Lectures

L'Immigration ou les Paradoxes de l'altérité. Tome 1. L'illusion du provisoire
Abdelmalek Sayad.
Paris, éditions Raisons d'agir, 2006, coll. "Cours et travaux", 217 pages
ISBN : 2-91207-27-X

La présence d'étrangers dans un espace national est toujours pensée comme provisoire, alors même que la réalité dément cette représentation entretenue tant par les migrants que par les pays d'émigration et d'immigration. Cet ouvrage recense des articles du sociologue Abdelmalek Sayad où il analyse les contradictions inhérentes à la condition d'immigré.

L'ouvrage reprend une série d'articles écrits de la fin des années 1970 au milieu des années 1990 par Abdelmalek Sayad, décédé en 1998. Il est préfacé par Pierre Bourdieu qui écrit : "Avec Abdelmalek Sayad, le sociologue se fait écrivain public. Il donne la parole à ceux qui en sont dépossédés, les aidant parfois à retrouver les mots de la "tribu" qui décrivent leur exil."

Dans son introduction, l'auteur s'intéresse à la relation dialectique qui unit émigration et immigration. Il pointe les "illusions" associées à la présence des immigrés, illusion d'abord d'une présence provisoire alors même que dans les faits elle s'avère durable, voire définitive, illusion que cette présence est totalement subordonnée au travail alors même qu'elle s'est souvent transformée en immigration familiale et, enfin, illusion de la neutralité politique, la nature politique de l'immigration étant niée au profit de sa fonction économique.

Le premier article s'interroge sur ce qu'est un immigré. En période d'expansion, il revendique son droit à une existence pleine, "outrepassant" son statut d'immigré ; en période de chômage, on ne manque pas de lui faire sentir qu'il est de trop. On le pense toujours en référence à un problème social : les immigrés et l'emploi, les immigrés et le chômage, et le logement, et la formation, et l'école, et le droit de vote, et l'intégration, et la vieillesse, etc. Au fur et à mesure que l'immigration dure, l'attitude des immigrés change face à eux-mêmes, à leur pays, à la société dans laquelle ils vivent de plus en plus longtemps et face aux conditions de travail que celle-ci leur impose.

Le second texte, paru dans Actes de la recherche en 1980, s'intéresse à la question du logement des immigrés. Ce logement est à l'image de l'immigré, provisoire, pauvre, car l'immigré veut économiser pour envoyer de l'argent chez lui, et "éducatif", car il vient d'un pays sous-développé, "sauvage". L'auteur oppose ainsi habitat en foyer et logements dans des garnis ou meublés et montre que le choix ne relève pas tant d'une décision individuelle que de conditions objectives.

Le dernier texte, publié dans Migrations Sociétés en 1998, s'intéresse au retour comme élément constitutif de la condition de l'immigré. Celui-ci se plaît à proclamer sans cesse à ses proches que s'il s'est séparé d'eux, c'est par contrainte et dans la douleur pour lui comme pour eux. On ne quitte le groupe que pour mieux le retrouver et, si possible, en l'état. Mais si le retour au pays est possible, on ne peut revenir au point de départ, retrouver le lieu et les hommes tels qu'on les a quittés, d'où la déception qu'engendre le retour. De plus, à l'instar de l'absence, la présence a ses effets propres. On ne vit pas continûment au sein d'une autre société sans qu'il en reste quelque chose. "De même qu'il n'y a pas de présence en un lieu qui ne se paie d'absence, il n'y a pas d'insertion ou d'intégration en ce lieu de présence qui ne se paie d'une désinsertion par rapport à cet autre lieu qui n'est plus que le lieu de l'absence et le lieu de référence pour l'absent." L'un des paradoxes de la situation de l'immigré est que, dans son pays, on loue son courage et son dévouement, mais qu'on le jalouse s'il s'est enrichi (situation d'autant plus difficile que cet enrichissement n'est souvent qu'une apparence), et qu'on le considère comme ayant été perverti au contact de l'étranger. Les immigrés apparaissent ainsi comme des hommes de l'entre-deux, entre deux lieux, entre deux sociétés, entre deux cultures. L'auteur, en s'appuyant sur l'exemple de l'Algérie, montre que le retour est l'occasion pour chaque pays d'éprouver le rapport de force qui est au principe de la relation d'émigration.

À l'heure où l'on prend conscience que beaucoup d'immigrés âgés continuent à vivre en France, isolés dans des foyers, on se rend compte qu'Abdelmalek Sayad avait déjà, en son temps, montré que la vision d'un travailleur importé qui, une fois muni de son pécule, repartait au pays n'était qu'un mythe.

Micheline Rousselet, professeur de SES.

Idées, n°147, page 79 (03/2007)

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