Vie de la discipline

Droit de réponse

Gérard Dréan

Dans le numéro d' idees de juin 2004, Thierry Rogel critiquait le point de vue défendu par Gérard Dréan sur la façon d'enseigner l'économie.Gérard Dréan a demandé à exercer un droit de réponse.

Pourquoi réagir au bout de deux ans à l'analyse que Thierry Rogel a faite en juin 2004 de mon article paru trois ans plus tôt dans Sociétal ? Je n'ai découvert cette analyse que tout récemment et par hasard, grâce à Google ; mais pourquoi prendre maintenant la peine d'y répondre ?

Quelques échanges directs avec Thierry Rogel m'ont permis de cerner les malentendus et (j'espère) de les dissiper. En bref, les positions qu'il critique ne sont pas les miennes et ne sont pas exprimées dans mon article, ce que certains lecteurs ont bien dû constater en lisant les abondantes citations (dont je le remercie). Il s'avère que nos points de convergence sont à ce stade beaucoup plus importants que nos désaccords ; c'est ce que je souhaite préciser dans cette réponse.

Mon propos dans Sociétal était de dire aux lecteurs de cette revue, en majorité des cadres d'entreprises et des professeurs d'université, que l'enseignement de l'économie n'est pas leur apanage mais doit commencer très tôt dans la scolarité, et de tenter de montrer que c'est possible. Ma cible, c'était ceux qui, en faisant de l'économie une annexe des mathématiques, privent tous les citoyens d'un savoir indispensable. En m'adressant maintenant aux lecteurs d'idees, j'espère que mes propositions pourront avoir quelque impact concret.

Je dois d'abord préciser ce qu'est pour moi l'économie en tant que discipline. Enseigner l'économie, d'accord, mais quelle économie ? Ma conception n'est pas celle du courant dominant qui est enseignée dans les universités, mais celle de Ludwig von Mises (et avant lui Menger, et encore avant lui les classiques des XVIIIe et XIXe siècles) : l'économie, ou plus précisément la théorie économique, consiste à rechercher les lois générales qui gouvernent les relations entre les humains dans certains de leurs aspects.

La théorie économique ainsi définie n'est que l'un des outils qui permettent de comprendre la réalité. La délimitation des disciplines n'est qu'une division du travail de recherche de la connaissance et n'implique pas un découpage du réel. Je suis, sur ce point, en plein accord avec Thierry Rogel : la réalité n'est pas soit sociale, soit économique, soit politique, soit sociologique ; elle est tout cela à la fois, et il n'est pas possible d'en isoler certaines parties qui seraient l'un sans être aussi les autres.

Pour construire cet outil, il faut choisir d'examiner certains aspects de certains faits concrets pour en abstraire (au sens propre) des faits généraux qu'on appellera des "lois". En revanche, toute compréhension des phénomènes réels doit mobiliser l'ensemble des disciplines. Une fois de plus, si on peut à juste titre parler de "lois économiques", il n'existe pas d'une part un "monde économique" et d'autre part un monde qui ne serait pas "économique". L'expression "monde économique" n'a pas de sens, comme d'ailleurs le slogan "un monde délivré de l'économie".

En même temps, chaque discipline doit respecter les autres et non se substituer à elles ou refaire (mal) leur travail. Par exemple, je sais évidemment que la consommation joue un rôle essentiel dans l'activité économique, et que l'économie ne peut pas se passer d'un modèle du consommateur. Mais, d'après moi (et Mises, qui a écrit : "l'économie commence là où la psychologie s'arrête"), elle doit aller le chercher chez les psychologues voire les biologistes et le prendre comme une donnée externe antérieure à sa propre démarche. La demande est pour l'économiste une donnée essentielle, mais "exogène" en ce sens que son étude relève d'autres disciplines.

Même chose pour l'entrepreneur : oui, il faut tenir le plus grand compte des facteurs psychologiques et sociologiques, mais en s'appuyant sur les disciplines spécialisées et non en en intégrant un mauvais succédané ou une caricature ridicule dans la discipline économique comme le fait l'analyse économique standard avec sa "fonction de consommation" et sa "fonction de production".

Mais, au moment d'enseigner, peu importent les subtilités épistémologiques. En parlant de l'échange, vous serez naturellement amenés à parler de la formation de la demande. Transgressez alors allègrement les frontières disciplinaires ! Je pense comme vous (et comme Hayek et bien d'autres) qu'un économiste qui ne serait qu'économiste serait un mauvais économiste (ce que sont la plupart des professeurs d'économie dans les universités).

Je confesse bien volontiers une omission que Thierry Rogel a relevée. Il faudrait, en effet, mettre très tôt en évidence l'extrême complexité des phénomènes économiques. Pour cela, le tout premier pas pourrait être de faire réfléchir les enfants sur tout ce qui a dû se passer pour qu'ils aient entre les mains un objet familier comme un crayon ou une paire de baskets. De grands auteurs l'ont fait à leur manière, à commencer par Adam Smith dans un passage trop long pour que je le cite1. Je me rabattrai sur un texte de Bastiat qui, s'il a l'inconvénient (?) de provenir d'un libéral, a l'avantage d'être en (très bon) français : "Pour qu'un homme puisse, en se levant, revêtir un habit, il faut qu'une terre ait été close, défrichée, desséchée, labourée, ensemencée d'une certaine sorte de végétaux ; il faut que des troupeaux s'y soient nourris, qu'ils aient donné leur laine, que cette laine ait été filée, tissée, teinte et convertie en drap ; que ce drap ait été coupé, cousu, façonné en vêtement. Et cette série d'opérations en implique une foule d'autres, car elle suppose l'emploi d'instruments aratoires, de bergeries, d'usines, de houille, de machines, de voitures, etc.2"

Qui a fait tout cela et pourquoi ? Comment ces opérations sont-elles liées les unes aux autres et arrivent-elles à se coordonner ? Comment chacun sait-il s'il a bien ou mal fait, s'il doit faire un peu plus ou un peu moins de ce qu'il fait, ou un peu mieux ? Pourquoi faut-il donner 65 euros pour avoir une paire de baskets, et pas 40 ou 150 ? Voilà, à mon sens, le questionnement par où doit commencer la découverte de l'économie.

On fera ainsi toucher du doigt le fait que chaque phénomène économique observable est le résultat d'une multitude de décisions indépendantes, et qu'il faut étudier d'abord ces actes élémentaires avant de chercher à comprendre leurs interactions. Il faudrait d'ailleurs revenir périodiquement sur cette complexité et cette interdépendance. On verrait ainsi que chaque phénomène économique a deux faces, et qu'il faut, comme disait encore ce cher Bastiat, toujours s'attacher à débusquer "ce qu'on ne voit pas" derrière "ce qu'on voit" et repousser infatigablement les jugements trop hâtifs qui ignorent la moitié de la réalité.

En examinant les actes élémentaires, il faut établir des faits dont je maintiens que ce sont des vérités incontestables : tout échange libre est créateur de satisfaction pour les deux parties, tout ce qui est consommé doit d'abord avoir été produit, une entreprise ne peut survivre que si elle gagne plus d'argent qu'elle en dépense, etc. Ce ne sont pas des assertions théoriques qu'il serait possible de réfuter, mais des faits qu'on ne peut que constater et qu'aucune théorie ne peut ignorer, ni a fortiori nier. Ce ne sont pas les "lois" qu'énoncent les économistes du courant dominant, qui ne sont dans leur immense majorité que des corrélations statistiques plus ou moins tirées par les cheveux ou des "théorèmes" issus d'un raisonnement mathématique sans rapport avec la réalité. Ici, je parle de lois logiques a priori au sens de Say, de Mill et de l'École autrichienne.

Au passage, il faut noter que cette méthode pédagogique courante - isoler un fait réel ou un aspect particulier de la réalité pour l'analyser afin d'en extraire des lois générales - correspond à la méthode de raisonnement dite "abstraite-réaliste" des économistes classiques et de ceux de l'École autrichienne. C'est aussi celle qu'utilisent les sciences physiques dites "exactes" ou "dures". Elle est à l'opposé de la méthode des modèles idéaux ou des "constructions imaginaires" de l'économie néoclassique devenue, hélas, dominante.

Bien sûr, il est hors de question de prétendre qu'un seul de ces actes, ni un seul des faits qu'on constate à son propos, résume ou devrait résumer toute l'économie. Il faut en effet analyser également le don, l'échange contraint, le vol et d'autres formes d'interaction de la même façon qu'on analyse l'échange libre. De même pour la production : bien sûr, il faut faire le constat élémentaire que le producteur ne produit qu'en fonction d'une demande qu'il anticipe, mais dire aussi qu'il peut se tromper et que cette demande peut ne pas se matérialiser ou s'adresser à quelqu'un d'autre, et introduire par là la concurrence et le rôle d'entrepreneur. Adopter le point de vue de l'entrepreneur n'est qu'un temps de la découverte de l'économie, mais un temps obligatoire.

Une différence fondamentale entre nos discours, mais pas entre nos positions de fond, est que je ne parle que de théorie économique (et dans un sens bien particulier), alors que vous parlez de sciences économiques et sociales en général. Or, à mon avis, l'enseignant doit endosser tantôt l'habit de l'économiste théoricien, tantôt celui du psychologue ou du sociologue. Une partie de l'enseignement, une partie seulement je vous l'accorde, mais fondamentale, doit consister à faire découvrir aux élèves quelques lois incontournables.

Mon article avait pour seul but de dire que c'est possible très tôt, à partir de l'examen de situations de la vie courante. Mes exemples de l'échange et de la production n'étaient que des exemples d'application de cette pédagogie, explicitement situés au niveau élémentaire du primaire et simplifiés en conséquence. Il ne s'agissait absolument pas de présenter une vision globale de l'économie, ni un programme complet de formation à cette discipline. Je voulais simplement proposer les tout premiers pas d'une longue marche vers la connaissance, qui demandera plusieurs années mais qu'il faut entreprendre le plus tôt possible.

Je maintiens que, dans tout ce qui précède, il n'y a aucun parti pris idéologique, sauf si on pense que le simple respect de la réalité est lui-même une idéologie, auquel cas je me réclame haut et fort de cette idéologie-là. Certes, le choix des faits qu'on décide d'étudier, et surtout de ceux qu'on décide d'ignorer, ainsi que les commentaires dont on les accompagne risquent d'être orientés idéologiquement, mais je crois qu'il est possible d'éviter cette dérive, et j'espère que les enseignants savent s'en garder.

L'anatomie des gazelles et des lions est la même, que le professeur soit végétarien ou amateur de viande rouge. Pourquoi un professeur d'économie serait-il incapable de parler des faits fondamentaux de l'échange et de la production indépendamment de ses convictions, socialistes, libérales ou autres ? Ce n'est que beaucoup plus tard qu'il faudra aborder les positions idéologiques, quand les élèves auront une bonne compréhension de la réalité et des mécanismes qui régissent cette réalité. Et encore, ce devra être pour confronter ces idéologies à la réalité et non pour en propager une.

Mais, en même temps, je pense que la théorie économique, parce qu'elle vise précisément à énoncer des lois vraies en tous lieux, à tout moment et en toutes circonstances, doit avoir un statut particulier, pour ne pas dire privilégié. Car, sauf à penser qu'il n'existe pas de telles lois (la position, par exemple, de l'École historique allemande), leur connaissance est indispensable à toute compréhension de la réalité sociale.

Et je ne peux pas me défendre du soupçon (je serais ravi s'il n'était pas justifié...) que l'enseignement ne donne pas sa juste place à la théorie économique ainsi définie. Ce pourrait être un autre ravage de la mathématisation de l'économie, qui fait croire qu'il faut savoir ce que c'est qu'un système linéaire et une équation aux dérivées partielles pour commencer à faire de l'économie, alors qu'il ne s'agit que de découvrir un tout petit nombre de lois générales très simples (et d'ailleurs purement qualitatives) qui sont généralement ignorées ou travesties. C'est cela l'essentiel du message que je cherche à faire passer.

Pour finir sur l'idéologie dans une totale transparence, je suis libéral et je ne vois aucune raison de m'en cacher, bien au contraire. Je vais jusqu'à croire que, quand on comprend vraiment la réalité économique, on pense que les humains sont tout à fait capables de s'organiser pour résoudre leurs problèmes au mieux de leurs possibilités, sans avoir besoin d'y être contraints par un État dont les interventions, par définition autoritaires, ne peuvent que dérégler cette mécanique de précision qu'est le système économique et, in fine, aggraver les problèmes qu'il prétend résoudre. Mais ceci est un tout autre débat, qui n'a pas sa place dans ces pages et auquel l'enseignement devrait être indifférent.


(1) Voir la fin du chapitre I de La Richesse des nations.

(2) Bastiat Frédéric, Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas (1850), Paris, Romillat, 1993.

Idées, n°145, page 71 (09/2006)

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