Lectures

Hummocks 2. Tome 2, Livre I, Alaska. Avec les chasseurs de baleine. Mer de Béring, 2e édition revue et augmentée
Jean Malaurie.
Paris, Pocket, 1999, coll. "Terre humaine", Poche n° 12389, 444 pages
ISBN 2-266-14769-2

Août 1965, Jean Malaurie débarque sur ce bout de terre inhospitalière au milieu de la mer de Béring, coincée entre les États-Unis et la Russie. Il nous livre à travers ce carnet de notes le résultat de ses recherches, ses sentiments, ses combats... ; mais surtout il nous raconte toute la richesse culturelle d'un peuple, chasseur de baleines depuis 5 000 ans, qui doit trouver dans ses racines la force de ne pas se perdre.

Ce livre demande un effort de la part d'un lecteur non aguerri aux carnets de notes ethnographiques. Les informations foisonnent, arrivant les unes après les autres, sans véritable organisation. Jean Malaurie décrit sa rencontre avec le peuple yup'ik au fur et à mesure qu'il le découvre : les légendes racontées par ses informateurs, les danses et chants collectifs du soir, les fêtes qui soudent la communauté (fêtes de l'ours, des masques, du messager, de la vessie, des morts), le fonctionnement de cette microéconomie, les tabous, les résultats de tests psychologiques pratiqués sur une partie de la population, une étude de la langue yup'ik et, surtout, le grand rituel de la chasse à la baleine. À cela, s'ajoutent des notes brassant les époques, sur les travaux de ses prédécesseurs, sur le premier congrès international pan-inuit de 1969 qui poussera R. Nixon à intervenir et à faire voter l'"Alaska Native Claims Settlement Act" en 1971, mais aussi sur le récit d'un bref retour de l'auteur en Alaska, en 1997. Et pourtant, dans ce foisonnement, le lecteur est récompensé par certains passages qui relatent le sens profond de la quête de J. Malaurie : la rencontre et l'échange avec l'autre, placés sous le signe du respect. Ainsi, ce moment très fort où J. Malaurie nous raconte comment il lit à ses hôtes les ouvrages de ses prédécesseurs et surtout comment ses hôtes commentent ces textes. J. Malaurie découvre alors l'importance de cet échange qui constitue, pour eux, une réappropriation de leur mémoire et de leur histoire, alors qu'elles sont en train de leur échapper. Pour l'auteur, ce "savoir partagé", en tant que rempart contre l'ethnocentrisme, était une évidence, basée sur l'idée que les êtres humains sont égaux et que, dans une situation de rencontre, chacun mobilise les atouts dont il dispose. Un autre enseignement doit être tiré de cet ouvrage, concernant le métier d'ethnologue, et peut-être de chercheur, en général. Il s'agit de la nécessité de mobiliser toutes les disciplines pour comprendre une société tellement fondue dans la vie animale et minérale de son environnement et tellement imprégnée de son histoire très longue. Enfin, J. Malaurie souligne l'urgence que ces peuples premiers deviennent eux-mêmes ethnologues de leur propre histoire, avant que leur culture et leur patrimoine ne sombrent sous les coups de boutoir de l'économie occidentale. Cela ne signifie pas que ces sociétés doivent rester protégées, fixes et invariantes : une civilisation ne progresse que par contacts. Ce n'était déjà plus vraiment des "Esquimaux" à l'état "pur" que J. Malaurie a rencontrés à Savoonga mais déjà des métis : les deux systèmes de culture (esquimau et américain) ne sont pas juxtaposés mais bien fécondés l'un l'autre. De là, peut commencer à émerger la nécessité d'un réveil culturel qui déjà se dessine à travers les rites des chants et des danses retrouvés et une langue redevenue vivante. Seule la culture peut être le vecteur de l'avenir d'une société qui prend conscience d'elle-même et qui s'affirme.

Sandrine Benasé-Rebeyrol, professeure de SES au lycée Maximilien-Sorre de Cachan (94).

Idées, n°145, page 77 (09/2006)

IDEES - Hummocks 2. Tome 2, Livre I, Alaska. Avec les chasseurs de baleine. Mer de Béring, 2e édition revue et augmentée