogers Carl, On becoming a Person, Boston, Hougton mifflin, 1961.
    [5] Abraham Ada, Le Monde intérieur des enseignants, Issy-les-Moulineaux, Nouvelle édition, EAP, 1982.
    [6] Basco Louis, "La construction du "soi social" de l'enseignant par la mise en place d'un travail de partenariat efficace", Sklholé, à BiblioItemître.
    [7] François F., Jeux de langage et dialogues à l'école maternelle, CRDP Midi-Pyrénées, 1994.
    [8] Mauco Georges, Psychanalyse et éducation, Paris, Flammarion, coll. "Champs", 1999.
    [9] Basco Louis, "Une approche nouvelle de l'angoisse de l'enseignant", Psychologie de l'éducation, Tours, 2004, p. 163-174.
    [10] Basco Louis, L'Évolution de la volonté d'enseigner dans le premier degré. Étude de représentations, Thèse de doctorat en sciences de l'éducation sous la direction de Guy Avanzini, Lyon-2, 2001.
    [11] Auger Marie-Thérèse, Boucharlat Christiane, Élèves difficiles, profs en difficultés, Chronique sociale, coll. "Pédagogie/formation", 2004.

(1) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

Idées, n°148, page 50 (06/2007)

IDEES - Influences de la personne enseignante sur la réussite des élèves