Lectures

L'Action au pluriel. Sociologie des régimes d'engagement
Laurent Thévenot.
Paris, La Découverte, 2006, coll. "Textes à l'appui/ Politiques et sociétés", 311 pages
ISBN : 2-7071-4640-4

L'Action au pluriel peut être lue comme une théorie générale de l'action. Composé de neuf articles (outre l'introduction et l'épilogue), dont certains sont des versions remaniées d'articles plus anciens, l'ouvrage forme une oeuvre impressionnante mais problématique, pour l'économiste comme pour le sociologue.

En effet, "l'opposition entre les notions de "norme sociale" et de "rationalité" divise sociologues et économistes sur la bonne façon d'appréhender les comportements humains" (p. 55). Dans les théories économiques et sociologiques, ces comportements recouvrent une intelligibilité au sein d'un modèle de coordination : pour les premières, l'agrégation de décisions rationnelles s'appelle un équilibre, tandis que, pour les secondes, la régulation normative des conduites sociales est figurée par la notion d'ordre. En-deçà des fractures disciplinaires, la sociologie et l'économie formulent donc un dessein semblable, la modélisation des actions humaines, bien qu'à cette fin elles ne procèdent pas identiquement. L. Thévenot entend renouveler les perspectives sociologiques et économiques de l'action et de la coordination, dans une ambition qu'on pourrait dire, avec A. Orléan, "unidisciplinaire"1, portée par une conception de l'action fondée sur trois niveaux d'engagement.

L'engagement désigne pour L. Thévenot un rapport au monde, une qualification ou un jugement des êtres (humains ou non humains) qui environnent l'acteur, opération qui permet de conférer du sens à l'environnement et qui rend possible l'action. On ne vit cependant pas de la même façon une dispute, l'organisation d'un projet ou le fait d'avoir le bon doigté pour ouvrir chez soi une porte qui coincerait avec n'importe quel invité. Partant ainsi du constat qu'une unique forme d'engagement ne convient pas pour toutes les situations, l'auteur marque le départ de trois "régimes d'engagement", d'après "leur inégale préparation à la mise en commun" (p. 7) des choses et des personnes. Dans le "régime de justification"2, les êtres considérés le sont selon des ordres de grandeur qui jaugent la réalité à l'horizon de biens communs. Dans le "régime du plan", qui rappelle l'action rationnelle en finalité adoptant de façon calculée des moyens appropriés à des fins, la personne est évaluée à l'aune d'un plan d'action, qui la désigne comme un être autonome et délié de son environnement, lui-même traité dans les fonctionnalités du plan. Dans le "régime de la familiarité"3, l'aisance est le critère d'évaluation de l'action, portée par une personne attachée en propre à son environnement. C'est l'ensemble des moments où tout un chacun parvient à faire bon usage de l'environnement sans même y penser. Ce dernier régime est une véritable nouveauté pour la sociologie, qui doit à présent prendre en compte des activités qui ne sont pas orientées vers autrui et qui n'entraient pas de plein droit dans son domaine d'étude depuis la célèbre définition de la discipline donnée par M. Weber dans Économie et Société4. Le gain heuristique est moins évident qu'il n'y paraît : il ne s'agit pas seulement de comprendre des actions qui justement peinent à se dire, mais de saisir leur implication effective dans des processus plus larges. Par exemple, on explique mieux l'action collective en tenant compte des affectations personnelles, des troubles ressentis, qui la motivent pratiquement mais qui ne sont guère transportables ou traduisibles dans les grammaires conventionnelles de la vie publique5.

Importe à Thévenot l'articulation pratique et parfois problématique de ces trois régimes, par lesquels les acteurs s'engagent dans le monde, le décrivent et l'évaluent. Se demander quelle est l'action qui convient, ce n'est donc pas seulement épouser le raisonnement pratique des acteurs, c'est aussi suivre, avec eux, l'établissement autant que la décomposition du commun et du politique, et noter les tensions qui pèsent sur la mise en commun et sur les procédures d'accord. La sociologie des régimes d'engagement, loin d'être une pensée du consensus, s'affirme comme un précieux outil pour étudier le trouble, l'embarras et la dispute, dans une optique résolument réaliste qui commence là où la sociologie s'arrête depuis M. Weber, c'est-à-dire à l'endroit même de la personne.

Édouard Gardella, élève à l'Ecole nationale supérieure de Cachan (94,
Erwan Le Méner, élève à l'Ecole nationale supérieure de Cachan (94.


(1) Orléan A., in Steiner P., This Saint-Jean I. (dir.), Sociologies économiques, L'Année sociologique, 2005, 55, 2.

(2) Le régime de justification est l'objet, notamment, du livre co-signé par Boltanski L. et Thévenot L., De la justification. Les Économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991, NRF essais.

(3) Ce régime avait été décrit par L. Thévenot dans un article fameux : "Le régime de la familiarité : des choses en personnes", Genèses, 1994, 17. Ce papier n'a pas été repris tel quel dans L'Action au pluriel.

(4) Cf. Économie et Société, Paris, Plon, 1971, p. 28 et p. 52 (chapitre 1, "Les concepts fondamentaux de la sociologie").

(5) Une illustration magistrale est l'article de J. Stavo Debauge : "L'indifférence du passant qui se meut, les ancrages du résidant qui s'émeut", in Cefaï D., Pasquier D. (dir.), Les Sens du public, Paris, Curapp-Puf, 2003, p. 347-371.

Idées, n°145, page 76 (09/2006)

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