Lectures

Le capital social. Performance, équité et réciprocité
Antoine Bevort, Michel Lallement (dir.).
Paris, La Découverte-Mauss, 2006, 322 pages
ISBN : 2-7071-4804-0

Malgré la richesse des débats suscités par son utilisation au sein d'institutions internationales comme la Banque mondiale ou l'OCDE, le "capital social" demeure en France un objet obscur. À cet égard, l'ouvrage dirigé par Antoine Bevort et Michel Lallement constitue une utile introduction. Outre de nombreuses applications empiriques, il propose aussi la lecture du texte fondateur de Pierre Bourdieu, publié en 1980, et les traductions de plusieurs articles étrangers, dont le fameux "Bowling alone" de Robert D. Putnam (1995). Le mérite de cet ensemble de contributions pluridisciplinaires réside, en parallèle, dans le souci de défendre une thèse forte : le capital social est porteur d'interrogations qui, au-delà de la sociologie des réseaux, touchent aux modalités de l'action collective, bref aux conditions de mise en place d'une démocratie politique, économique et sociale.

Les auteurs reconnaissent la pluralité des sens du capital social. Quoi de commun, en effet, entre la définition qu'en donne P. Bourdieu ("ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d'un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d'interconnaissance et d'interreconnaissance") et celle de R. Putnam ("le "capital social" fait référence aux caractéristiques de l'organisation sociale, telles que les réseaux, les règles et la foi en l'action collective, qui facilitent la coordination et la coopération pour le bien de tous") ? L'ouvrage penche nettement pour la seconde conception. Le capital social apparaît alors davantage comme une ressource collective, au service de l'agir commun, que comme une capacité de l'individu à utiliser ses positions et dispositions. Il n'empêche, la notion demeure problématique, ainsi que l'affirment avec vigueur certains contributeurs. Au préalable, on peut se demander s'il s'agit bien là d'un capital, analogue à celui des économistes. Dès la préface, Alain Caillé sème le trouble en proposant de le définir comme "tout ce qui échappe (encore) au capital". Est-ce simplement une métaphore du lien social dans les démocraties contemporaines ou bien une "boîte noire", comme le dit un des auteurs qui exprime son désarroi face à un objet problématique ?

De la définition à la mesure du capital social, les interrogations demeurent. Mais on saura gré aux divers contributeurs de ne rien cacher des difficultés méthodologiques auxquelles ils se sont affrontés. De fait, les indicateurs retenus pour objectiver le capital social apparaissent multiples. Quant aux résultats avancés, ils tiennent bien souvent de la corrélation et non de la causalité. Pour autant, de tels "bricolages" ne sont-il pas, dans une certaine mesure, compréhensibles ? Là se trouve tout à la fois la force de la notion de "capital social" et sa principale faiblesse. Les embûches méthodologiques doivent en effet être appréciées à l'aune de l'ambition du pari sociologique : rendre compte des formes d'associations qui entretiennent la confiance et produisent des capacités d'action organisée. C'est donc bien sur le terrain de l'objectivation que se situe l'essentiel des enjeux liés à la compréhension des mécanismes du capital social. L'accent mis sur les failles actuelles constitue donc moins une censure qu'une incitation à approfondir les investigations.

Le lien entre capital social et démocratie est au centre de la troisième et dernière partie de l'ouvrage. Producteur de registres de normes de réciprocité entre individus, le capital social favoriserait le développement d'une société civile structurée et active (rôle des associations, importance de l'économie solidaire, etc.). De R. Putnam, qui s'inquiétait du déclin du capital social aux États-Unis et le ramenait à une crise du lien entre les citoyens et les institutions de régulation politique, les contributeurs conservent donc l'interrogation initiale et la dimension irénique. On peut se demander néanmoins s'ils ne réduisent pas la démocratie à un espace essentiellement pacifique, où la confiance supplante le conflit. Une telle position aurait mérité une justification plus ferme de la part des contributeurs, fût-ce parce que la confiance peut aussi bien être l'effet que la cause de la démocratie.

Guillaume Malochet, professeur de SES, Conservatoire national des arts et métiers de Paris (75).

Idées, n°145, page 74 (09/2006)

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