Dossier
Les mutations monétaires et financières depuis les années 1980

Gilles Martin, professeur de SES au lycée Lakanal de Sceaux (92)

Pas besoin de longs discours pour se persuader que les phénomènes monétaires et financiers jouent un rôle croissant dans les économies modernes. Pourtant, la nature et les enjeux des mutations monétaires et financières que nous connaissons depuis les années 1980 sont souvent mal perçus. De plus, ces évolutions sont vécues comme purement exogènes, l'économiste se contentant d'expliquer ex post des réalités qui le dépassent.
Le bilan ici proposé vise à éclairer ces mutations et à vous initier aux nouveaux débats théoriques qu'elles ouvrent.

Faut-il abandonner la courbe LM ? Ceux d'entre vous qui n'enseignent pas la macroéconomie dans l'enseignement supérieur ne se sont probablement jamais posé cette question. Et une partie des autres considère peut-être que ce type de présentation de la théorie keynésienne est simpliste et obsolète.

Lorsque David Romer, éminent économiste de Berkeley, pose la question en 20001, il suscite de nombreux débats tant aux États-Unis qu'en France, car son objectif est de construire un modèle didactique qui soit plus représentatif des politiques monétaires contemporaines que le modèle canonique IS-LM2. À l'image de cet exemple, le dossier tente d'illustrer la formule de John R. Hicks : "La théorie monétaire est moins abstraite que le reste de la théorie économique ; elle ne peut éviter une relation avec la réalité qui manque parfois dans d'autres théories économiques."

En matière financière, les bouleversements des vingt dernières années ont été tout aussi grands que sur le plan monétaire. Pour mieux comprendre la situation française actuelle, il faut à la fois adopter une perspective historique soulignant la rupture par rapport au système financier construit dans l'après-guerre et une perspective comparative pour apprécier le degré d'originalité de notre finance.

Vers un nouveau paradigme monétaire ?

En 1980, Robert Lucas, chef de file des Nouveaux Classiques, titrait un de ses articles "The Death of Keynesian Economics". Avec la mise en place des politiques de rigueur monétaire depuis la fin des années 1970, la victoire de l'école de Chicago sur le keynésianisme semblait en effet totale tant sur le plan théorique qu'en matière de politique économique.

Pourtant, les inflexions apportées à la politique monétaire américaine par Paul Volcker dès 1982 puis l'arrivée à la tête de la Réserve fédérale américaine d'Alan Greenspan en 1987 entraînent l'abandon du dogmatisme monétariste au profit du pragmatisme. Parallèlement, les réflexions théoriques évoluent avec la prise en compte accrue des anticipations, des asymétries d'information voire des mutations des moyens de paiement. Joseph Stiglitz et Bruce Greenwald en appellent ainsi à la constitution d'un nouveau paradigme en économie monétaire3.

Les deux premiers articles du dossier font le point sur ces évolutions monétaires.

Les débats actuels en économie monétaire

En mettant en parallèle les évolutions des théories et des politiques monétaires, Pascal Le Merrer décrit les inflexions en oeuvre depuis les années 1980. Loin d'être le seul fruit du "génie" d'Alan Greenspan, la nouvelle politique monétaire américaine s'inspire très largement des travaux sur les canaux de transmission de la politique monétaire ou sur la crédibilité des autorités monétaires.

Article : Les débats actuels en économie monétaire

Le policy mix dans la zone euro

En comparaison avec le pragmatisme de la politique monétaire américaine, la politique de la BCE semble bien rigide, comme l'illustrent les accusations répétées contre ses deux gouverneurs successifs, Wim Duisenberg et Jean-Claude Trichet. Pourtant, comme le montrent Julien Licheron et Sébastien Pommier, le problème majeur des politiques économiques européennes est l'absence d'articulation entre la politique monétaire et la politique budgétaire.

Article : Le "policy mix" dans la zone euro

Une économie de marchés financiers

À l'époque où John R. Hicks élabore sa célèbre typologie des systèmes financiers4, la France est sans conteste une économie d'endettement, les États-Unis étant alors l'archétype d'une économie de marchés financiers (économie de marchés de capitaux).

Depuis le milieu des années 1980, la France est progressivement devenue une économie de marchés financiers grâce au processus de déréglementation, de décloisonnement et de désintermédiation (les "trois D", selon la formule d'Henri Bourguinat). Aujourd'hui, les entreprises font de moins en moins appel au crédit bancaire en privilégiant l'autofinancement et les financements de marchés.

Ces mutations financières ne sont pas sans conséquences sur le fonctionnement de l'économie française et sur sa stabilité financière, comme nous le montrent les deux derniers articles du dossier.

L'Évolution du financement de l'économie en France depuis 1945

En adoptant une perspective historique, Marie Delaplace décrit finement les évolutions du système financier français. Elle souligne que le désengagement progressif des pouvoirs publics au profit des marchés s'inscrit dans le cadre plus large de la remise en cause de l'intervention de l'État.

Article : L'évolution du financement de l'économie en France depuis 1945

Mais comme l'État est le seul garant de l'intérêt général, l'émergence d'une économie de marchés financiers n'est pas sans poser de nombreux problèmes.

Investisseurs institutionnels et marchés financiers

En France, de nombreux journalistes ou hommes politiques déplorent souvent l'absence de fonds de pension à l'américaine qui, pour les uns, seraient un substitut efficace à notre système de retraite par répartition et, pour les autres, le moyen de conserver la propriété du capital des grandes entreprises. Outre la méconnaissance des effets pervers des systèmes par capitalisation, ces discours ignorent l'importance jouée par les investisseurs institutionnels sur les marchés financiers français, comme le souligne Valérie Oheix.

Valérie Oheix s'interroge également sur la capacité des investisseurs institutionnels à prendre en compte les risques individuels tout comme les risques systémiques.

Article : Investisseurs institutionnels et marchés financiers


(1) David Romer, "Keynesian Macroeconomics without LM Curve", Journal of Economic Perspectives, 14 (2), 2000. http://www.j-bradford-delong.net/macro_online/W7461.pdf.

(2) Voir la présentation de Pascal Le Merrer p. 10.

(3) Stiglitz Joseph, Greenwald Bruce, Towards a New Paradigm in Monetary Economics, Cambridge University Press, 2003 (trad. Économie monétaire. Un nouveau paradigme, Paris, Économica, 2005).

(4) Hicks John R., The Crisis in Keynesian Economics, Basil Blackwell, 1975 (trad. La Crise de l'économie keynésienne, Paris, Fayard, 1988).

Idées, n°148, page 4 (06/2007)

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