[Re] Découvertes

Matière et société (deuxième partie)

Maurice Halbwachs

Dans cet article célèbre1, dont nous vous avons proposé la première partie dans le précédent numéro, Maurice Halbwachs expose sa conception de "l'ouvrier matière" et nous livre une analyse du taylorisme très novatrice pour son époque.

[Consulter la première partie de cet article (Idées numéro 144)]

Les travailleurs de l'industrie subissent en réalité deux sortes de contrainte, d'une espèce et d'une importance très différente au regard du jugement social. D'une part, un grand nombre d'entre eux sont obligés d'exercer un métier, de déployer un genre d'activité technique pour lequel ils ne se sentent aucune vocation particulière. Certains, qui auraient pu travailler comme ouvriers qualifiés, sont obligés de rester, ou de devenir manoeuvres ; tel, qui aurait préféré un travail de force, doit exercer un métier sédentaire ; et inversement. En dehors de ces grosses distinctions, il y a bien des nuances, dont les ouvriers ont le sentiment. Le plus souvent, ils ne choisissent point, et doivent se plier aux circonstances ou à des volontés qui ne tiennent pas compte des particularités individuelles. Mais le malaise qui résulte du sentiment qu'on est ainsi mal aiguillé n'est point propre aux ouvriers : dans toutes les classes il se retrouve plus ou moins, mais toujours à quelque degré. D'autre part, le travail ouvrier maintient d'une façon durable l'homme à l'état d'isolement, lui interdit les actes et démarches qui le mettraient en rapport avec d'autres hommes, le sépare artificiellement de ses semblables. Ainsi tous les ouvriers, en tant que tels, subissent une contrainte d'un nouveau genre : membres d'une société, ils s'en trouvent retranchés périodiquement pendant la moitié au moins de la journée (des heures de veille) : et cette contrainte ne pèse que sur eux. Or, s'il est possible, par une organisation industrielle plus scientifique, en attribuant au plus grand nombre des ouvriers les tâches auxquelles ils sont le mieux appropriés, de réduire, en ce qui les concerne, le premier genre de contrainte, il n'en est pas de même du second. Qu'ils soient bons ou mauvais travailleurs, qu'ils apportent ou non du coeur à l'ouvrage, qu'ils aiment ou non leur métier, tous n'en subissent pas moins les conditions générales communes à tous les ouvriers : le contact prolongé avec les choses, la rupture momentanée de toute communication avec la société restent ce qu'ils sont ; et il semble même qu'à certains égards ce contact risque de se faire plus étroit, et cette rupture plus complète, dans le système de Taylor que dans tout autre.

Il faut se mettre en garde, en effet, contre une confusion trop fréquente. À ceux qui décrivent le travail industriel en insistant sur ce que présente de pénible la nécessité où est l'ouvrier de fixer continuellement son attention sur des machines et des objets matériels, et de tourner le dos à la société humaine, on objecte quelquefois que bien des ouvriers s'intéressent assez à leur travail, aux instruments dont ils se servent, aux difficultés qu'il leur faut vaincre, à la matière même sur quoi ils opèrent, à ses propriétés et à ses formes, aux divers stades de l'opération industrielle, et, encore, aux qualités physiques, force, habileté, endurance, acuité des sens, qu'il exige d'eux, pour s'y attacher, et souffrir quand ils doivent, pour une raison ou l'autre, y renoncer. Le reflet des hauts-fourneaux danse, comme un mirage nostalgique, devant les yeux de l'ouvrier métallurgiste condamné au chômage. Le travailleur des cuirs et peaux renifle avec satisfaction l'odeur du tan. Et il arrive souvent qu'on entende ceux de la mécanique, ou même les maçons et terrassiers, s'entretenir longuement, en dehors des heures de travail, des machines qu'ils ont montées, des chantiers où ils ont passé, des tunnels qu'ils ont percés, des ponts qu'ils ont édifiés, etc.

Écartons même les cas où ils évoquent ainsi l'ensemble dont leur travail n'était qu'un élément, les détails extérieurs de l'organisation industrielle où ils ont été quelque temps encadrés, et toutes les remarques qui expriment une curiosité générale ou spéciale, qui s'étend au-delà des limites de leur tâche propre. Il n'en reste pas moins que l'ouvrier se donne souvent à son oeuvre, si étroite et mécanique, si matérielle et grossière soit-elle, de toute son ardeur, qu'il y travaille avec goût, qu'il y apporte de l'amour-propre, qu'elle demeure parfois le foyer où se concentre tout son intérêt même au cours des jours et des heures de repos, et qu'elle devient la matière de ses entretiens avec ceux qui l'entourent, et comme la substance de sa vie sociale elle-même. Cela n'est pas contestable. Mais cela prouve simplement que, parmi les ouvriers, il y en a qui, en effet, sont à leur place, et qui exercent le métier dont ils avaient la vocation. L'affranchissement de la première sorte de contrainte peut être la source d'une satisfaction interne assez forte pour qu'ils soient moins sensibles à l'infériorité sociale de leur situation d'ouvrier. C'est ainsi qu'inversement un avocat ou un médecin qui s'est trompé de voie peut s'en consoler entièrement, et même n'en pas avoir le sentiment, s'il est surtout sensible à l'avantage d'exercer une profession libérale quelconque. Il faut même reconnaître que l'estime témoignée par la société au bon ouvrier peut effacer momentanément et comme éclipser la médiocre estime en laquelle elle tient la profession ouvrière en général. Mais il n'importe. Que ses heures de travail à l'usine exercent sur lui, lorsqu'il en est sorti, une influence surtout négative, c'est-à-dire que l'épuisement, et le manque d'exercice de ses facultés de relation, le condamnent à se contenter de satisfactions physiques et vident sa conscience ou l'immobilisent, ou une action positive, c'est-à-dire que les représentations du métier continuent à l'occuper et servent d'aliment à une vie intellectuelle un peu factice, mais sans que sa pensée cesse pour cela de se mouvoir dans un cercle fermé, dans les deux cas il s'oriente sur l'axe de la matière inanimée, et non sur celui de la société.

Il nous faut insister sur la portée exacte de ces idées nées du métier, découpées en quelque sorte sur lui et à sa mesure, qui peuvent occuper momentanément, et même fréquemment, la pensée de l'ouvrier, et montrer qu'on ne réussit pas, soit en les analysant, soit en les combinant, à les transformer de manière à ce qu'elles se raccordent aux séries des notions proprement sociales. Ne nous en tenons plus à la formule étroite du taylorisme. Envisageons tous les ouvriers qui, pour une raison quelconque, s'intéressent à leur métier, y pensent et en parlent souvent. Nous pourrons leur appliquer l'appellation de bons ouvriers. Pour renverser ou confirmer notre définition de l'ouvrier, c'est à eux que nous devons nous attacher. Car ils représentent cette fonction sous sa forme pure. S'il est inexact qu'il y ait chez l'ouvrier comme une force centrifuge qui l'écarte de la société, s'il y a même chez lui des forces contraires qui l'en rapprochent, et qui sont la source de toute une vie sociale à l'intérieur même de la classe ouvrière, il faut l'établir pour ceux-là d'abord. Il serait trop facile, en effet, d'insister sur les circonstances de la vie ouvrière qui ne lui sont pas essentielles, sur le fait, par exemple, que beaucoup d'ouvriers se laissent facilement distraire de leur tâche, profitent de toute occasion pour se rapprocher de leurs camarades et échanger avec eux quelques propos extérieurs au métier, sur l'espèce de familiarité qui naît entre eux, de solidarité qui prend corps, du fait qu'ils se retrouvent chaque jour au même endroit, qu'ils arrivent à l'usine et en sortent ensemble. D'autre part, si la communauté d'intérêts les unit, si les débats sur la durée du travail et les salaires sont l'occasion, dans leurs groupes, de sentiments collectifs assez intenses, il ne faut pas croire que leur situation de salarié se confonde avec leur situation d'ouvrier : on entre ici dans un tout autre ordre de notions, qui se retrouvent également, sous des formes très voisines, dans les autres classes, ce qui explique, par exemple, que des hommes n'exerçant pas une profession manuelle puissent se rattacher, en vue de défendre leurs revendications économiques, aux organisations de la classe ouvrière : il ne s'ensuit nullement qu'ils fassent partie de cette classe. Écartons donc tout cela, qui occupe peut-être une plus grande place dans l'esprit de beaucoup d'ouvriers que les représentations de métier. Nous nous en tenons à celles-ci, à ceux, parmi les ouvriers, qui s'absorbent en elles, et nous nous demandons si elles ont quelque contenu social, si, par elles, ils deviennent capables de s'engager plus avant dans la société.

L'ouvrier, dans certains cas, imagine les besoins auxquels répond l'objet qu'il fabrique, et sa pensée pousse une pointe dans l'ensemble des représentations collectives des groupes consommateurs. Et, de même, celui qui achète un objet fabriqué ou qui l'utilise a quelque vague idée de la quantité de travail qui s'y est incorporée. Certains économistes ont même défini la valeur par le temps de travail ; mais ils se sont trompés : la notion de valeur est bien plus complexe. En réalité, ceux qui ne sont pas ouvriers songent presque exclusivement à l'utilité (entendue en un sens très large où entrent beaucoup d'éléments sociaux) des choses qu'ils acquièrent, tandis que l'ouvrier se rappelle le temps et la peine qu'il y a dépensés. Quand celui-ci s'inquiéterait des désirs et des goûts de ses clients, ce n'est qu'une toute petite partie de l'ensemble des besoins sociaux qu'il découvrirait ; et il n'y a aucune raison pour qu'il passe de là aux autres : ce n'est point par cette voie qu'on peut s'élever du métier à la société.

Nous avons considéré jusqu'ici l'ouvrier comme un membre de la collectivité humaine obligé de se tourner vers la matière. Il nous semblait que le mécanisme de la nature entrait en lui, et pliait à ses lois une partie de son organisme. Mais, à vrai dire, l'activité reste chez lui organique en son principe et son détail. Si l'ouvrier contracte certaines habitudes qui, du dehors, ressemblent aux mouvements des machines, il n'y réussit qu'en utilisant des tendances préexistantes, qui ne sont peut-être que des forces instinctives. Ainsi, on pourrait soutenir tout aussi bien que la nature matérielle agit sur l'organisme comme un stimulant, et qu'à son contact celui-ci développe des aptitudes qui se trouvaient en lui à l'état embryonnaire. Plus la nature matérielle présente à l'homme des faces nouvelles, complexes, difficiles à atteindre et à étreindre, plus la nature humaine doit s'étendre, dans le sens qui lui est indiqué : mais, en s'étendant, elle ne perd pas son caractère humain. S'il en était autrement, s'il subissait simplement l'action de la nature, tout métier pourrait être appris, et on n'éprouverait pas cet étonnement que nous donne parfois l'ouvrier, qui semble suppléer aux instruments qui lui manquent, à des machines qui ne sont pas à sa portée, par une sorte de tact et d'intuition : tel le serrurier qui devine, sur des signes très vagues, la forme d'une clef, ou l'ouvrier lamineur qui, à la couleur des barres, et en les tâtant avec des pinces très allongées, reconnaît leur degré de malléabilité. Sans doute les ouvriers, et les hommes en général, sont inégaux à cet égard : mais rien n'empêche d'admettre que le germe de ces facultés existe en chaque homme, que c'est un des éléments de la nature humaine. Or, comme ceux qui possèdent chacune d'elles dans sa plénitude sont rares, s'ils se spécialisent et s'ils se groupent par spécialité, chaque catégorie professionnelle ainsi limitée constituera comme un organe nettement différencié de la société humaine. Supposons qu'ils prennent conscience d'être détenteurs d'une des fonctions de leur espèce, développée en eux à un degré éminent, et qu'ils se confrontent avec d'autres organes de la société, également différenciés et également rares. N'est-il pas vrai que, d'une réflexion sur le métier, naîtra alors une notion collective, la notion de la société tout entière et des rapports que leur groupe entretient avec elle ? De son côté, la société n'a pas de raison apparente pour ne pas reconnaître, comme partie de sa nature, une fonction qui lui est utile, et qui exprime un de ses aspects. Si, à la base de chaque activité ouvrière, il y a ainsi un instinct, ou un ensemble de tendances instinctives, l'ouvrier ne reprend-il pas sa place dans l'humanité ?

Des sociologues ont pensé, en effet, que l'infériorité de certaines professions, des professions manuelles en particulier, tient beaucoup moins à la nature du métier, qu'au bas niveau de ceux qui l'exercent. L'adage "il n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens" pourrait être retourné ainsi : "il y a de mauvais métiers, parce qu'il y a de mauvais ouvriers." Temporairement, un préjugé défavorable s'est attaché aux métiers manuels, parce qu'on a cru qu'ils étaient les plus faciles à remplir, et qu'il n'était pas nécessaire qu'ils fussent bien remplis, et que les conditions de salaire et de vie ont été réglées sur ce qui convenait aux ouvriers inférieurs. Du jour où l'on reconnaîtrait que là, comme ailleurs, il faut sélectionner, où chaque aptitude serait utilisée là où il faut, pourquoi maintiendrait-on la vieille hiérarchie qui subordonne aux autres les professions ouvrières ? Chaque métier ou profession en vaut une autre, si ceux qui les occupent développent toute l'activité et l'habileté que comporte à cet égard la nature de l'homme. Les bons ouvriers en ont le sentiment, lorsqu'ils décrivent leur métier, et expliquent quelles qualités il réclame, à ceux qui n'y sont pas initiés. Loin de se diminuer, il semble qu'ils se relèvent, à leurs yeux comme à ceux des autres, et qu'ils défendent la dignité de leur industrie, lorsqu'ils en révèlent les difficultés. Ils savent bien trouver un écho, et que tout homme s'intéresse passionnément aux opérations manuelles, dans la mesure où elles exigent un degré supérieur de force, d'endurance, d'acuité sensorielle, d'agilité, d'ingéniosité et de tact. Comment en serait-il autrement, puisque, dans la société restreinte de ceux qui ne les pratiquent pas, on cultive néanmoins les mêmes forces instinctives, dans les jeux et les sports, et que certains, qui le peuvent sans déroger, n'hésitent point parfois, tels les ingénieurs ou les artistes, à revêtir la blouse et à faire oeuvre de leurs mains ?

De cette analyse, il faut retenir qu'il y a lieu en effet de distinguer entre les facultés qui sont à la base des métiers industriels et ces métiers eux-mêmes. Mais si ces facultés sont humaines, et estimées par la société, en est-il ainsi du métier ? Nous ne le croyons pas. Une activité quelconque n'acquiert de valeur, aux yeux des hommes vivant en société, que dans la mesure où elle introduit directement parmi eux de nouveaux éléments de relations.

Ils n'apprécient les qualités, physiques ou mentales, que si elles rehaussent en ceux qui les possèdent leurs capacités sociales. Par exemple, la vigueur corporelle, l'adresse et le courage, qui assurent à ceux qui les ont un prestige exceptionnel, et en tout cas beaucoup de considération, à la guerre, ou dans une partie de chasse, n'attirent pas l'attention, et n'obtiennent aucune récompense, quand ils en font preuve à l'atelier. Si rares et merveilleux que paraissent aux gens compétents les dons naturels ou les aptitudes développées d'un artisan, il suffit qu'on n'en aperçoive pas immédiatement l'application sociale pour qu'ils se trouvent aussitôt dépréciés. Cela est si naturel que les ouvriers eux-mêmes ne s'en étonnent pas. Si, en droit, la société considère bien comme son domaine toute la nature humaine, en fait, elle ne revendique pas ce qui en est étroitement lié aux actions et sensations de l'individu, et n'est pas l'objet d'une représentation ni d'une appréciation collective. Or il est bien difficile aux ouvriers eux-mêmes de se représenter abstraitement leurs aptitudes spéciales, en les séparant par la pensée des conditions où ils les utilisent. La nature matérielle et ses résistances ne sont pas seulement le stimulant qui éveille et précise en eux telle ou telle faculté d'action ; la faculté une fois mise en jeu ne se développe pas pour elle-même : elle s'enferme bien vite dans le cadre du métier. C'est pourquoi on admire et on applaudit l'alpiniste qui n'a pas le vertige, et on s'étonne à peine de voir le couvreur à qui la tête ne tourne pas. En même temps qu'il fait surgir du fond inexploré de l'homme où dorment des instincts latents des forces qui enrichissent la nature humaine, le métier les emprisonne, les surcharge en quelque sorte de mécanisme, au point qu'il faut quelquefois un oeil exercé pour reconnaître, derrière la ressemblance des gestes et attitudes, les qualités naturelles qui distinguent le bon ouvrier de ceux qui ont appris du dehors, et auxquels manque la spontanéité artisane. Sans doute les mêmes qualités, ou, du moins, certains éléments de celles-ci, sont développées parfois dans la société : mais elles le sont pour elles-mêmes, et de façon à ce que la société puisse s'en emparer et leur mettre sa marque. Les aptitudes physiques de ses membres sont en effet l'objet d'une évaluation sociale, lorsque le groupe a reconnu qu'à condition de revêtir certaines formes elles accroissent le volume et l'intensité de sa vie. Mais il faut, précisément, qu'elles n'évoquent alors rien de l'activité ouvrière. Lorsque des apprentis ou jeunes ouvriers jouent au football le dimanche dans la banlieue de Londres, on retrouve dans leurs gestes et leurs attitudes bien des vestiges de leur métier : les mouvements du jeu se coulent en quelque sorte dans le moule des mouvements de l'atelier. Tandis, en somme, que dans le métier l'action sur l'objet ou la matière est le but, et les qualités et facultés n'interviennent que comme moyens, dans les jeux et exercices le développement du corps et des aptitudes physiques est le but, et l'oeuvre matérielle est proposée comme occasion et expédient à cette fin. Or on peut, par une sélection mieux comprise, spécialiser progressivement les ouvriers dans les tâches qui mettent en valeur leurs dons naturels : mais comme cela ne peut être l'objet dernier de l'industrie, comme l'essentiel est malgré tout de produire, avec un outillage défini, il faut bien que l'ouvrier, même dans les meilleures conditions, même s'il est bien à sa place, s'adapte à sa tâche, puisqu'on ne peut adapter sa tâche exactement à ses dispositions et à sa nature. Il est bien vrai que, dans la société aussi, les pouvoirs et facultés des hommes ne trouvent pas tous à se manifester, et que les exercices, jeux et sports, qui n'exercent que certaines facultés et, dans un certain sens, façonnent à leur manière l'étoffe de notre être physique et mental. Mais cette action vient de la société : cette déformation ou transformation de nos tendances est comme le signe qui garantit leur légitimité. Ainsi, même si l'ouvrier, à mesure qu'il se trouve plus étroitement en contact avec la matière, réagit sur elle par une part plus large et plus profonde de sa nature d'homme, de son "humanité", dès que cette réaction a pris la forme d'un métier, elle s'isole de l'ordre des tendances et actions sociales.

Sous un autre angle d'observation, le travail ouvrier nous présente une nouvelle série de pensées et réflexions nées du métier, et qui semble orientée dans la direction de la société. L'ouvrier ne s'en tient pas à opposer ses forces aux choses. Il est aidé par des instruments et des machines, et, d'autre part, il doit s'appuyer sur un ensemble de notions techniques. Nous avons vu que tout cet appareil fonctionne en vue de simplifier et rendre plus efficace l'action directe sur la matière en quoi consiste le travail de l'ouvrier. À la rigueur, l'ouvrier peut se désintéresser de tout ce qu'il ne lui est pas utile de connaître pour remplir sa tâche. Mais, bien souvent, sa réflexion se porte, au contraire, sur la technique de son industrie. Et l'on conçoit que, s'il a été occupé à plusieurs tâches, s'il a passé par plusieurs usines où tels procédés anciens subsistent, où tels procédés perfectionnés ont été introduits, s'il a par ailleurs quelques connaissances scientifiques, et s'il n'est pas dépourvu d'intelligence, il puisse s'élever à des conceptions voisines de celles sur lesquelles opère l'ingénieur, et même le savant. Lorsqu'un ouvrier parle de la technique de son métier, il est capable de voir plus haut et plus loin que le travail de l'équipe dont il fait partie. Si on compare, sous ce rapport, le travailleur d'usine d'aujourd'hui et l'artisan du Moyen Âge, on note ceci. À une époque où la technique était assez peu développée, où la part de l'activité manuelle dans la production restait considérable, les instruments et les procédés variaient suivant les métiers, et la fabrication reposait surtout sur la coutume et la tradition. Chaque corporation travaillait sous le patronage d'un saint particulier et, si toutes ces chapelles se groupaient dans la même église, chacune était éclairée par ses vitraux et par ses cierges et avait un culte et des emblèmes qui n'empruntaient rien aux autres. Mais, aujourd'hui, les mêmes forces, vapeur et électricité, actionnent quelquefois les mêmes machines dans des industries très différentes. On applique ici et là les mêmes procédés, légèrement modifiés, mais pas assez pour qu'on n'en reconnaisse pas l'identité fondamentale. Même si les machines sont différentes, un ouvrier exercé retrouve entre elles bien des analogies : elles reposent sur le même principe, elles réalisent des agencements du même type. D'autre part, tandis que les anciens procédés de fabrication restaient le plus souvent stationnaires, dans l'industrie moderne il y a un progrès continu, et beaucoup d'ouvriers comprennent vite qu'il consiste à introduire partout le calcul, et que toute simplification pratique repose sur une complication de la théorie, c'est-à-dire sur la solution de difficultés scientifiques nouvelles. Par là s'ouvre à la pensée ouvrière une des avenues qui conduisent au coeur même de la société. Pourquoi ne s'y engagerait-elle pas ?

Il n'est ici question que de la science qui recherche les lois de la nature inorganique, la seule dont relèvent jusqu'à présent les applications industrielles. On ne peut contester que les savants et les ingénieurs ne se trouvent hors de la classe ouvrière, ni prétendre que la science ainsi entendue soit exclue du cercle des activités sociales. Nous ne nous trompions pas quand nous considérions les machines et l'organisation de l'industrie comme l'oeuvre immédiate de la société. Comment distinguer, d'ailleurs, ici, entre la théorie et la pratique ? En un sens, toute science est pratique, puisque les mathématiques peuvent être considérées comme un vaste réservoir qui renferme toutes les règles possibles, toutes les formules qu'il suffit de combiner pour aller à la rencontre des faits ; et toute application, à son tour, intéresse le savant, car elle est comme une expérience qui peut toujours révéler du nouveau. Entre les réflexions techniques de l'ouvrier et les méditations du savant, n'y a-t-il pas continuité ? Des unes comme des autres, toute idée d'une activité non matérielle, d'une relation entre des forces ou des grandeurs non mesurables, n'est-elle pas exclue ? Et où marquer la limite entre le savoir empirique et la science ?

Mais, s'il en est ainsi, l'opposition que nous avons signalée entre l'ordre des données matérielles et celui des relations sociales n'est pas absolue : elle comporterait en tout cas une exception si étendue que l'on ne comprendrait pas qu'elle ait pu jouer le rôle de premier plan que nous lui avons assigné. En effet, pourquoi la société se comporterait-elle autrement, vis-à-vis de ceux qui travaillent à connaître la matière, que vis-à-vis de ceux qui la transforment ? Remarquons que l'attitude du savant ressemble en effet, par bien des côtés, à celle qui est imposée à l'ouvrier. Sans doute, la science se sert de signes qui représentent des idées, des opérations, et où se trouve incorporé le résultat de tout un long travail humain : mais tout cet appareil intellectuel remplit dans la science le rôle des machines dans l'industrie, et le rôle du savant n'est pas de les contempler, et de les comprendre, mais d'en chercher le point d'application à de nouveaux aspects de la matière. Le système des notions scientifiques, en d'autres termes, ne s'accroît pas de lui-même, par une déduction automatique et une sorte de génération spontanée : l'oeuvre propre du savant, comme de l'ingénieur, qui est à la fois la plus difficile et la plus pénible, c'est de tourner son attention sur les faits et les parties de la réalité qui se présentent à lui à l'état brut, qui n'ont pas encore été réduits en formules et auxquels la pensée doit adhérer, sur lesquels il lui faut s'immobiliser, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé le biais par où les prendre, pour les calculer et se les assimiler. À ces moments, le savant est bien tourné vers la matière, exactement comme l'ouvrier manuel. Bien plus, il se pourrait que, pour se représenter les choses inorganiques et leurs lois, la pensée fût contrainte de s'identifier avec elles. Une psychologie pénétrante croit avoir bien mis en lumière cette condition, qui s'imposerait aussi bien au mathématicien lorsqu'il pense par signes, qu'au physicien qui observe ou expérimente. La notion mathématique communiquerait à la conscience où elle se développe son homogénéité et sa discontinuité. En apparence, le mathématicien s'élève jusqu'à un monde d'idées et de concepts spirituels : en réalité, il s'attache, lorsqu'il raisonne sur les figures et sur les nombres, aux aspects les plus figés, les plus éloignés de la vie, les plus abstraits, les moins humains des choses matérielles. Ainsi, à tous les degrés du travail scientifique, on pourrait dire que le savant marche en sens inverse des hommes entraînés par le courant de la vie, et nous ajouterons (puisque la vie des hommes tire toute sa substance des relations où ils sont avec les autres, puisque prendre conscience de soi, c'est poser, en face de soi, un autre soi-même, puisqu'il n'y a pas de différence essentielle entre se représenter ce qu'on a été et imaginer ce que sont les autres) en sens inverse de la vie sociale.

Pourtant, entre l'activité scientifique, même celle de l'ingénieur et le travail de l'ouvrier, la société fait passer le fossé qui marque ses limites : peut-être se représente-t-elle inexactement la fonction de l'homme de science. Mais, avant d'admettre qu'elle commette une aussi grave erreur, avec tant de résolution, depuis si longtemps, et partout, il faut examiner quelle est sa conception de la science. On a dit que toute erreur collective apparente de ce genre recouvre une part de vérité, et que la société ne peut pas persévérer indéfiniment dans une illusion, parce qu'elle serait avertie par des résistances objectives qu'elle se trompe, parce qu'elle ne peut vivre sur des fictions qui ne sont que cela. On voit bien, d'ailleurs, au-devant de quels dangers courrait une société, si elle encourageait une activité qui lui serait étrangère, qui accroîtrait sans doute son empire sur les choses matérielles mais absorberait peu à peu ses meilleurs éléments et réduirait sa puissance vitale. Les savants, il est vrai, ont été souvent persécutés. Mais on ne les confondait pas, même alors, avec des ouvriers ou des membres des classes inférieures. On les traitait plutôt en hérétiques, qui retournaient contre la société des aptitudes et un ascendant dont elle eût pu bénéficier.

Le savant, lorsqu'il s'enferme dans une contemplation abstraite des faits, est obligé de déployer un effort pour écarter momentanément toutes les idées, hypothèses, notions scientifiques élaborées qui viendraient le distraire. L'ouvrier limite son attention bien plus aisément, et comme si cela lui était naturel, aux côtés des choses qu'il attaque avec la main ou la machine : par contre, il lui faut lutter et se contraindre, pour s'élever des faits aux conceptions intellectuelles qui en expriment scientifiquement la nature et les lois. De cette différence, il semble bien résulter que l'attitude de l'un et de l'autre en face des faits ne sont identiques qu'en apparence. L'esprit du savant déborde singulièrement les objets auxquels il s'arrête, et se meut d'ordinaire dans un ordre de pensées qui ne sont pas une simple reproduction des choses particulières, mais qui expriment en même temps tout ce qu'il est possible à la collectivité humaine de connaître de leurs rapports entre elles, et des propriétés de leurs éléments. Quand le travailleur serait capable de retenir et de rattacher les remarques et observations sur les machines, les forces en jeu dans l'industrie, les matières premières et leurs transformations, dans le tableau ou le système qu'il en constituerait, il ne retrouverait guère que ce qu'il y a mis, c'est-à-dire son expérience individuelle. Quand Leibniz dit qu'un artisan est capable dans certains cas de retrouver la théorie de son art, il entend par théorie la systématisation des règles et procédés pratiques, qui permet d'en comprendre l'enchaînement dans un cas et pour une application particulière, mais non la science, c'est-à-dire l'ensemble de concepts à la fois très riches et très généraux, oeuvre lentement perfectionnée de tous les savants de tous les temps, où l'on retrouve à leur place non seulement toutes les expériences et réflexions d'autrefois, mais les problèmes posés et non encore résolus, et le souvenir même des anciennes erreurs et des interprétations abandonnées.

Ne nous laissons pas abuser, en effet, par la simplicité et en quelque sorte la transparence des notions scientifiques les plus importantes, au point d'y voir le décalque décoloré de l'expérience individuelle, et de nous figurer qu'on les a simplement "extraites" de la matière. Au-delà et autour de la formule abstraite d'une loi, il faut évoquer en même temps toutes les autres propositions qui trouvent sur elle leur point d'attache, toutes celles avec lesquelles elle s'articule, et non seulement toutes les expériences des individus qui les fondent, mais le fond social sur lequel elles se sont groupées, et toutes les croyances antérieures qu'elles recouvrent. Tout cet ensemble se retrouve, consciemment ou non, dans la pensée du savant : il sait bien que la fécondité d'une loi scientifique vient de ce qu'elle impose une discipline collective à tous les travailleurs de la science, et en même temps de ce qu'elle résume l'expérience et les tentatives d'explication d'une société qui se continue dans celle d'aujourd'hui, de même que l'homme auquel Pascal la comparait.

Dès lors, nous nous faisons une idée de l'activité du savant, même en tant qu'elle s'applique à la seule matière inerte, tout autre que les philosophes qui pensent qu'on ne peut connaître la matière qu'à condition de s'identifier avec elle par la conscience, et de communiquer à celle-ci la fixité, l'immobilité, et, en quelque sorte, la dureté de celle-là. Il ne suffit pas, d'après eux, que des représentations de propriétés matérielles se succèdent dans l'esprit pour qu'elles soient comprises ; mais à l'image telle que la perçoit une conscience doit se substituer une notion telle qu'elle puisse être représentée dans un ensemble de consciences. Or, cette transformation ne consiste pas en ce que certaines parties de l'image, qu'on pourrait appeler individuelles, c'est-à-dire les liaisons de cette image avec les circonstances où tel individu s'est placé pour observer (circonstances qui ne tiendraient en rien à la nature extérieure, mais à l'état psychologique de l'observateur, à ce qu'il subsiste dans sa conscience de souvenirs, de pensées, etc.) sont abolies ; ainsi appauvrie, elle perdrait tout rapport avec la pensée, et n'offrirait plus aucune prise à n'importe quelle conscience. Il faut au contraire renforcer ce cadre psychologique, l'élargir, et le rendre plus maniable (bien que le mot soit trop voisin de manuel et donne une image inexacte). Or, on ne voit pas comment on y parviendrait, si on s'en tient à l'expérience individuelle. Il faut en réalité que sinon le cadre, du moins les éléments dont on peut le fabriquer soient donnés, c'est-à-dire que l'esprit du savant ne s'attaque à la matière que bien pourvu de ces éléments : mais d'où les tirerait-il, sinon de la pensée collective ?

De tout temps, les hommes ont été en relation avec la matière, et ils s'en sont fait de bonne heure des représentations. Bien des faits permettent d'induire qu'ils n'ont pas distingué nettement tout de suite entre la nature humaine et la nature matérielle, que, si l'on veut, le cadre tenait alors une place bien plus grande que le tableau, ou que celui-ci était transfiguré par celui-là, en prenait la couleur et l'aspect. Mais si la science actuelle ne ressemble pas à la conception d'alors, toute pénétrée de religion et de métaphysique, on ne peut oublier qu'elle y prend sa source, et que si les notions sur lesquelles elle repose ne sont plus les mêmes, la même nécessité ne s'en impose pas moins à elle de pouvoir être comprise et utilisée collectivement. Le philosophe qui a comparé la science à "un oeil énorme rattaché à un bras de géant", aurait dû dire plutôt : "des yeux innombrables en rapport avec une multitude de bras, mais en rapport, également, entre eux". La différence est considérable, car si la première image, à une échelle plus restreinte, convient à l'ouvrier, du moins en tant qu'elle caractérise bien son isolement, et en quoi ses sensations et ses actes forment en effet comme un cercle qui se referme, on voit à quel point le champ de la vision est élargi, dès qu'il s'agit, pour chacun des yeux, d'observer non pas seulement ce qui peut être utile ou nuire à l'individu, mais, d'accord avec les autres, et en s'aidant de ce qu'ils ont déjà vu, ce qui peut être utile ou nuire non seulement à tout membre du groupe, mais encore à la vie et au développement collectif lui-même : on voit alors s'élargir singulièrement le domaine de "l'utilité" qui, au-delà des limites des besoins physiques de l'individu, embrasse tout ce qui peut satisfaire les besoins collectifs de tout ordre, c'est-à-dire qu'en droit rien de ce qui est ou peut être ne s'en trouve exclu. De même, on aurait une vue singulièrement courte de la portée et du contenu de la science des choses inanimées, si on la réduisait à traduire en formules abstraites les perceptions de la nature matérielle que peut recevoir la conscience d'un grand nombre de travailleurs industriels, et à n'être que la théorie de la pratique, quand bien même on préposerait à l'élaboration de cette théorie un groupe d'hommes spécialisés, mais qui, penchés sur la matière, ne puiseraient pas, pour en éclairer les aspects, dans le fonds commun des notions collectives.

Ainsi, même quand l'ouvrier s'intéressera à la technique de son métier, faute d'une culture préalable, l'accès de la science lui restera fermé. Si certaines inventions, certains perfectionnements pratiques sont dus à l'initiative et à l'ingéniosité de tel d'entre eux, cela peut tenir au hasard, c'est-à-dire à la rencontre de dons exceptionnels d'attention et de combinaison chez un homme de la classe inférieure. Mais, en règle générale, si l'ouvrier souhaite parfois élargir son horizon, s'initier aux recherches d'où procède l'organisation de son industrie, il sent bien que la condition préalable de sa formation scientifique serait qu'il perdit de vue pendant quelque temps le métier, l'usine, qu'en même temps que les particularités des objets sur lesquels il opère, des machines dont il surveille le fonctionnement, des forces dont il règle l'emploi, posent à son esprit des problèmes, l'angle étroit sous lequel il les aperçoit l'empêche d'en pénétrer la nature, qu'il subsiste trop de lacunes entre ses notions empiriques, que chacune d'elles est tronquée et incomplète, que du moins on ne peut extraire le plus. Il ressemble à ce que pourrait être un étudiant, dans un laboratoire, qui opérerait sous la direction d'un savant sans connaître la raison des préparations qu'on l'oblige à faire, qui serait condamné à ignorer l'ensemble auquel se rattache son travail étroitement délimité et toujours pareil. Et, de même que, d'ailleurs, il paraît contradictoire de prétendre organiser industriellement le travail scientifique, parce qu'une expérience n'est féconde qu'à condition qu'on projette sans arrêt sur elle toute la lumière de la science, qu'elle ne peut donc être effectuée que par un savant, et non par ce qu'on pourrait appeler un manoeuvre de la science, de même un ouvrier travaillerait mal s'il avait trop de curiosité, et si des préoccupations théoriques venaient se jeter en travers de ses mouvements, déranger ses réflexes ou ses mécanismes bien montés, et introduire dans ses opérations automatiques un principe d'hésitation et de tâtonnement.

En, résumé, nous admettons que les sociétés humaines, pour s'emparer de la matière et la transformer suivant leurs fins, préposent à cette fonction tout un ensemble défini de leurs membres qui, pour s'en acquitter, sont contraints de rester en contact avec les choses, de s'isoler en face d'elles, et de se détacher du reste de la collectivité humaine. On pouvait nous objecter que cette définition des agents d'exécution de l'industrie ne s'applique pas à l'ensemble de ceux-ci, qu'elle convient aux ouvriers, sans doute nombreux encore à notre époque, auxquels on assigne une tâche quelconque sans tenir compte de leurs dispositions naturelles, mais qu'un autre état de l'industrie reste concevable, où les ouvriers, même ceux qui s'acquittent de travaux en apparence non spéciaux, seraient néanmoins spécialisés suivant leurs aptitudes, de façon à donner, avec le même effort que jusqu'à présent, le maximum de rendement, et que, déjà, parmi les travailleurs, il y a lieu de distinguer ceux qui se trouvent à leur place, des autres. Or les premiers, que nous appelons les bons ouvriers, sont capables de s'intéresser à leur métier, soit que leur attention se porte sur les qualités personnelles et humaines qu'il met en jeu, soit qu'à force de réfléchir sur la technique, les faits, les propriétés matérielles des choses, ils s'élèvent à la conception et à la compréhension de la science. Ainsi, c'est précisément dans ces cas où la fonction ouvrière se présente en quelque sorte à l'état pur, et où l'ouvrier est le plus étroitement rattaché à son métier, qu'il paraîtrait s'orienter, sous ces deux points de vue, vers la société dont nous prétendions l'exclure. À quoi nous répondons que notre définition de la classe ouvrière n'entraîne nullement que tous ses membres subissent au même degré l'obligation de travailler dans l'industrie comme une contrainte pénible. Mieux sélectionnés, chargés des opérations physiques qui répondent à leurs facultés, certains ouvriers trouveraient dans leur travail la source d'un contentement individuel assez intense pour qu'ils sentissent beaucoup moins vivement l'infériorité de leur situation sociale. Mais cette situation n'en serait point changée, et ce genre de satisfaction ne résulterait en rien d'une reprise de contact quelconque avec la société, car les bons ouvriers en restent aussi retranchés que les autres. On pourrait imaginer qu'il en fût autrement, que la lutte contre la matière passât au premier plan des préoccupations de la société, et que celle-ci estimât surtout les pouvoirs humains qui permettent d'y triompher : mais les groupes où s'est conservé cet ordre d'appréciations appartiennent à des types primitifs et peu différenciés : en fait, dans nos sociétés, les facultés valent en raison de ce qu'elles renforcent les rapports qui unissent les membres de la collectivité, et permettent à ceux-ci de multiplier les points de contact entre eux et les autres hommes. Les qualités de l'ouvrier en tant que telles augmentent le pouvoir de l'homme sur la matière ; mais, développées dans cette direction, elles restent infécondes à d'autres égards. Pourtant, nous découvrons quelquefois en elles une puissance latente de la nature humaine, un instinct qui ne doit rien à la matière que de l'avoir, en le stimulant, appelé au jour. Mais, pour que cette disposition puisse être en quelque sorte transposée en qualité socialement utile, il faudrait qu'elle réussit à se dégager de l'espèce de gaine qu'est pour elle le métier, et, au moins, qu'elle trouvât dans la série des activités sociales (au sens étroit) des formes qui ressemblent à celle qu'elle a reçue dans l'industrie. C'est ainsi qu'aux premiers temps du Moyen Âge la classe guerrière noble s'est largement recrutée parmi les hommes d'origine roturière2, parce que les qualités de force, d'endurance et de courage étaient à peu près pareilles, et se manifestaient par des actes semblables, aux plus bas degrés de la hiérarchie féodale, et même au-dessous d'elle, comme aux plus hauts ; la fonction guerrière, peu différenciée, supposait des dispositions physiques à peu près de même ordre que celles qui trouvaient à s'utiliser en dehors du "métier des armes", à côté de qualités sociales relativement peu complexes. Dans nos sociétés, la différenciation entre les deux sortes d'activités, manuelle et non manuelle, est poussée trop loin, et de trop bonne heure, pour qu'on puisse passer sans une entière rééducation de la simple habileté mécanique de l'ouvrier, par exemple, à l'habileté combinatrice de l'ingénieur. De même, entre le savoir empirique et les réflexions sur le métier, auxquels le travailleur peut s'élever, et l'activité théorique ou pratique de l'homme de science, il n'y a ni commune mesure, ni différence simplement de degré, ni continuité. Certes, la science n'est pas sortie tout d'un coup, tout organisée, de l'esprit humain, et il est probable qu'à ses débuts elle a été conditionnée par les besoins pratiques des hommes et leurs premiers efforts en vue de dominer et élaborer la matière. Ainsi l'impulsion communiquée à l'esprit venait des choses : les divers aspects de la nature matérielle, à mesure que les hommes en éprouvaient la résistance, ont adressé en quelque sorte une série d'appels à nos pouvoirs intellectuels, les ont éveillés et orientés. Il ne manque pas, dans l'histoire des sciences, d'exemples de découvertes dues à une action de ce genre, à l'initiative ou à l'idée heureuse de certains artisans. Une science qui ne se remettrait pas à tout instant en contact avec les faits de la nature matérielle ne progresserait plus. Mais, ici encore, de la profession ouvrière, qui concentre et immobilise l'attention du travailleur individuel sur une série de faits matériels étroitement délimités, et découpés dans l'ensemble des faits au nom des préférences et des habitudes pratiques des hommes, la profession scientifique, qui élargit l'horizon du savant jusqu'aux limites de l'expérience collective, et l'invite à passer sans cesse d'une expérience à l'autre, d'un point de vue à l'autre, s'est de plus en plus distinguée. À la différence de tout le système des machines et de toute l'organisation industrielle, qui est collective comme la science, la main-d'oeuvre reste individuelle dans la série que constituent les propriétés brutes de la matière et les actes et efforts de l'ouvrier, on ne trouve aucun élément qui le dépasse, telle que serait une notion scientifique quelconque. C'est dire que l'ouvrier aura beau se pencher attentivement sur son métier : il n'y apercevra aucune facette qui lui renvoie l'image d'une activité sociale, c'est-à-dire où la société se reconnaisse.


(1) Article initialement paru dans la Revue philosophique, n° 45, 1921.

(2) Esmein A., Histoire du droit français, 10e édition, p. 222-223.

Idées, n°145, page 60 (09/2006)

IDEES - Matière et société (deuxième partie)