Dossier : La mondialisation

Le marché du travail à l'épreuve de la mondialisation

Bruno Decreuse, professeur à l'université de la Méditerranée et chercheur au GREQAM (Groupement de recherche en économie quantitative) d'Aix-Marseille (13)

Cet article examine la responsabilité de la mondialisation dans les bouleversements rencontrés par les marchés du travail des pays développés. On distingue ainsi trois facettes de la mondialisation prégnantes dans le débat public : la montée du commerce Nord-Sud, qui accentue les inégalités entre travailleurs qualifiés et non qualifiés, la mobilité accrue du capital, qui déséquilibre les relations salariales, et la demande d'assurance sociale des populations confrontées à la mondialisation. Est également mis en avant le rôle crucial des institutions du marché du travail qui conditionnent les effets de la mondialisation tout autant que leur design répond à la mondialisation.

Concurrence des pays à bas salaires, délocalisations, raids boursiers internationaux... Les à-côtés de la mondialisation occupent bien souvent la une des journaux. C'est, en 2005, ces stocks de vêtements asiatiques confinés dans les ports de France au nom de l'industrie européenne du textile. C'est, en 2004, le "chantage" dont sont victimes les salariés de l'usine Bosch à Vénissieux, contraints d'accepter une augmentation de leur temps de travail sous la menace d'une délocalisation en Tchéquie. C'est, en 2005, l'appel au secours de Franck Riboud, PDG de Danone, en pleine rumeur d'OPA de la part du géant américain PepsiCo.

Il n'est donc guère étonnant que plus de la moitié des Européens estime que la mondialisation a plutôt des effets négatifs que positifs sur l'emploi. Il demeure que l'entretien de telles réserves vis-à-vis d'un important vecteur potentiel de richesses peut paraître quelque peu incongru.

La peur de l'autre est instinctive. On en trouve l'illustration dans la littérature et les films de science-fiction. La rencontre de civilisations extra-terrestres est presque systématiquement associée à la guerre et aux maladies. La Guerre des mondes d'Herbert Georges Wells se termine brutalement par le décès des envahisseurs incapables de tolérer notre atmosphère. L'Alien au sang acide de Ridley Scott mène une chasse impitoyable à l'équipage d'un pauvre vaisseau spatial égaré dans l'espace. Même l'adorable E.T. tombe malade, et ne doit sa survie qu'au fait de parvenir à rentrer chez lui !

Ainsi, la mondialisation effraie. Mais son rôle se limite-t-il à celui de croquemitaine éternel de nos terreurs instinctives ? Ou bien les manifestants de Seattle comme ceux de Gênes portent-ils d'autres habits que ceux d'anarchistes en mal de sensations nationales ?

Impact du commerce Nord-Sud

Le commerce Nord-Sud s'apparente a une diminution de l'offre relative de travail qualifié. Toutefois, il est difficile d'attribuer une responsabilité importante à ce commerce dans la montée des inégalités salariales, dans la mesure où le prix relatif des importations des pays développés n'a pas connu de baisse massive sur les dernières décennies. En revanche, le commerce Nord-Sud permet d'expliquer une partie de l'augmentation du chômage des travailleurs peu qualifiés en Europe continentale, l'idée étant que la mondialisation accroît le coût des institutions du marché du travail.

Graphique : Pourcentage de personnes ayant répondu " un effet plutôt négatif " à la question " la mondialisation a-t-elle un effet plutôt positif ou plutôt négatif sur l'emploi dans votre pays ? " (graphique 1)

Le commerce nord-sud et les inégalités salariales

La théorie économique dispose d'un outil puissant pour analyser le commerce Nord-Sud : le modèle Heckscher-Ohlin-Samuelson (HOS). Ce modèle vise une conclusion essentielle : l'intensification des échanges avec les pays du Sud s'apparente à un choc négatif d'offre relative de qualification dans les pays du Nord. Il prévoit donc l'amélioration de la situation économique des travailleurs qualifiés des pays du Nord et l'appauvrissement des travailleurs peu qualifiés.

Le modèle HOS met l'accent sur l'hétérogénéité des dotations factorielles entre le Nord et le Sud. Il néglige ainsi les écarts de salaire, implicitement attribués à des écarts de productivité. L'économie abstraite décrite par le modèle comprend deux biens de consommation X et Y, de prix px et py, et deux pays Nord et Sud. Les biens sont produits à partir de technologies distinctes à rendements d'échelle constants. Ces technologies sont les mêmes dans les deux pays. Elles mêlent travail qualifié et travail non qualifié et la production du bien X est plus intensive en travail qualifié. Le salaire des qualifiés est W, celui des non-qualifiés est Wn, et la prime salariale de qualification est w = We/Wn - 1. Les travailleurs sont parfaitement mobiles entre les secteurs mais ne peuvent migrer d'un pays à l'autre. Les marchés des biens et du travail sont parfaitement concurrentiels. Finalement, les consommateurs ont des préférences identiques dans les deux pays (elles sont homothétiques pour une raison technique : on veut que la distribution des revenus n'affecte pas l'équilibre économique).

La seule différence entre les deux pays naît donc des nombres respectifs de travailleurs qualifiés, en proportion r, et non qualifiés, en proportion 1 - r. On suppose ainsi que l'offre relative de travail qualifié e = r/(1 - r) est plus importante au Nord qu'au Sud.

Pour comprendre comment fonctionne le modèle, le plus simple est d'abord d'analyser l'économie d'un seul des deux pays en autarcie. Considérons le Nord. Il y a deux inconnues : la prime salariale de qualification w, et le prix relatif p = px/py du bien X. Le modèle propose une relation entre la prime salariale de qualification et le prix relatif du bien X d'une part, et une relation entre le prix relatif du bien X et l'offre relative de travailleurs qualifiés d'autre part. Ainsi, l'offre relative de travail e qualifié détermine simultanément prix et salaire relatifs d'équilibre. Le graphique 2 représente ces deux relations.

Graphique : Détermination de l'équilibre du modèle HOS et impact du commerce nord-sud (graphique 2)

La première relation fait l'objet du théorème Stolper-Samuelson. La prime salariale de qualification est une fonction croissante du prix relatif du bien intensif en travail qualifié. Intuitivement, l'augmentation du prix relatif apprécie la demande relative de travail qualifié, ce qui se traduit par une augmentation de la prime de qualification w.

La seconde relation entre la prime de qualification w et le prix relatif p est au coeur du théorème Heckscher-Ohlin. Une augmentation de la dotation relative en travail qualifié se traduit par une baisse du prix relatif du bien intensif en travail qualifié. En effet, cet accroissement de l'offre relative de qualification induit une augmentation de l'offre relative de bien intensif en travail qualifié. À courbe de demande relative inchangée, le prix relatif du bien X diminue.

L'équilibre du marché du travail se traduit par l'égalité de l'emploi relatif de travail qualifié et de l'offre relative de travail qualifié. Dans le cas du Nord, par exemple, l'offre relative de travail qualifié eN détermine le prix relatif d'équilibre du bien intensif en travail qualifié qui détermine, à son tour, la prime salariale de qualification.

Que se passe-t-il lors de l'ouverture aux échanges avec le Sud ? En l'absence de coûts significatifs de transport, le prix de chaque bien est déterminé sur le marché mondial. Il est donc le même dans chaque pays. L'ouverture a pour conséquence de modifier les dotations factorielles relatives. Initialement, l'offre relative de travail qualifié eN au Nord est supérieure à l'offre relative de travail qualifié e au Sud. Dans la zone intégrée, l'offre relative de travail qualifié e- s'établit entre eN et eS. Du point de vue du Nord, l'offre relative de travail qualifié est maintenant plus faible, le prix relatif du bien intensif en travail qualifié augmente, et la prime de qualification s'accroît.

Le modèle HOS émet donc une prédiction tout à fait raisonnable dans le cas des pays anglo-saxons : le commerce Nord-Sud aggrave les inégalités salariales au Nord. La raison tient à la diminution de l'offre relative de travail qualifié dans l'espace géographique pertinent pour la détermination des prix de chaque bien.

Mais le modèle ajoute un mécanisme : la transmission du choc d'offre relative de travail qualifié induite par l'ouverture aux échanges avec le Sud transite par la diminution du prix relatif des biens importés. Or, le prix relatif des importations n'a pas connu de baisse majeure. En outre, le modèle HOS prévoit que les salaires du Nord et du Sud doivent converger, le commerce international se substituant à la mobilité internationale des facteurs. Richard Freeman [1]1 montre que nos salaires sont essentiellement déterminés par les conditions du marché du travail local, de sorte que les salaires de Beijing n'ont qu'un faible impact sur nos rémunérations.

Les institutions européennes en équilibre général

Pour Franco Modigliani, "the argument that increased trade with developing countries raised unemployment in Europe is nonsense, reflecting economic illiteracy"... Pourtant, le commerce Nord-Sud s'apparente à un choc négatif d'offre relative de travail qualifié. Comme les rigidités salariales interdisent l'ajustement à la hausse de la prime salariale de qualification en Europe, le chômage des peu qualifiés devrait augmenter.

Reprenons le modèle HOS et introduisons à la suite de Richard Brecher [2] et Donald Davis [3] une rigidité à la hausse du salaire relatif des qualifiés. On note ainsi w->w* la prime de qualification rigide. Considérons d'abord le cas de l'économie fermée - l'Europe continentale - décrit par le graphique 3. La rigidité relative détermine le prix relatif du bien intensif en travail qualifié par le biais de la relation de Stolper-Samuelson. La relation d'Heckscher-Ohlin implique alors que l'emploi relatif e- devient supérieur à l'offre relative de travail qualifié eEC. Autrement dit, la rigidité relative entraîne le chômage des non-qualifiés. Le niveau du chômage U- apparaît alors sur le troisième cadran du graphique 3, le long de la relation de Brecher. Pour construire cette relation, il nous faut connaître la taille de la population active d'Europe continentale eEC. Ainsi,c= (pNEC)/ [(1 - p) NEC - U ]. Par conséquent, la relation de Brecher s'écrit U = (1 - p) NEC [1 - eEC/e ], où 1 - eEC/ e est le taux de chômage des non-qualifiés. Le nombre de chômeurs augmente ainsi avec l'écart entre e et eEC, c'est-à-dire avec l'écart entre la rigidité relativew et la prime de qualification de plein emploi w*.

Graphique : Lorsque la rigidité des salaires relatifs relative sature (graphique 3)

Que se passe-t-il lorsqu'un tel pays s'ouvre aux échanges ? Davis s'intéresse au commerce international qui s'établit entre trois zones : Europe, États-Unis et les nouveaux pays industrialisés (NPI). Il distingue deux étapes. Dans un premier temps, Davis examine l'impact du commerce avec les États-Unis. Dans un second temps, il analyse l'impact de l'ouverture aux échanges des NPI.

Au niveau du commerce mondial, les États-Unis ressemblent fortement à l'Europe continentale. Les dotations factorielles sont donc supposées identiques. Ainsi, NEC = NUS et eEC = eUS. Il y a une rigidité réelle en Europe, alors que les salaires relatifs sont parfaitement flexibles aux États-Unis. On note w- = (1 + t) w*, où w* désigne le salaire relatif d'équilibre aussi bien dans chaque économie en autarcie que dans la zone intégrée.

Lorsque, t = 0 les deux économies n'échangent rien, puisque les dotations factorielles sont les mêmes. Lorsque, t > 0 le chômage d'Europe continentale en autarcie est donné par la relation de Brecher, soit Uautarcie = (1 - p) NEC [1 -eEC/e - ]. Si les deux économies s'ouvrent l'une à l'autre, il devient impossible de maintenir en Europe la rigidité salariale sans nouvelle augmentation du chômage. La relation de Stolper-Samuelson implique que le prix relatif du bien intensif en travail qualifié est inférieur en Europe. Or, les prix ne peuvent différer au sein de l'économie intégrée sans afflux immédiat de concurrents étrangers. Les prix américains convergent donc vers les prix européens. Le salaire relatif converge en conséquence vers le salaire relatif européen. Finalement, le chômage européen s'ajuste pour équilibrer le marché du travail mondial : il double ! Pour le comprendre, il suffit de remarquer que la relation de Brecher s'écrit maintenant U-1 = (1 - p) 2NEC [1 -eEC/e - ]. Ainsi, le taux de chômage des travailleurs non qualifiés d'Europe continentale vaut maintenant 2 [1 -eEC/e - ]. Nous sommes maintenant équipés pour comprendre l'impact du commerce avec les NPI. Europe et États-Unis commercent initialement, et la rigidité salariale est choisie telle qu'elle coïncide avec le salaire relatif d'équilibre de la zone intégrée. Autrement dit, il n'y a pas de chômage initialement.

Les NPI sont caractérisés par une offre relative de travail qualifié plus faible. Leur entrée dans le commerce mondial signifie donc une réduction de l'offre relative de travail qualifié à l'échelle mondiale. Cette réduction de l'offre relative de travail qualifié doit induire une hausse du prix relatif du bien intensif en travail qualifié selon la relation d'Heckscher-Ohlin, et donc une augmentation du salaire relatif des qualifiés selon la relation Stolper-Samuelson.

Cette augmentation n'est pas possible, puisque le salaire relatif en Europe est rigide à la hausse. Or, les prix relatifs ne peuvent différer d'une zone à l'autre. Il faut donc que le chômage européen augmente de telle sorte que l'emploi relatif au niveau mondial soit compatible avec la rigidité salariale européenne. Le chômage est d'autant plus élevé que l'offre relative de travail qualifié est faible dans les NPI, et que la population des NPI est importante.

Ainsi, l'ouverture aux échanges des NPI dans un contexte où les salaires relatifs sont rigides en Europe provoque une augmentation du chômage des non-qualifiés en Europe, sans modification du prix relatif des biens importés et sans augmentation des inégalités salariales aux États-Unis.

Mondialisation et élasticité de la demande de travail

La mondialisation augmenterait la sensibilité de la demande de travail à son coût. Cette augmentation de l'élasticité de la demande de travail relève aussi bien du commerce entre pays industrialisés que de la nouvelle mobilité du capital productif. Elle se traduit par une augmentation globale de la volatilité des revenus individuels.

Accroissement de l'élasticité de la demande de travail

Dani Rodrik [4] met en avant deux raisons pour l'augmentation de l'élasticité de la demande de travail. D'une part, la mobilité accrue du capital facilite le redéploiement des capacités de production dans des pays où le coût du travail est potentiellement moins élevé. D'autre part, l'intensification de la concurrence réduit les marges des entreprises et renforce la sensibilité de la demande de travail à son coût.

La mobilité accrue du capital

Les capitaux sont davantage libres de leurs mouvements, ce qui rend plus aisée la substitution du travail lointain au travail local. Cette mise en concurrence accrue de travailleurs situés dans des zones géographiques distantes se répercute sur la sensibilité de la demande de travail à son coût.

Cet argument résonne dans l'actualité des délocalisations. Elles concernaient initialement le secteur industriel. Mais, en ce début de XXIe siècle, elles affectent également le secteur des services, en particulier l'offshore informatique en Inde, et les délocalisations des centres d'appels dans les pays asiatiques ou du Maghreb. Il ne faut toutefois pas exagérer la menace que représente cette nouvelle mobilité des capitaux. Les investissements directs étrangers entrants dans la zone OCDE sont relativement proches des investissements sortants. Le niveau de la demande de travail dans les pays de l'OCDE n'est donc pas en cause ; c'est bien son élasticité au coût du travail qui est en jeu.

L'intensification de la concurrence sur le marché des biens

Le commerce international met en concurrence les entreprises nationales avec des entreprises basées dans des pays de niveaux de développement similaires. Les entreprises concernées doivent réduire leurs marges. Or, les biens et services modernes qui font le succès des pays développés sont extrêmement différenciés et relèvent d'innovations récentes. Les produits se situent donc à un niveau peu avancé de leur cycle de vie. À ce niveau, les biens sont produits par un faible nombre d'entreprises qui disposent, en conséquence, d'un pouvoir de monopole local. Ces entreprises parviennent ainsi à constituer un taux de marge sur leurs coûts.

Le développement des échanges avec des partenaires commerciaux situés sur les mêmes créneaux augmente certes le spectre des biens et services disponibles. Mais il réduit également le pouvoir de marché des différents intervenants qui diminuent en conséquence les taux de marge lors de la fixation des prix. Il s'agit d'une bonne nouvelle pour les consommateurs. Mais, dans le même temps, cette diminution des marges augmente la sensibilité de la demande de travail à son coût. Intuitivement, des marges étroites interdisent aux entreprises de répercuter une hausse des salaires sur leurs prix. Par conséquent, c'est l'emploi qui doit plonger.

Augmentation du coût de la protection sociale

La protection sociale est financée par le biais de cotisations sociales assises sur la masse salariale. Ces cotisations peuvent être payées par l'employeur ou le salarié. Mais les cotisations sociales perturbent l'équilibre du marché du travail, et en définitive ce sont les forces de marché qui déterminent l'incidence fiscale. Ainsi, quand ce sont les employeurs qui payent les cotisations, la demande de travail diminue et le salaire net est réduit. Autrement dit, les travailleurs supportent une partie des cotisations employeurs (CSE) sous la forme d'un salaire net plus faible. Mais quels sont les déterminants de ce partage des cotisations ? La réponse est la suivante : c'est le côté du marché le moins élastique qui paye la note.

Le graphique 4 illustre cette idée. Cette figure représente l'équilibre du marché du travail peu qualifié lorsque les rémunérations sont parfaitement flexibles à la baisse. La demande de travail est décroissante avec le salaire, alors que l'offre de travail est (légèrement) croissante avec le salaire net.

Graphique : Le partage des cotisations sociales employeurs (graphique 4)

La mise en place de CSE déplace la demande de travail vers le bas. Les CSE réduisent donc le niveau de la demande de travail et augmentent la sensibilité de la demande de travail au salaire net (puisque l'impact de celui-ci est accru d'un facteur proportionnel au taux de cotisations).

L'équilibre du marché est donc modifié. Le nouvel équilibre est caractérisé par un salaire net plus faible. Ainsi, le fonctionnement du marché réalloue la charge des CSE, les employés payant une partie des cotisations sous forme d'un salaire net plus faible. Cette réallocation de la charge des cotisations s'effectue au gré des élasticités respectives de l'offre et de la demande de travail, le côté du marché le moins élastique supportant la partie la plus importante du coût de la protection sociale.

Or, la mondialisation augmente l'élasticité de la demande de travail. Par conséquent, elle augmente le coût de la protection sociale en termes de baisse de salaire net. Le graphique 5 illustre ce raisonnement.

Graphique : Mondialisation et partage des CSE (graphique 5)

Lorsqu'on néglige les effets de la mondialisation, le salaire net diminue avec les cotisations sociales de W0 à W1. La mondialisation augmente l'élasticité de la demande de travail : graphiquement, la courbe de demande de travail devient moins pentue. L'équilibre sans CSE est inchangé, dans la mesure où le niveau de la demande de travail n'est pas affecté. En revanche, l'équilibre avec CSE est modifié. La courbe de demande de travail est cette fois-ci bien plus élastique et coupe la courbe d'offre de travail pour un salaire net inférieur à W1.

Ces développements sont basés sur l'idée que le salaire net est parfaitement rigide à la baisse. Cette situation convient aux pays anglo-saxons, mais qu'en est-il en Europe continentale ? L'ajustement se fait par les quantités lorsqu'il ne peut se faire par les prix. Le chômage doit donc augmenter, et d'autant plus fortement que la demande de travail est élastique. Par conséquent, la mondialisation augmente le coût de la protection sociale en terme d'emploi.

Augmentation de l'impact des chocs technologiques

Rodrik énonce une seconde conséquence de l'augmentation de l'élasticité de la demande de travail. Il s'agit cette fois-ci de l'augmentation de la volatilité des revenus individuels, ou de l'augmentation de l'exposition au risque chômage lorsque les salaires sont rigides.

L'argument repose sur le fait que les entreprises évoluent dans un environnement marqué par l'incertitude : incertitude quant au goût des consommateurs, à l'entrée de nouveaux concurrents, à la rentabilité des investissements productifs... En bref, les entreprises sont exposées à des chocs qui peuvent conduire leurs résultats à la hausse comme à la baisse. Ces chocs sur les résultats des entreprises ont une incidence sur les salaires des employés, incidence d'autant plus forte que l'élasticité de la demande de travail est élevée. Or, la mondialisation augmente cette élasticité. Par conséquent, elle accroît la volatilité des revenus individuels.

La mondialisation a donc des effets bénéfiques lorsqu'elle amplifie les chocs positifs. Mais elle amplifie, dans le même temps, les chocs négatifs. Ainsi, c'est la volatilité des revenus qui s'accroît et non leur moyenne. Comme les individus sont averses au risque, leur bien-être diminue.

Un choc technologique négatif dans un contexte où les rémunérations sont rigides se traduit par l'aggravation du sous-emploi. On tient donc, ici, un responsable potentiel de l'augmentation de la volatilité des revenus individuels aux États-Unis, ainsi que de l'aggravation du chômage des peu qualifiés en Europe continentale.

Le déclin des institutions du marché du travail ?

La mondialisation des échanges créerait des tensions sur les institutions du marché du travail, telles que celles-ci seraient peu à peu amenées à disparaître. Cet argument se heurte brutalement aux faits : loin de dépérir, les institutions du marché du travail des pays les plus exposés à la mondialisation sont au contraires plus vaillantes que les autres.

La thèse du déclin

La mondialisation augmente le coût des institutions du marché du travail. Si l'on pense que le niveau des institutions reflète un arbitrage entre leurs bénéfices et leurs coûts, alors la mondialisation doit nécessairement les éroder peu à peu.

Reprenons l'argument selon lequel la mondialisation augmente la sensibilité de la demande de travail à son coût. Cette augmentation de l'élasticité de la demande de travail vient nécessairement limiter les revendications salariales. Mais si les syndicats perdent leur aptitude à obtenir de bons salaires, quel est l'intérêt de se syndiquer ? De ce point de vue, la mondialisation contribue à la désyndicalisation. L'actualité offre un témoignage éclairant de ce mécanisme. L'introduction rappelle ainsi le cas de l'usine Bosch de Vénissieux où les salariés ont été contraints, en 2004, d'accepter une augmentation du temps de travail sous la menace d'une délocalisation. Près d'un an plus tard, des élections professionnelles internes ont eu lieu. La CFDT, syndicat majoritaire et principal interlocuteur du patronat lors des négociations de 2004, a été sanctionnée par les salariés : elle perd près de vingt points.

Pour une raison similaire, le système d'indemnisation du chômage est également sur la sellette. La partie précédente montre en effet comment le coût de la protection sociale augmente avec la mondialisation. Or, le financement des allocations chômage est assis sur la masse salariale. La mondialisation met donc en danger le système d'indemnisation.

Les faits et la thèse du renforcement des institutions

Les faits valident-ils la thèse du déclin ? La réponse est négative. Les études empiriques montrent que les pays les plus exposés à la mondialisation sont justement ceux où les institutions du marché du travail sont les plus développées.

Le travail précurseur de Dani Rodrik [5] fait ici autorité. Il part du fait stylisé intrigant selon lequel le ratio des dépenses publiques au PIB est d'autant plus élevé qu'un pays est exposé au commerce international. Le graphique 6 est extrait de son travail. L'indicateur d'exposition à la mondialisation est le degré d'ouverture - le rapport de la somme des importations et des exportations au PIB - de la période 1980-1989, alors que les dépenses publiques sont celles de la période immédiatement successive 1990-1992.

Graphique : Dépenses publiques et ouverture (graphique 6)

Comment comprendre ce lien statistique, qui semble bien indiquer une relation causale de l'exposition à la mondialisation vers la taille de l'État ? Rodrik émet une hypothèse : les pays les plus exposés à la mondialisation sont aussi les plus exposés au principal risque qu'elle véhicule, à savoir l'augmentation de la volatilité des revenus. Les citoyens expriment alors une demande d'assurance sociale contre ces risques de carrière accrus. L'augmentation de la taille de l'État n'est alors que le reflet de cette demande d'assurance sociale.

Le secteur public permet d'isoler l'économie au sens littéral du reste du monde : ses commandes peuvent s'adresser à des entreprises résidentes, l'emploi public est protégé des fluctuations de l'activité. Et, bien entendu, les systèmes de protection sociale remplissent cette fonction d'assurance sociale.

Jonas Agell [6] généralise la démarche à l'ensemble des institutions du marché du travail. Il trouve que le taux de remplacement moyen des allocations chômage, la densité syndicale, le ratio du salaire minimum au salaire médian augmentent tous trois avec le degré d'ouverture.

Il semble donc que la mondialisation renforce les institutions du marché du travail plutôt qu'elle ne les affaiblit. Où les partisans de la thèse du déclin se sont-ils trompés ? Leur diagnostic initial est le bon : le coût des institutions du marché du travail augmente avec la mondialisation. Mais ils ont oublié les bénéfices déduits des mêmes institutions. Ceux-ci ne se mesurent pas seulement en termes d'emplois gagnés ou de salaires plus élevés, mais aussi en termes de volatilité des revenus réduite.

Bibliographie

    [1] Freeman R., "Are your wages set in Beijin ?", Journal of Economic Perspectives, 1995, 9, 15-32.
    [2] Brecher R., "Minimum wage rates and the pure theory of international trade", Quarterly Journal of Economics, 1974, 88, 98-116.
    [3] Davis D., "Does European unemployment prop up American wages ? National labor markets and global trade", American Economic Review, 1998, 88, 478-494
    [4] Rodrik D.,"Has globalization gone too far ?", Institute for International Economics, 1997.
    [5] Rodrik D., "Why do more open economies have bigger governments ?", Journal of Political Economy, 1998, 106, 997-1032.
    [6] Agell J., "On the determinants of labour market institutions  : rent-seeking vs social insurance", German Economic Review, 2001.
  • Crafts N., "Globalization and growth in the twentieth century. International Monetary Fund, Research Department", Working Paper, 2000, WP/00/44.
  • Deardorff A., Stern R.,"What you should know about globalization and the World Trade Organization", Review of International Economics, 2002.
  • Krugman P., Obstfeld M., Économie internationale, Paris, De Boeck, 2002.

(1) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

Idées, n°145, page 26 (09/2006)

IDEES - Le marché du travail à l'épreuve de la mondialisation