Vie de la discipline

Pour un allégement audacieux du programme de TES

Claude Garcia, professeur de SES au lycée Édouard-Vaillant de Vierzon (18)

Quel professeur n'a pas craint un jour de ne pas "boucler" le programme ? Et même si on y parvient, est-ce de manière satisfaisante ? C'est pourquoi beaucoup d'enseignants sont favorables à son allégement1. Apparemment, il ne suffit pas qu'il y ait un large consensus pour que les choses évoluent vraiment. Cela peut faire penser au désir qu'ont beaucoup d'hommes politiques, de citoyens, de modifier la Constitution française, sauf que personne n'est d'accord sur les modifications à apporter. Comment, dans ces conditions, contourner cette pierre d'achoppement ? Plutôt que s'escrimer à rechercher une très hypothétique liste d'allégements, pourquoi ne pas s'entendre sur une méthode pour alléger réellement notre programme ?

Les limites du "toilettage"

On sait qu'il s'agit de faire évoluer en douceur le programme. Une notion peut être retirée ou remplacée par une plus pertinente. Cette démarche n'est pas très éloignée de celle retenue dans le cadre du travail sur "les fondamentaux du programme de terminale", et qui a été initiée dans plusieurs académies. Elle-même est apparue quand le ministère a souhaité mettre en place un socle commun de connaissances. Si ce souci ne concernait pas directement les SES, cela a pu être l'occasion de réfléchir à nos propres contenus et de s'interroger sur la possibilité de mieux cadrer les savoirs et savoir-faire à dispenser. Je ne pense pas qu'il faille y voir, là, une quelconque tentative de réduire la liberté pédagogique des professeurs. Au contraire, ce recadrage, cette meilleure définition des objectifs à atteindre peut, en clarifiant le programme, renforcer l'autonomie pédagogique de chacun. Si on sait élaguer le superflu et préciser jusqu'où aller et ne pas aller, cela pourrait permettre au professeur d'avoir les coudées plus franches. Ceci dit, sera-ce vraiment le cas ?

Il ne faut pas négliger le fait que des notions seront clairement identifiées comme ne devant pas être enseignées. Ceci est positif, mais il y aura une deuxième catégorie de notions plus problématiques, celles sur lesquelles il n'y aura pas consensus. Et même, si l'Inspection dit nettement qu'elles n'ont pas leur place, il y a fort à parier que certaines seront quand même enseignées par la plupart des collègues. Ceux-ci se voyant mal les ignorer, tout simplement par habitude ou encore parce que des interprétations de manuels leur conféreront un statut qu'elles ne devraient pas avoir. Enfin, ne sous-estimons pas un effet pervers de ce classement des notions. En effet, il y aura aussi les notions que tout le monde doit enseigner. Du coup, des savoirs et savoir-faire sur lesquels on avait tendance à passer un peu rapidement seront clairement référencés comme des "incontournables" qui nécessiteront un traitement plus long. Au total, ce type de "toilettage" me fait penser au récurrent "trou de la Sécu". La réforme produira à court terme quelques effets positifs mais, très vite les causes structurelles du problème réapparaîtront et, au final, l'allègement se traduira au mieux par une stabilisation des contenus et probablement assez vite par un alourdissement.

Je ne pense pas qu'il faille se résigner, c'est pourquoi je propose de contourner la difficulté.

Une méthode pour alléger les contenus

Puisqu'il sera extrêmement compliqué de s'entendre sur les allégements2, on peut retenir tout de même un plus petit dénominateur commun, à savoir la volonté partagée d'alléger le programme. Il s'agirait de geler chaque année une sous-partie du programme. Imaginons que celui-ci soit redécoupé en une dizaine de chapitres. Il suffirait alors qu'en juin (?) on sache quel serait celui qui ne serait pas traité. De la sorte, on aurait un substantiel allégement du programme (soit un gain d'à peu près 10 %). Cette proposition ne se substitue pas à l'actuel et très utile travail sur les fondamentaux. Au contraire, les deux sont complémentaires : celui-ci clarifie les objectifs, renforce la cohérence de ce qu'on va enseigner, et cette proposition permet de donner par cet allégement énergique du temps aux professeurs pour faire du meilleur travail.

À l'évidence, cette idée va heurter. Essayons de la défendre par l'analogie suivante. Imaginons une entreprise qui se compose d'une dizaine de services. S'il s'agit de la faire visiter à des élèves, on pourra en quelques heures passer dans les différents services. S'il s'agit d'accueillir un stagiaire durant cinq semaines et qu'on attend de lui qu'il découvre et qu'il participe à l'activité de l'entreprise, on ne va pas le "balader" de service en service. Il lui faudra en éviter certains pour commencer à être efficace dans d'autres. La comparaison est moins saugrenue qu'il y paraît. Le stagiaire a cinq fois 35 heures = 175 heures de présence dans l'entreprise. Un élève de TES a au maximum 192 heures de SES (et encore, on oublie ici les devoirs, les préparations, les corrigés, ainsi... que les maladies, les grèves, les manifs, etc., la routine en somme) pour essayer de maîtriser un programme bien lourd. Un tel allégement lui permettrait de "digérer" les contenus, de les approfondir. Il serait plus en mesure de pouvoir disserter à partir de contenus mieux assimilés.

Autre avantage, cela limiterait les allégements "sauvages" auxquels la plupart d'entre nous sommes obligés de recourir. En décembre, en février, mais encore en avril, on rencontre bon nombre de professeurs "très en retard" et, quand on les retrouve en juin, miraculeusement, ils ont réussi, je cite à nouveau, à boucler "pile-poil" le programme. Arriver à retomber sur ses pieds et sauvegarder les apparences ne signifie pas que ce qu'on fait a été très satisfaisant. Au moins, en faisant tourner les allégements, ceux-ci ne seraient pas effectués dans l'urgence ou parce que le professeur n'apprécie guère tel ou tel point du cours. Et, au contraire, si on a moins de notions sur lesquelles on doit être au point, cela nous laissera davantage de temps pour effectuer des lectures complémentaires nous permettant d'entretenir notre niveau, ce qui n'est guère aisé avec une formation continue aux moyens par trop limités.

Il me semble que les objections majeures à cette proposition sont les suivantes : en ne traitant pas tout le programme, notre enseignement ne manquera-t-il pas de cohérence ? D'autre part, un certain nombre de sujets transversaux ne seraient plus possibles. On peut contourner cette difficulté en évitant certains sujets transversaux. L'argument heurtera sûrement. Pour faire face à cette double critique, on peut alors imaginer qu'une brève synthèse de la sous-partie non traitée soit fournie aux élèves et suffisamment vue en classe pour que l'essentiel soit compris. Une commission académique, ou pourquoi pas nationale, pourrait produire cette synthèse qui serait largement diffusée dans les établissements ne serait-ce que par les sites académiques. Si une programmation triennale ou quinquennale est arrêtée, on aura le temps de mettre au point ces documents. On pourra aisément brocarder cette proposition en disant que son auteur réinvente une sorte de "jachère pédagogique". Ce à quoi il rétorquera qu'il est soucieux du développement durable de ses élèves et qu'il souhaite qu'on se dégage des approches trop productivistes du programme. Redonnons-nous du temps pour améliorer la qualité de notre enseignement.

Et si on ne change rien ?

L'Éducation nationale continuera à tourner, pas très bien, mais elle continuera à tourner, ce dont je ne me satisfais pas.

Prenons ce qu'on peut considérer comme les trois objectifs majeurs de notre enseignement.

Le premier, et le plus visible, est d'aider nos élèves à avoir le bac. Le travail des commissions d'harmonisation, la mansuétude dont savent faire preuve les correcteurs font que, programme trop lourd ou pas, les taux de réussite restent très élevés. Et, à la limite, plus on a eu du mal à terminer les programmes (cf. grèves lycéennes ou autres), meilleurs sont les résultats. Soyons un peu provocateurs, je me demande si on ne devrait pas encourager les élèves en septembre à trouver un sujet de conflit (une sorte de "TPE syndical ou citoyen") qui conduirait à des pertes d'heures qui obligeraient notre institution à faire montre d'imagination pour que les résultats globaux ne heurtent pas les élèves et leurs parents électeurs.

Pourquoi alors s'inquiéter ? Tout simplement parce que, dans les conditions actuelles, je ne parviens pas à atteindre les deux autres objectifs.

Nous devons aider les élèves à acquérir une plus grande autonomie intellectuelle, indispensable pour leurs futures études. Or, c'est difficilement compatible avec une forme de gavage de connaissances auquel nous devons recourir. Je suis assez mal à l'aise quand, dans l'étude sur la mobilité sociale, j'éclaire les élèves sur la tendance à l'inertie sociale, et que finalement, faute de temps, notre enseignement corrige peu les écarts initiaux et familiaux de situation.

Enfin, nous contribuons à former (ou faut-il dire à informer ?) le citoyen. Cela demande du temps pour réfléchir et argumenter. L'urgence nous conduit à s'éloigner de cet objectif, ce qui est source de frustration pour nous mais aussi pour les élèves.

Commencer par le diagnostic ?

Logiquement cette proposition ne fera pas l'unanimité. Il est vrai aussi que me reviennent en tête les paroles d'un collègue expérimenté. Mettez trois profs de SES dans une pièce pour discuter d'un sujet concernant leur discipline, il en sortira quatre opinions. Soit, mais cela ne doit pas empêcher d'avancer. On peut arguer qu'avant de s'engager dans cette voie il faudrait faire un audit sérieux. Il semblerait qu'on aille (timidement ?) dans cette direction avec l'effort demandé aux correcteurs du bac de repérer quelques savoirs ou savoir-faire acquis ou pas. Démarche qui mettra du temps, me semble-t-il, à produire des effets. J'aimerais mieux qu'on puisse tester, ne serait-ce qu'en septembre, ce que les nouveaux bacheliers ES ont retenu et maîtrisé de notre cours3. Je suis certain que ces résultats devraient nous inciter à la modestie et à nous décider de faire, enfin, moins mais mieux.


(1) Même si dans un premier temps par réflexe protecteur, on dit qu'on a réussi à le boucler. En discutant, on convient qu'il a fallu "faire des choix", "accélérer" et que, donc, au total ce serait mieux s'il était moins lourd.

(2) On ne peut en imputer la responsabilité aux seuls professeurs. Il faut aussi tenir compte des contraintes institutionnelles et des rapports de force entre économistes et sociologues qui peuvent exister lors des travaux des groupes chargés des propositions, etc.

(3) J'ai conscience que cette enquête ne serait pas simple à mener. Il faudrait des élèves volontaires s'engageant à jouer le jeu. Il serait logique qu'ils s'engagent également à revoir quelques points du programme, car un test sans rafraîchir la mémoire ne serait pas très significatif ; sans parler de la question du financement, etc.

Idées, n°145, page 68 (09/2006)

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