SES plurielles

Langage et société

Thierry Rogel, professeur de SES au lycée Descartes de Tours (37)

Le langage - parole et transcription écrite - constitue le plus évident des instruments de communication et d'interaction sociale. Or ce thème n'est abordé que par incidence par la majorité des sociologues1 et, s'il l'est pleinement, c'est en général dans le cadre de courants bien particuliers, comme l'ethnométhodologie, ou dans la catégorie des "recherches sociolinguistiques".

A priori, ce thème entre également pleinement dans le champ du professeur de SES mais celui-ci hésitera généralement à s'y engager, d'une part parce qu'il relève aussi, et surtout, du domaine des enseignants de langues, d'autre part parce que la sociolinguistique, îlot isolé entre les continents de la linguistique et de la sociologie, a développé des concepts et un vocabulaire bien spécifiques. Pourtant, à la condition d'éviter de se fourvoyer dans une technicité de mauvais aloi, il y a là des apports importants pour le cours de SES.

Ainsi, sans prétendre faire une présentation exhaustive de ce domaine (pour laquelle l'auteur n'a de toute façon pas compétence), il semble possible de présenter quelques approches utilisables dans le cadre des SES : en effet, la langue peut être vue comme une contrainte (propre à la société ou au groupe social d'appartenance) mais aussi comme un outil au service des agents dans l'élaboration de leurs interactions sociales. Enfin, ses usages constituent un indicateur du changement social2.

Cadres d'analyse

La tradition centrale de la linguistique consiste à analyser la langue en dehors de ses usages sociaux, à la décontextualiser. Ainsi, Ferdinand de Saussure, précurseur des approches structuralistes, en distinguant la langue de la parole fait de la première un élément qui peut être partiellement abstrait de ses conditions d'exercice. Plus près de nous, dans les années 1960, Noam Chomsky développe ses approches ("grammaires génératives") en supposant l'existence de locuteurs idéaux en situation symétrique.

Les partisans d'une linguistique faisant pleinement partie des sciences sociales considèrent, quant à eux, qu'on doit étudier la langue telle qu'elle est quotidiennement parlée et non dans sa seule structure formelle. Il convient donc de présenter les conditions concrètes d'usage de la langue [1]3.

Monolinguisme et plurilinguisme

On peut d'abord de rappeler que le monolinguisme, tel que nous le connaissons en France, est un cas rare, la norme étant, au niveau mondial, le plurilinguisme. Dans ce dernier cas, il faut distinguer des situations diverses en présence de deux langues : on parlera de "diglossie" s'il existe deux langues sur le même territoire (avec en général, une des deux langues considérée comme plus prestigieuse) et de "bilinguisme" dans le cas où un individu utilise les deux langues, ce qui fait qu'il peut y avoir une diglossie sans bilinguisme si on a deux communautés séparées ne parlant pas la langue de l'autre, ou, au contraire, une diglossie avec bilinguisme [2].

La rencontre entre deux ou plusieurs langues peut entraîner l'apparition de formes linguistiques nouvelles : le sabir, qui est le système approximatif de parler des migrants ; le pidgin, "parler d'emploi restreint qui est utilisé comme seconde langue" [3] ; le créole qui, à la différence du pidgin, est une langue vernaculaire.

Bien souvent, le plurilinguisme concernera plus de deux langues (à l'exemple du Luxembourg où le lëtzebuergesch est utilisé dans la communication orale traditionnelle, le français pour les textes officiels et l'allemand pour les textes non officiels). Ces langues pourront avoir des fonctions spécialisées et elles seront soit véhiculaires4, soit vernaculaires5.

La multiplicité des marchés linguistiques

L.-J. Calvet va reprendre en partie le concept de "marché linguistique" de Bourdieu (voir infra) en l'adaptant aux cas du plurilinguisme et de la diglossie [4], réalités généralement liées au phénomène de l'urbanisation. On constate alors l'existence de variétés "hautes" (prestigieuses) et "basses" de la langue, variations marquées par une spécialisation fonctionnelle. À Dakar, par exemple, il y a coexistence de trois langues - le français, l'arabe et le wolof - et des "mixages", comme la présence de wolof écrit en caractères arabes ou latins. Cependant, chaque langue écrite a une fonction particulière par rapport à l'écrit public : le français est la langue officielle, le wolof est la langue véhiculaire et l'arabe la langue de la religion.

Du point de vue de l'oralité, la situation va être beaucoup plus complexe ; l'exemple, rapporté par Calvet, d'une famille de Casamance installée à Dakar en constitue une bonne illustration : les grands-parents sont monolingues et parlent le diola - langue grégaire -, les parents sont plurilingues mais le diola reste leur langue première ; les enfants sont également plurilingues mais c'est le wolof - langue véhiculaire de Dakar - qui devient langue première. Au sein de la famille, les parents parlent wolof aux enfants avec adjonction de diola pour les enfants les plus âgés mais pas pour les plus jeunes.

Qu'en est-il dans l'espace public, à savoir sur les marchés des produits ? Il y a alors une spécialisation selon les produits : le peul est utilisé pour les marchés de laitage, le français pour les tissus, le wolof chez les tailleurs. Cependant, il s'agit ici du "français d'Afrique", mélange de français et de langues africaines, en réalité un "français urbain" comme il y a un "wolof urbain".

Variabilités de la langue

Même dans une situation monolinguistique, les variations peuvent être suffisamment importantes pour qu'on ne puisse pas parler d'une langue comme d'un ensemble uniforme ; ces variations peuvent être lexicales, grammaticales ou phonologiques. Elles dépendent des lieux géographiques (région, rural/urbain), de l'origine sociale (sociolectes), des classes d'âge (ou plutôt des générations), du sexe.

Les variations de la langue doivent aussi s'évaluer dans les différences entre l'oral et l'écrit dans la mesure où ceux-ci induisent des modes de communication différents, le premier impliquant que la communication ne passe pas seulement par les termes utilisés mais aussi par les caractéristiques liées à la voix (rythme, intonation...) ainsi que par les aspects non verbaux de la communication (gestes, postures...).

Pour Georg Simmel, l'écrit permet la précision dans le choix des termes mais souffre de ne pouvoir ajouter des éléments supplémentaires de la compréhension qui existent dans la relation de face-à-face, à savoir le contexte, les regards, la posture, la gestuelle, bref l'ensemble des éléments non verbaux de la communication [5]. Il en découle que la relation écrite est plus efficace que l'oral quand le message que l'on veut transmettre n'est pas ambigu. En revanche, dès qu'il y a ambiguïté, sous-entendu ou secret, la communication écrite prête beaucoup plus à des erreurs d'interprétation que l'oralité. L'écrit se retrouve donc globalement du côté de l'extériorité et de l'objectivation et l'oral du côté du subjectif.

Cela incite donc à distinguer les sociétés à tradition écrite des sociétés à tradition orale, l'écrit favorisant la constitution de l'Histoire de la société et se situant du côté du rationnel et du calcul, l'oral se situant plutôt du côté de la transmission du mythe [6].

Il n'existe cependant pratiquement pas de société purement orale ou purement écrite, les premières connaissant bien souvent une communication picturale (peinture, tissage,...), les secondes conservant toujours, bien sûr, les relations orales de face-à-face mais étant également parcourues par ce qu'on appelle communément la "littérature orale" : contes et légendes (au moins jusqu'à leur transcription écrite par Perrault ou les frères Grimm ou picturale par Disney) ; rumeurs et légendes urbaines, folklore enfantin, devinettes, blagues... formes de communication dont il ne faut pas sous-estimer l'importance. Ajoutons à cela que les sociétés contemporaines dites "de communication" connaissent des compositions particulières de l'écrit et de l'oral : échanges téléphoniques qui correspondent à une oralité sans les éléments non verbaux de la communication, information télévisée dont l'oral est, en théorie, policé et fait de phrases "bien construites" ; enfin, les "chats" et forums sur Internet portent à son comble l'ambiguïté de la relation entre écrit et oral puisqu'on y allie la spontanéité de l'oral à l'apparente objectivation de l'écrit et à l'impossibilité de transmission d'éléments non verbaux de la communication.

C'est dans ce contexte constitué par la présence d'une ou de plusieurs langues, la coexistence de variations linguistiques multiples et l'encadrement par l'oral et l'écrit qu'il convient de prendre en compte les effets de la langue sur les individus ainsi que l'usage de la langue par les individus, donc d'envisager le langage comme un véritable objet social.

Le langage comme contrainte

Langage et vision du monde

Un premier pas dans la direction des sciences sociales sera fait avec Antoine Meillet (1866-1936) [7], qui apparaît comme un promoteur du durkheimisme puisqu'il considère que la langue est un fait social ayant des propriétés d'extériorité et de coercition6.

Dans le même ordre de réflexion, l'hypothèse dite de "Sapir-Whorf" postule que la langue est en mesure de nous révéler les univers mentaux des divers groupes de locuteurs et que la structure de la langue impose une certaine vision du monde. Ainsi Whorf [8], dans son travail sur la langue hopi, considère que les Hopis n'ont pas de moyens linguistiques pour marquer les différences entre le passé, le présent et le futur mais différencient ce qui est "objectif" (ce qui est, ce qui s'est passé,...) de ce qui est subjectif (ce qui est imaginé, ce qui pourrait arriver, ce qui va arriver, les désirs, les intentions... mais également un acte qui en est à son début ou qui est en devenir).

Leur conception du temps n'est alors pas celle d'un temps linéaire et homogène, auquel on pourrait attribuer des qualités comme des durées longues ou courtes. De plus, l'élément temporel n'est pas séparé des éléments spatiaux : par exemple, ce qui s'est passé loin de l'observateur ne peut être connu que si l'événement est ancien et il n'y a alors aucun sens à dire que quelque chose s'est passé "ailleurs et au même moment". Dans le même ordre d'idées, certains auteurs supposent que les normes des langues occidentales peuvent empêcher une bonne compréhension de certains phénomènes : par exemple, pour Norbert Élias, les langues occidentales ne permettent pas de saisir les processus d'interaction et les processus propres à la sociologie. Ainsi, il reproche au langage de "chosifier" les processus, comme lorsque l'on dit "le vent souffle", alors que le vent est précisément défini par le souffle qui est un processus [9]. C'est à comparer à la langue hopi où au lieu de dire "la lumière éclaire", on dira "éclairer brusquement" (s'est produit).

Langage et pouvoir social

Le langage est intimement lié au pouvoir. On le voit, par exemple, à travers ce que John Austin nomme les "énoncés performatifs" [10], c'est-à-dire les énoncés qui signent une action au moment où ils sont dits, comme l'énoncé "Je te baptise". Cependant, Bourdieu rappelle qu'un discours n'est performatif que parce que celui qui le tient à une légitimité et un statut qui lui sont reconnus (notamment par les institutions). Le discours performatif est donc entièrement plongé dans le social [11].

On ne peut, à ce titre, manquer de faire référence à Basil Bernstein qui distingue deux grands codes linguistiques, spécifiques des classes populaires et des classes favorisées : le "code restreint", qu'il relie à la notion durkheimienne de solidarité mécanique et oppose au "code élaboré" des catégories supérieures, correspond à un langage peu élaboré, propre, d'après lui, aux classes populaires. Les différences entre les pratiques de langage selon les groupes sociaux sont donc perçues en termes de déficience ou de manque.

Plus qu'en terme de déficience, c'est en terme de domination que Bourdieu va s'intéresser à la constitution de la langue standard [11]. Dans l'histoire des sociétés, celle-ci est en relation avec la modernité : en effet, son institution suppose une unification linguistique grâce à l'action de l'État et notamment de l'École. La langue standard est alors destinée à être comprise par des locuteurs qui ne se connaissent pas et ne se rencontrent pas ; elle est donc un instrument de la rationalisation et de l'impersonnalisation.

Mais il s'édifie aussi un "marché linguistique" où la langue standard est la langue légitime et dominante. Ce marché est dominé par les détenteurs de la compétence légitime et participe aux divers processus de domination à l'oeuvre dans la société, les dominés intériorisant les principes à l'oeuvre dans leur propre domination, cette intériorisation s'inscrivant notamment dans les pratiques d'hypercorrection propres à la petite bourgeoisie : les personnes dans l'angoisse de ne pas "savoir parler comme il faut" sont alors dans un état "d'insécurité linguistique" ("Enfant, quand je m'efforçais de m'exprimer dans un langage châtié, j'avais l'impression de me jeter dans le vide"7) et tentent de compenser cette insécurité par l'emploi d'un usage supposé prestigieux de la langue. Cette tendance à "l'hypercorrection" s'appliquera à la prononciation et à l'usage de certains termes ou de certaines formes grammaticales précises dans le but de masquer ses origines, et elle touchera essentiellement les membres des classes moyennes et les femmes.

Le langage comme outil

Les usages de la langue

Langage bien dressé et langage en situation

La linguistique classique s'attache souvent à l'analyse de phrases grammaticalement correctes correspondant plus ou moins à la langue écrite. Or, l'usage quotidien de la langue implique des écarts à la norme écrite aussi bien par la construction des phrases que l'adjonction d'onomatopées, de gestes... [12]. L'auteur d'un article à la recherche de son stylo-plume pourra dire : "J'ai égaré mon stylo" ou "Où est mon stylo ?", voire "Mon stylo, où il est ?", en accompagnant la parole d'un grand geste, ce qui permet de voir que le geste n'est pas surajouté au mot mais participe conjointement à la communication.

Analyses de la conversation

Par ailleurs, l'usage quotidien de la langue est d'abord celui de la conversation dont Simmel avait montré, en son temps, toute l'importance sociologique comme "forme sociale pure" [13], mais il a fallu attendre longtemps pour que les sociolinguistes se penchent sur l'analyse de la conversation dont l'unité de base est le "tour de parole". Au cours de celui-ci, chacun parle à son tour avec un minimum d'intervalles et en réduisant au maximum les chevauchements (chevauchements dont la fréquence et le sens diffèrent selon les groupes sociaux). Il s'agit alors de comprendre à quels moments se succèdent les "tours de parole" (après un silence, à la fin d'une question... ce que les auteurs appellent "places transitionnelles") et de comprendre comment se fait la "sélection" du locuteur succédant au précédent. La conversation apparaît donc comme un exercice socialement structuré : les ethnométhodologues ont mis en évidence qu'elle se fait par "paires adjacentes" d'énoncés (comme des salutations du type "bonjour/ bonjour" ou du type "question/ réponse"). Cependant, comme le montre Erving Goffman [14], la question n'implique pas toujours la réponse qui serait normalement attendue, et une question entraîne souvent une autre question. Par exemple, la question "As-tu pensé à fermer la porte ?" est une demande indirecte correspondant à la phrase "Si tu n'a pas pensé à fermer la porte, tu dois réparer cet oubli le plus tôt possible" ; exemple typique de style indirect (qui ne sera d'ailleurs pas toujours perçu comme tel par tous). Enfin, les échanges quotidiens, peuvent se présenter sous la forme de "question/ réponse" mais sont également construits sous la forme d'enchâssements et "d'à côtés" où une question sera suivie d'une autre question :

- "Est-ce que je peux vous emprunter votre tuyau ?" [tuyau d'arrosage]

- "Vous en avez besoin tout de suite ?"

- "Non !"

- "D'accord." [14].

Formes étranges de l'échange

L'échange peut prendre d'autres formes, notamment dans le cas du soliloque, habituellement réprouvé : le fait de parler seul fait passer en général pour un être étrange, sauf si, par exemple, quelqu'un trébuche et s'exclame "Quel maladroit je fais !", ou bien quitte la queue d'un magasin en disant "J'ai oublié mon porte-monnaie"... dans ces cas, le soliloque s'adresse en réalité aux autres et sert à justifier un comportement qui ne pourrait pas être compris autrement.

Mais le langage peut également être essentiel dans ses fonctions apparemment les plus anodines. Ainsi, parmi six fonctions essentielles8, Jakobson nous permet de mettre en lumière la "fonction phatique" du langage, particulièrement intéressante puisque c'est la seule pour laquelle le langage n'a pas besoin d'avoir un sens dénotatif. Cette fonction correspond à tous les termes, interjections... qui n'ont pas de signification en eux-mêmes mais signifient que le contact entre les interlocuteurs est établi ou se maintient [15]. Ce sera le "allo" de la conversation téléphonique, mais aussi le "d'accord", le "hum", le raclement de gorge... signalant qu'on est à l'écoute, qu'on a entendu l'instruction ou l'information ou qu'on s'apprête à répondre. Lorsqu'une femme signale à son mari qu'elle sort faire une course et que celui-ci répond "d'accord", il ne signale pas son accord ou son désaccord mais simplement que le message est bien arrivé, fonction essentielle à la mise en oeuvre de toute interaction.

Jeux de langue

La langue comme "marqueur social"

Avant Bourdieu, le sociolinguiste William Labov avait montré comment l'usage de la langue peut être également mobilisé dans des stratégies de marquage social. William Labov, représentant de "l'école variationniste" et des démarches quantitatives en sociolinguistique, va notamment montrer que certaines prononciations du "r", passant pour propres aux catégories favorisées, vont être utilisées par les employés des magasins "huppés" (repérés par leur localisation géographique ou leurs prix) et pas par ceux des magasins populaires. Dans une autre enquête, il fait entendre à 200 témoins des faux couples dont certains adoptent la prononciation du "r" supposée prestigieuse ; ceux-ci seront à chaque fois jugés comme appartenant aux catégories élevées de la population.

De même, il montre que sur l'île de Martha's Vineyard la prononciation du "a" est liée à l'image que les locuteurs ont de l'île. Plus cette image est positive, plus la prononciation sera "îlienne" ; plus le locuteur désire quitter l'île, plus la prononciation sera continentale.

Mais ces différences n'engagent pas une hiérarchie en terme de complexité, comme l'envisageait Bernstein. Analysant le parler des jeunes Noirs-Américains des ghettos urbains, il fait apparaître que leur parler est aussi complexe et structuré que l'anglo-américain standard.

L'alternance codique

Une complexification supplémentaire, l'alternance codique, va retenir l'attention de J.-J. Gumperz, représentant de la "sociolinguistique interactionnelle" [16]. L'alternance codique consiste dans le passage d'une langue à une autre au sein d'un même échange voire au sein d'une même phrase. L'alternance codique suppose évidemment une situation de plurilinguisme, mais cela ne suffit pas ; elle se développera surtout quand les frontières du groupe ne sont pas nettes, notamment durant les migrations et, donc, dans des moments de changement social important. Il est cependant difficile, selon Gumperz lui-même, d'expliquer la pratique de "l'alternance codique" par un principe ou un petit nombre de principes ; les explications doivent donc ressortir, au cas par cas, des analyses de terrain.

Le premier élément qui ressort, et qui n'explique pas tout à lui seul, est le fait que le passage de la langue minoritaire à la langue standard marque une différence entre "Nous" et "Eux", entre "l'endogroupe" et "l'exogroupe", différence qui peut aisément être reprise dans le cadre de la distinction "Communauté/ Société" et de ses déclinaisons "liens prescrits/choisis", "subjectif/objectif"... On retrouve, chez Gumperz, un certain nombre de ces éléments : par exemple, une demande faite en langue minoritaire apparaîtra comme une demande personnalisée ou une prière, donc une demande marquée par le subjectif, alors qu'en langue standard on tendra plutôt vers l'ordre, l'obligation ou la nécessité - elle prendra donc un caractère plus objectif. En corollaire, l'usage de la langue minoritaire pourra désigner un degré d'implication plus grand dans les discours ou l'action relatée par le locuteur (donc une plus grande subjectivité).

L'"alternance codique" peut également faire l'objet d'un usage stratégique au sein d'une seule langue, comme cet étudiant noir parlant en anglais à son professeur blanc pour avoir une recommandation et glissant une phrase en anglo-américain noir afin de signifier à ses camarades qu'il n'est pas dupe du jeu social qu'il joue.

Mais l'usage peut être autre : "l'alternance codique" aura, par exemple, une fonction phatique, sera utilisée pour une interjection, permettra de modaliser le discours ou de faire ressortir des éléments particuliers. Dans ces divers cas, pour une même phrase, le passage de la langue minoritaire à la langue standard n'aura pas la même signification que le passage de la langue standard à la langue minoritaire.

Il est donc extrêmement difficile de faire apparaître des règles de l'alternance codique, mais celles-ci existent et sont bien intériorisées par les individus. Gumperz le fait clairement apparaître lorsqu'il propose des exemples d'alternance codique à des locuteurs bilingues : certaines alternances sont acceptées, mais d'autres seront rejetées comme étant du charabia ; un locuteur s'exclamera même que "personne ne parlerait comme ça, c'est un mélange de langues". Cela montre, d'ailleurs, que les locuteurs utilisant l'alternance codique n'en sont pas conscients et déclarent souvent avoir parlé dans une seule langue alors qu'ils ont pratiqué cette alternance.

Les différends entre proches

Les variabilités au sein d'une langue font que c'est entre deux locuteurs d'une même langue et non entre deux locuteurs de langues différentes que les malentendus risquent le plus d'apparaître, car il ne suffit pas de partager le même vocabulaire pour se comprendre, encore faut-il que les règles sous-jacentes de l'échange de paroles soient les mêmes pour tous.

Who's the artist ?

Gumperz rapporte l'anecdote suivante. Un peintre en bâtiment arrive chez un couple californien de classe moyenne pour effectuer une rénovation. En voyant des tableaux, il demande "Qui est l'artiste ?". La femme, d'origine britannique, répond : "Ce n'est pas un artiste très connu. C'est un Londonien...", ce qui ne correspond pas à ce qu'attendait le peintre en bâtiment. En fait, "Who's the artist ?" (Qui est l'artiste ?) est une phrase stéréotypée comme forme de compliment au cas où les tableaux auraient été peints par quelqu'un de la famille. En général, ça entraîne un échange du type : "C'est de moi, mais ce n'est qu'un simple travail d'amateur"/"Mais c'est vraiment très bien". Bref, c'est une manière d'entrer en relation et non une question correspondant à un réel intérêt pour la peinture.

Transcrit à partir de Gumperz [17]

En effet, la communication a lieu à plusieurs niveaux : le premier niveau, lexical et syntaxique, est le plus évident et le plus repérable. Il y a ensuite le niveau des "indices de contextualisation" : il s'agit des "caractéristiques superficielles de la forme du message par lesquelles les locuteurs signalent et les allocuteurs interprètent la nature de l'activité en cours et la manière dont le contenu sémantique doit être compris" [17]. Entrent dans la catégorie des indices de contextualisation : le rythme de la parole, les pauses, la prosodie, la place de l'accentuation, la nature de l'échange (est-ce un échange humoristique, cérémoniel, ludique... ?), lesquels vont dépendre d'éléments de communication non verbaux : la gestuelle, la posture, le contexte dans lequel on se situe (décor, statuts respectifs...).

Par ailleurs, on aura, au sein d'un même groupe, des phrases toutes faites, des manières de faire stéréotypées qui constituent des "conventions de communication" permettant d'éviter de longues mises au point et améliorant l'efficacité de la communication. Mais deux locuteurs de même langue issus de groupes sociaux ou ethniques différents ne partageront pas forcément ces conventions de communication. Il suffit alors qu'il y ait incompréhension à l'un de ces trois niveaux de communication cités pour que l'interaction se fasse mal et que les malentendus et les stigmatisations s'installent.

Les exemples en encadré montrent ainsi qu'un échange linguistique ne peut pas être compris indépendamment de ses conditions d'énonciation. C'est ce que les ethnométhodologues mettent en évidence sous le terme "d'indexicalité" [18].

Ces exemples mettent en évidence le fait qu'une "communauté linguistique" ne regroupe pas des individus partageant une même langue mais est "un groupe qui partage les mêmes normes quant à la langue" (Labov). Mais, dans les conditions nouvelles de la vie urbaine où les frontières entre groupes sont floues, où les échanges intergroupes sont de plus en plus nombreux, on peut considérer que l'usage de la langue constitue, autant qu'en un respect des normes, en une utilisation stratégique des diverses normes.

Le changement linguistique

Chemins du changement linguistique

Le problème de l'évolution de la langue est aussi vieux que la linguistique elle-même puisqu'on a commencé par mettre en évidence des "lois de changement"9. Cependant, cela ne dit pas quels sont les facteurs de changement.

De la sauce ?

À la cafétéria d'un aéroport britannique, les serveuses indiennes et pakistanaises nouvellement engagées étaient perçues par leurs surveillants comme des personnes revêches et peu coopératives Cela venait, l'observation l'a montré, du ton et de l'intonation employés. Par exemple, quand une serveuse britannique demandait à un manutentionnaire s'il voulait de la sauce, elle utilisait une intonation ascendante "De la sauce ?" ; les serveuses indiennes, elles, utilisaient une intonation descendante qui fait que la phrase "De la sauce" sera interprétée comme "Voilà de la sauce", c'est-à-dire comme une déclaration, qui semble impolie, et non comme une offre. Une fois qu'on leur a fait entendre un enregistrement de cet échange, les serveuses indiennes ont commencé à comprendre les réactions auxquelles elles se heurtaient et qui leur paraissaient inexplicables. Du coup, elles apprirent à modifier leur intonation et les manutentionnaires apprirent à faire la différence entre cette donnée culturelle et une impolitesse.

Transcrit à partir de Gumperz [16]

On peut d'abord retenir un schéma type du changement linguistique : il y aura d'abord une variation (phonologique, morphologique, syntaxique...) parmi d'autres. Celle-ci sera attribuée à un groupe social particulier et, par un phénomène d'hypercorrection (ou d'hypocorrection), sera adopté par un groupe B, et la variation se généralisera à d'autres unités linguistiques du groupe B. À mesure que se fait ce processus de généralisation, une nouvelle norme linguistique s'instaurera. Cette nouvelle norme se propagera à d'autres groupes et dans la population [19].

Agents du changement linguistique

L'agent essentiel du changement linguistique pourra être un groupe social particulier, le changement atteignant son maximum dans les groupes de classes moyennes ("modèle curviligne" de Labov) ou au bas de l'échelle sociale ("modèle linéaire" de Kroch). Il y a là une contradiction apparente, mais elle se résout en partie quand on constate que les processus de diffusion de l'innovation semblent différents chez les hommes (chez qui le modèle curviligne semble dominant) et chez les femmes [19].

En effet, les femmes occupent une position particulièrement importante dans le changement linguistique par leur rôle dans l'éducation des enfants, car, d'après Labov, elles adopteraient des attitudes contradictoires d'hypercorrection dans le discours surveillé et des formes neuves dans le langage familier.

Enfin, il faut, parmi les facteurs de changement, prendre en compte le rôle des médias ainsi que de l'ouverture des sociétés favorisant les contacts entre groupes (groupes sociaux, nations...)10.

Langage et urbanisation

C'est, cependant, dans le cadre de la ville qu'il y a le plus de chance de rencontres interculturelles ou entre groupes ayant des "conventions de communication" différentes et donc le plus de chances de changement linguistique. La sociolinguistique moderne est donc d'abord une sociolinguistique urbaine.

Le premier effet de l'urbanisation sur la langue sera celui d'une unification linguistique et d'une plus grande transparence sémantique de la langue. Celle-ci tendra à perdre ses fonctions poétiques et émotives au profit de la seule fonction référentielle. De plus, la langue utilisée sera de plus en plus une langue véhiculaire qui sera en général la langue du groupe dominant (notamment en Afrique), à moins qu'elle ne soit concurrencée par une langue véhiculaire extérieure aux groupes présents - s'imposant au détriment des langues vernaculaires.

La véhicularité de la langue va donc dans le sens d'une remise en cause des communautés au profit d'une plus grande "objectivation", tendance déjà à l'oeuvre, d'après Georg Simmel, sous l'action conjointe de l'urbanisation, de l'essor des relations monétaires, de la pensée scientifique et du droit moderne [21].

Cette présentation est cependant trop schématique. En effet, l'unification ne se fait pas de manière simple puisqu'il y a de nombreux mélanges entre langues (créolisations) ; de plus, si la langue du groupe décline dans les périodes de forte croissance urbaine au profit de la langue véhiculaire, durant les phases de stabilisation, la langue vernaculaire tend à acquérir une fonction identitaire accrue.

Un apport important pour les SES

Je ne sais si, comme le dit Labov, la sociolinguistique est toute la linguistique. En revanche, il est certain que la sociolinguistique fait pleinement partie de la sociologie, et elle constitue, à ce titre, un apport important dans la mesure où elle se présente parfois comme un "cas limite" des difficultés particulières des sciences sociales. Ainsi, il est bien connu que les sciences sociales sont marquées par la proximité entre l'observateur et son objet d'étude ; dans le cas de la sociolinguistique, c'est l'instrument d'analyse et d'exposition des idées - à savoir le langage - qui est son propre objet d'étude.

Malgré les difficultés, nous ne perdrions rien, en tant qu'enseignants en SES, à insérer quelques éléments de sociolinguistique dans nos cours (à condition de le faire à petites doses et sans technicité excessive), ce qui nous permettrait d'aborder sous cet angle les notions de culture, normes, déviance ou changement social.

Bibliographie

    [1] Bachmann C., Lindenfeld J., Simonin J., Langage et communication sociale, Paris, Credif-Hatier-Didier, 1991.
    [2] Moreau M.-L., Sociolinguistique. Concepts de base, Liège, Belgique, Mardaga, 1997.
    [3] Boyer H., Introduction à la sociolinguistique, Paris, Dunod, 2001, coll. "Les Topos".
    [4] Calvet L.-J., Les Voix de la ville. Introduction à la sociolinguistique urbaine, Paris, Payot, 1994.
    [5] Simmel G., "Digression sur la relation épistolaire" in Secret et sociétés secrètes, Strasbourg, Circé, 1991.
    [6] Calvet L.-J., La Tradition orale, Paris, Puf, 1984.
    [7] Mucchielli L., La Découverte du social, Paris, La Découverte, 1998.
    [8] Whorf B.-L., Linguistique et anthropologie, Paris, Denoël, 1969, 1re édition 1956.
    [9] Elias N., Qu'est-ce que la sociologie ?, Paris, Agora, 1991.
    [10] Journet N., "Quand dire c'est faire", Sciences humaines, janvier 1996, n° 57.
    [11] Bourdieu P., Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982.
    [12] Cicourel A.-V., La Sociologie cognitive, Paris, Puf, 1979.
    [13] Simmel G., "La sociabilité, exemple de sociologie pure et formale" in Sociologie et épistémologie, Paris, Puf, 1981.
    [14] Goffman E., Façons de parler, Paris, Éd. de Minuit, 1987.
    [15] Ducrot O., Schaeffer J.-M., Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris, Points-Seuil, 1995.
    [16] Gumperz J.-J., Engager la conversation, Paris, Éd. de Minuit, 1989.
    [17] Gumperz J.-J., Sociolinguistique interactionnelle. Une approche interprétative, Paris, L'Harmattan, 1989.
    [18] Coulon A., L'Ethnométhodologie, Paris, Puf, 1990.
    [19] Calvet L.J., La Sociolinguistique, Paris, Puf, 1993.
    [20] Baylon Ch., Sociolinguistique. Société, langue, discours, Paris, Nathan-Université, 1996.
    [21] Simmel G., La Philosophie de l'argent, Paris, Puf, 1987.

(1) Avec les exceptions notables constituées par Bourdieu et Goffman.

(2) Le caractère nécessairement limité de l'article ne me permet pas d'aborder le problème essentiel de la situation des langues au niveau mondial.

(3) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

(4) "Une langue véhiculaire est une langue servant aux communications entre des peuples de langue différente" (Rey A. (dir.), Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, 1992).

(5) "Langues spontanément parlées dans un lieu, souvent opposées à véhiculaire", op.cit.

(6) Rappelons qu'Émile Durkheim a précisément utilisé la langue comme exemple de fait social : "Je ne suis pas obligé de parler français avec mes compatriotes, ni d'employer les monnaies légales ; mais il est impossible que je fasse autrement" (Les Règles de la méthode sociologique, Paris, Puf, 1968).

(7) Ernaux Annie, La Place, Paris, Gallimard, 1983.

(8) Jakobson retient six fonctions essentielles : référentielle (information), émotive (expressive), conative (on cherche à agir sur le destinataire), métalinguistique, poétique, phatique.

(9) Par exemple, la correspondance phonétique, ou "loi de Grimm" correspond au fait que certaines consonances européennes ont changé dans les langues germaniques. Typiquement, le "p" se transforme en "f" (ainsi pedus en latin donnera naissance à fotus en gothique) et le "d" en "t". De même, les sons p, t, et k se transforment en b, d et g lorsqu'ils sont entre deux voyelles

(10) Le contact avec l'extérieur est donc facteur de changement linguistique, mais certains auteurs de science-fiction ont, à l'inverse, envisagé le changement linguistique accéléré comme moyen de protection contre l'envahisseur. Sheckley R., "Voulez-vous parler avec moi ?", in Tu brûles, Paris, Presse Pocket, 1980.

Idées, n°146, page 48 (12/2006)

IDEES - Langage et société