Lectures

Made in monde, les nouvelles frontières de l'économie mondiale
Suzanne Berger. Trad. Laurent Bury.
Paris, Seuil, 2006, 357 pages
ISBN 2-02-085296-9

Ce livre résume les résultats d'une enquête de cinq ans menée par des chercheurs du MIT pour essayer de comprendre les évolutions des modèles productifs à l'heure de la mondialisation. Les entretiens réalisés avec des responsables d'entreprises de tous pays dans les secteurs de l'électronique, de l'automobile et de l'habillement mènent à la conclusion que la diversité des modèles efficaces est très grande.

La question des modèles productifs est très actuelle, car chacun se rend bien compte que les manières de produire changent rapidement dans le monde et qu'il est difficile de voir quelle direction générale empruntent ces changements. Plus de dix ans après le fameux Made in America, une équipe du MIT reprend la même méthode pour investiguer la question : interroger les acteurs de terrain, cadres et dirigeants d'entreprises. Le résultat est absolument passionnant.

Le premier chapitre est pourtant un peu décevant, qui reprend de nombreuses idées connues sur le déplacement de la production manufacturière, l'émergence de nouveaux pays industriels ou la culture propre à chaque économie. Mais il s'agit en fait seulement de poser les bases (vocabulaire, mécanismes essentiels) et de rappeler les grandes orientations de l'industrie mondiale.

Dès le second chapitre, on entre dans le vif du sujet, avec la présentation d'industries désormais modulaires, comme l'électronique ou les chaussures. Alors que la caractéristique de la chaîne de production était la continuité du processus productif, c'est au contraire la division en modules autonomes qui caractérise certains secteurs aujourd'hui, l'assemblage de ces modules étant un aspect marginal de la production (l'assemblage final d'un ordinateur chez Dell prend 4,5 minutes). La modularité ouvre la possibilité de restructurer (comme dans un jeu de Lego, écrit l'auteur) aisément la production, de sous-traiter ou délocaliser. Une entreprise sans expérience ni capacité productive peut se lancer sur la base d'une idée et être très vite compétitive.

La grande question est alors de savoir ce qu'il faut garder et ce qu'il faut sous-traiter (et où le faire) : est-il possible de garder une longueur d'avance dans le design sans faire de production ? La source de l'innovation est-elle dans le laboratoire ou dans l'atelier ? Comment sous-traiter sans transférer de secrets industriels et se créer de futurs concurrents ? Chaque entreprise règle à sa façon ces questions sans solution idéale.

Mais la modularité n'est pas le secret de la nouvelle organisation. Revenant toujours aux données concrètes, l'auteur insiste sur le fait que toutes les productions ne peuvent pas être modularisées et constate que, dans une même production, il est possible de réussir en délocalisant l'intégralité de la production (H&M) ou en produisant soi-même presque tout (Zara), la vitesse de réaction faisant alors la différence. Chemin faisant, l'ouvrage remet en cause une idée reçue essentielle, selon laquelle la recherche de bas salaires serait le moteur essentiel des délocalisations. En effet, non seulement les salaires directs ne représentent parfois que 3 % du coût total, mais les pays à bas salaire se caractérisent souvent par des coûts administratifs ou de transport très élevés, qui font plus que compenser l'avantage salarial dont ils disposent. Suzanne Berger s'interroge, pour finir, sur le rôle des pouvoirs publics. Il n'était pas à notre programme, écrit-elle, mais nous l'avons rencontré à chaque pas.

L'ouvrage est truffé d'exemples précis, de données chiffrées originales. Il montre la diversité des modèles de réussite et insiste sur l'importance des choix stratégiques et de leur cohérence. Il remet en cause bien des idées reçues et fait avancer la compréhension du processus de mondialisation, dont il montre la complexité. Le seul regret que peut susciter ce livre remarquable est qu'il n'envisage que le cas de l'industrie manufacturière.

Arnaud Parienty, professeur de SES au lycée Paul-Lapie de Courbevoie (92).

Idées, n°145, page 78 (09/2006)

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