Dossier : La mondialisation

Mondialisation : un phénomène complexe

Pascal Le Merrer, PRAG en économie à l'ENS lettres et sciences humaines de Lyon (69)

La notion de mondialisation a été au coeur de nombreuses polémiques depuis les années 1990, en particulier en France où l'on a vu s'affronter les défenseurs du marché global concurrentiel face aux critiques symbolisées par le slogan "Le monde n'est pas une marchandise". Où en est-on aujourd'hui de ces débats ? Ces craintes sont-elles fondées ? Peut-on faire un premier bilan de la mondialisation actuelle ? Peut-on attendre de la mondialisation des effets similaires au progrès technique (l'échange de biens est un échange immédiat de technologies) ?

On constate aujourd'hui une tendance à construire des discours qui s'appuient sur les premiers enseignements que l'on peut tirer des évolutions identifiées sur les deux dernières décennies. On voit ainsi se multiplier les forums et colloques intitulés : "Équilibrer la mondialisation", "Les enjeux de la mondialisation", "Relever le défi de la mondialisation".

L'ampleur du sujet nous conduit à laisser de côté les réflexions sur l'intégration financière qui constituent un sujet en soi et qui partage les économistes sur les effets à en attendre. Il n'est pas rare en effet de voir des économistes favorables à la libéralisation des échanges de marchandises et de services mais très réservés sur l'impact d'une libre circulation des capitaux. Jagdish Bhagwati1, par exemple, insiste sur les conséquences négatives des crises liées à la libre circulation des capitaux : effondrement de la monnaie nationale et de la production, hausse très forte des taux d'intérêt qui fragilise les entreprises endettées, vente des actifs domestiques à des prix très sous-évalués qui appauvrissent durablement le pays en crise... tandis que la libéralisation des échanges commerciaux permettrait d'accroître le bien-être général.

Pourtant, même en se limitant à l'ouverture commerciale et à la mondialisation de la production, on constate que de nombreux arguments sont avancés pour en critiquer les effets : impuissance des États face à des firmes globales, accélération des délocalisations d'entreprises qui aggraveraient le chômage dans les pays de l'OCDE, partage défavorable de la valeur ajoutée pour un facteur travail moins mobile que le capital, appauvrissement des travailleurs non qualifiés concurrencés par les travailleurs des pays émergents...

Mondialisation et globalisation

La notion de mondialisation est ambiguë. Pour le dictionnaire multilingue du FMI c'est la traduction de globalization, mais il n'est pas rare que des auteurs francophones distinguent mondialisation et globalisation2. Ce terme va connaître un succès médiatique évident à partir des années 1990 (par exemple, le livre de Robert Reich, secrétaire d'État au travail sous le premier mandat de Bill Clinton, The Work of Nations, paru en 1991, sera publié en français sous le titre L'Économie mondialisée). Rapidement, le terme sera adopté par les hommes politiques qui s'inquiètent du déclin des États face aux firmes mondialisées ; par les spécialistes des relations internationales qui identifient un nouveau pouvoir économique et de nouvelles tensions ; par les syndicalistes qui y voient la manifestation de l'opposition entre capital et travail...

Curieusement, les économistes sont restés assez longtemps réticents à l'idée d'une analyse économique spécifique de ce phénomène, pensant qu'il y avait dans l'arsenal des théories du commerce international et de la finance suffisamment d'outils pour interpréter les changements observés dans une économie qui se mondialise. Les premiers travaux académiques seront réalisés par des économistes anglo-saxons, puis par des institutions internationales. En France, on assiste avec retard à la même évolution avec les travaux d'économistes comme Lionel Fontagné, Thierry Mayer, Frédérique Sachwald, Matthieu Crozet, Jean-Louis Mucchielli, Jean-Marc Siroën, Anne-Célia Disdier et des initiatives récentes comme le Groupe d'analyse de la mondialisation au Centre d'analyse stratégique3, ou le département Économie de la mondialisation à l'OFCE4, ou l'axe Mondialisation et économies nationale à l'IFRI5.

La mondialisation : un processus ancien

Amartya Sen écrivait en 2001 : "La mondialisation n'est pas un phénomène nouveau, pas plus qu'elle n'est une simple occidentalisation. Pendant des milliers d'années, la mondialisation a progressé du fait des voyages, du commerce, des migrations, de l'expansion des cultures, de la propagation du savoir et des découvertes (y compris dans la science et la technologie). Les influences ont joué dans diverses directions. Ainsi, vers la fin du millénaire qui vient de s'achever, le mouvement s'est en grande partie opéré à partir de l'Occident, mais à ses débuts (aux environs de l'an 1000), l'Europe s'imprégnait de la science et de la technologie chinoises, des mathématiques indiennes et arabes. Il existe un héritage mondial de l'interaction, et les mouvements contemporains s'inscrivent dans cette histoire.6"

Le processus n'étant pas nouveau, il est légitime de s'interroger : quand commence la mondialisation ? Y a-t-il eu plusieurs mondialisations ? Si oui, sont-elles différentes ?

Par exemple, Philippe Norel, dans L'Invention du marché, distingue une première globalisation du XVIIe siècle au XIXe siècle d'une seconde globalisation au XXe siècle. Régis Bénichi, dans son livre Histoire de la mondialisation, distingue aussi la mondialisation du XIXe siècle d'une mondialisation contemporaine après 1945. Quant à Daniel Cohen, dans La Mondialisation et ses ennemis, il évoque trois mondialisations : la première se déroule à l'ère des conquistadores, la seconde au XIXe siècle, la troisième aujourd'hui, et il montre que, par son ampleur, la seconde est d'une intensité largement équivalente à la troisième quand on compare la révolution des communications, les flux migratoires (au début du XXe siècle, 60 millions d'Européens avaient quitté le vieux continent) et les mouvements de capitaux (à la veille de la Première Guerre mondiale, la moitié environ de l'épargne anglaise se trouve investie outre-mer. À la même époque, la France exporte un quart de son épargne).

Concernant les flux commerciaux, on constate, en lisant le tableau 1, que le ratio Exportation/PIB pour des pays comme la Grande-Bretagne ou le Brésil était plus élevé en 1913 qu'en 1998. C'est dans la période 1820-1913 que l'accroissement de ce ratio est le plus spectaculaire. Le facteur essentiel de cette progression a été la baisse du coût des transports (graphique 1), ce qui a entraîné une convergence des prix des mêmes biens sur des marchés géographiquement éloignés. On a là un phénomène nouveau d'intégration économique qui va avoir des effets importants sur les revenus des producteurs ; les agriculteurs européens sont alors confrontés à la concurrence internationale, ce qui se traduit par une dégradation de leur situation qui va conduire à des tensions sociales et politiques qui déboucheront sur l'adoption de mesures protectionnistes.

Tableau : Exportations de marchandises (tableau 1)

Graphique : Le XIXe siècle marqué par une forte chute du coût du transport maritime (1910 = 100) (graphique 1)

Le premier effet visible de l'intégration économique sera la modification de la répartition des revenus en défaveur des catégories qui subissent la concurrence. Le problème est que l'ouverture internationale génère des effets négatifs qui sont concentrés sur des catégories précises de la population, alors que les effets positifs en termes d'amélioration de bien-être sont diffus et peu perceptibles par chaque individu. Cela explique la tension qui est illustrée par le graphique 2 : la tentation du repli en réaction aux effets négatifs conduit à s'éloigner de la frontière d'intégration économique maximale. La mondialisation n'est donc pas un phénomène linéaire, le processus est réversible, le progrès technique ne suffit pas pour que la mondialisation progresse.

Graphique : Deux cents ans d'intégration économique (graphique 2)

La mondialisation actuelle

On voit donc que la mondialisation actuelle ne se différencie pas par son intensité mais par sa nature.

Plusieurs auteurs ont présenté dans des études de synthèse ce qui différencie la mondialisation du XIXe siècle et celle qui s'engage dans la seconde moitié du XXe siècle.

Dans un Working Paper du NBER, Richard Baldwin et Philippe Martin7 soutiennent la thèse que ces deux mondialisations sont fondamentalement différentes. Les auteurs montrent qu'en apparence les deux mondialisations engendrent des intégrations commerciales et financières comparables, mais il existe des différences profondes :

  • la première mondialisation accompagnait l'industrialisation des économies du Nord et la désindustrialisation du Sud, alors que la seconde mondialisation est caractérisée par la désindustrialisation du Nord et l'industrialisation du Sud. On peut prolonger cette affirmation en constatant que la première mondialisation se limite à "l'Atlantique" pour la dynamique des nouvelles activités industrielles, alors que la mondialisation actuelle concerne tous les continents ;
  • les deux mondialisations ont produit de la divergence dans la distribution internationale des PIB par tête des nations, mais si le phénomène est massif dans la divergence entre le Nord et le Sud pendant la première mondialisation, il est beaucoup plus complexe avec la deuxième mondialisation (voir les débats sur la convergence) où il semble qu'une partie du Sud soit engagée dans un processus de convergence rapide pendant qu'une autre partie se heurte à un phénomène de trappe à pauvreté ;
  • la première mondialisation s'est essentiellement appuyée sur la baisse des coûts de transport, ce qui a généré des effets d'agglomération qui ont surtout profité au Nord, alors que la deuxième mondialisation s'appuie surtout sur la baisse de coût des communications ("cost transporting ideas"), qui rend accessible les nouvelles technologies au Sud, ce qui permet l'industrialisation d'une partie du Sud, avec des phénomène de convergence partiels et de l'instabilité dans la localisation des activités ;
  • la nature des flux de capitaux a changé. Les flux actuels sont surtout des flux de court terme entre économies du Nord (différences liées à la baisse des coûts de communication) ;
  • la globalisation commerciale actuelle est plus intense si on introduit le poids de l'État et est essentiellement composée de produits industriels ;
  • les stratégies des multinationales et les orientations sectorielles des investissements sont différentes ;
  • l'impact sur les prix des facteurs est différente : pression actuelle à la baisse sur le prix du travail non qualifié ;
  • le climat intellectuel et le rôle des institutions a changé.

Il faut ajouter que la première mondialisation porte sur le commerce d'un nombre limité de produits, alors qu'aujourd'hui même les produits pondéreux avec une faible valeur ajoutée sont échangés. Enfin, on constate qu'une part croissante du commerce international est du commerce intra-firmes de produits intermédiaires. Ce phénomène est de grande ampleur. Par exemple, pour la France, "selon l'enquête réalisée en 1999 par le SESSI auprès de plus de 4 000 entreprises industrielles, 41 % des exportations et 36 % des importations françaises de produits industriels sont dues à du commerce intra-firmes, c'est-à-dire à des échanges entre des entreprises localisées dans des pays différents mais appartenant à un même groupe industriel8".

Ce phénomène est l'expression de la fragmentation internationale des processus productifs9 qui se traduit par un mouvement général d'externalisation des activités. Une spécificité de la mondialisation actuelle est donc de combiner une intégration commerciale et financière de grande ampleur avec un processus de désintégration productive qui opère à un niveau de plus en plus fin.

Les délocalisations : une peur infondée ?

On constate que, dans le débat sur les délocalisations10, il y a souvent confusion entre plusieurs phénomènes : celui de la désindustrialisation, celui de l'externalisation en particulier dans l'industrie (où des emplois de service étaient comptés comme des emplois industriels) et enfin celui des délocalisations au sens strict que l'on peut définir comme la fermeture d'une unité de production dans un pays d'origine, suivie de sa réouverture à l'étranger11. Si on prend l'exemple de la France, on constate que l'emploi industriel a diminué de la manière suivante :

  • 1990 : 4,7 millions d'emplois (34 % de l'emploi marchand) ;
  • 2000 : 4,2 millions (27 %) ;
  • 2005 : 3,9 millions (25 %).

Cette baisse a de multiples explications : déformation de la structure de la consommation en faveur des services, substitution capital/travail dans l'industrie, gains de productivité... La désindustrialisation est donc toute relative12, car la part dans la valeur ajoutée du pays est restée stable (autour de 20 % de la valeur ajoutée en volume), c'est seulement le contenu en emploi des produits industriels qui a diminué. Il faut aussi rappeler que l'industrie fait 80 % des exportations de la France et que 90 % de la recherche-développement des entreprises est industrielle. Nicolas Jacquet, directeur général de la chambre de commerce et d'industrie de Paris, résume cette situation par un slogan : "pas de recherche-développement sans usine... pas d'usine sans recherche-développement !".

Au total, entre1995 et 2001, environ 13 500 emplois ont disparu chaque année en raison de délocalisations dans l'industrie (hors énergie), c'est-à-dire 0,35 % du total de l'emploi dans ce secteur. Il faut ajouter, comme le montre le tableau 2, qu'une majorité des emplois disparaît vers les pays industrialisés. On constate que les délocalisations vers les pays émergents concernent plutôt les secteurs intenses en main-d'oeuvre peu qualifiée (habillement, textile, équipements ménagers...), alors que les délocalisations vers les pays industrialisés sont plus fréquentes dans les secteurs concentrés (automobiles, aérospatial, pharmacie...).

Tableau : Délocalisations - les pays de destination (tableau 2)

Il ne faut pas négliger l'émergence des délocalisations dans les activités de services (comptabilité, recherche-développement, finance, services en ligne...) qui sont soutenues par les NTIC et la généralisation d'une division "industrielle" du travail dans les services, ce qui autorise une segmentation à l'échelle internationale, mais le phénomène est encore d'une ampleur très limitée.

Les facteurs de délocalisation sont complexes13 : stratégie de suivi de la demande, nécessité de suivre les donneurs d'ordres qui se délocalisent, adaptation aux politiques protectionnistes des États, délocalisation des activités à faible valeur ajoutée, création de centres de compétences, accès aux matières premières, présence d'un tissu productif local attractif. Au total, le coût du travail n'est qu'un élément dans les causes de délocalisations, et il faut ajouter que la fiscalité et les réglementations sociales et administratives ne jouent pas un rôle central.

La stratégie de localisation des firmes est déterminée par la recherche des facteurs qui permettent de renforcer leurs avantages spécifiques. Dans cette logique, les territoires peuvent offrir de nombreux avantages autre qu'un niveau très bas de salaire : les firmes recherchent de bonnes infrastructures, un environnement social et politique stable, la présence d'entreprises complémentaires performantes, une main-d'oeuvre qualifiée et flexible, des institutions économiques solides...

Plus que le problème des délocalisations, c'est la question des stratégies de localisation des entreprises qui est un problème crucial, car on assiste à des phénomènes de différenciations régionales qui sont source de fragilité des territoires. Les firmes décident de leur localisation en fonction de différents effets attendus : les gains d'agglomération avec la concentration des services de pointe, les gains de différenciation avec la concentration de firmes sur des activités technologiques précises, les économies d'échelle externe liées à des effets de taille... Face à ces stratégies, les incitations à travers les politiques publiques sont en retard (action tardive quand il faut sauver un territoire, conception encore marquée par une vision ancienne de l'aménagement du territoire, manque d'articulation entre les différents échelons du national au local...). Quelle stratégie adopter ? Faut-il accompagner le processus de polarisation des activités en favorisant l'essor des métropoles ? Faut-il donner la priorité à une stratégie communautaire en privilégiant une politique européenne d'innovation ("stratégie de Lisbonne") qui conduirait à repenser la politique régionale européenne ? Faut-il privilégier la dynamique résidentielle en incitant les entreprises à prendre en compte des objectifs de développement durable ? À travers ces questions, la mondialisation est une opportunité pour repenser la politique publique de gestion de l'espace.

L'Europe vient de créer un Fonds européen d'ajustement à la mondialisation (FEM), doté de 500 millions d'euros par an. Ce Fonds sera alimenté par des crédits non dépensés du budget européen de l'année précédente. L'intervention sera subordonnée à une demande de subvention d'un État avec des conditions restrictives : il faudra prouver que les licenciements résultent des effets du commerce international, les licenciements devront concerner au moins 1 000 salariés d'une entreprise, dans une région où le taux de chômage est supérieur à la moyenne nationale ou communautaire... La durée maximale de cette aide est fixée à dix-huit mois, et les crédits devront être affectés à la réinsertion professionnelle des travailleurs licenciés. Comparé aux fonds structurels européens, ce FEM doit intervenir plus ponctuellement et prend la forme d'une aide individuelle temporaire aux travailleurs licenciés. Mais la faiblesse de la dotation ne devrait permettre, selon les estimations de la Commission, qu'une aide pour 35 000 à 50 000 travailleurs.

L'enjeu est d'emboîter des logiques d'interventions européennes, nationales et locales qui ne devraient pas seulement indemniser les perdants de la mondialisation mais financer les actions nécessaires pour éviter que ces perdants se multiplient dans des zones où les opportunités d'emplois disparaissent.

Le modèle européen d'intégration

Frédérique Sachwald écrit : "Des années 1960 aux années 1980, l'intégration régionale a pu tenir lieu de stratégie économique à l'Europe : l'élargissement du marché permettait d'accroître la taille des usines, de rationaliser la production et d'améliorer la productivité. L'intégration était particulièrement efficace pour les industries dans lesquelles les grands pays européens se spécialisaient, telles que la chimie ou l'automobile. À la fin des années 1980, le projet du marché unique a constitué à la fois le point d'aboutissement de cette stratégie et l'amorce d'un tournant14." Cette stratégie fondée sur la recherche des économies d'échelle et l'intensification de la concurrence a fonctionné tant que l'on était dans une logique d'intégration avec une spécialisation intra-industrielle. L'accroissement des échanges avec d'un côté les nouveaux États membres, de l'autre les économies émergentes a conduit, au contraire, au développement des échanges inter-industriels avec une difficulté pour les producteurs de la "vieille" Europe, qui doivent s'adapter à une nouvelle division internationale du travail.

Comme on peut le voir sur le graphique 3, depuis les années 1990, la part de l'Europe à quinze dans la production mondiale n'a cessé de diminuer, c'est la sanction d'une faible croissance potentielle qui ne profite pas pleinement des opportunités de la mondialisation.

Graphique : Part des zones dans la production mondiale (graphique 3)

Cette faible performance se double d'un fléchissement des échanges intra-européens qui est particulièrement marqué pour l'Allemagne qui cherche à réorienter ses exportations vers des débouchés plus dynamiques (graphique 4).

Graphique : Part de l'intra-UE dans les importations industrielles des pays membres de l'union européenne à quinze (graphique 4)

L'économie européenne confrontée à la mondialisation semble à la fois moins puissante et moins intégrée. C'est dans ce contexte que l'élargissement de l'Union avec l'entrée de dix nouveaux membres constitue un choc pour l'économie de l'UE à quinze. Le débat porte généralement sur la dynamique de spécialisation à mettre en oeuvre pour s'adapter à cet élargissement de la concurrence (intra et inter-européen).

Il faut toutefois se méfier d'une réflexion qui s'enfermerait sur le choix de spécialisation, car il y a un risque d'appauvrissement du tissu productif qui peut réduire l'attractivité du territoire. La question de la spécialisation ne se pose pas de la même manière au niveau de l'entreprise et au niveau d'un pays. L'enjeu est celui de la diversification dans une économie de plus en plus intégrée où la gestion modulaire des activités conduit à externaliser toutes les parties du processus productif où l'on est pas assez performant. L'entreprise est incitée à toujours plus se spécialiser, alors que le décideur public a intérêt à mettre en oeuvre une stratégie de diversification pour réduire les effets externes négatifs que génère la pression du marché.

Jean-Claude Bethélemy, dans un article récent15, montre que l'ouverture économique est compatible avec la diversification, laquelle ne s'oppose pas à la spécialisation. Les avantages attendus de la diversification sont : la dilution des risques, les externalités positives entre les activités, les spécialisations intra-branches, la division internationale des processus productifs qui conduit à multiplier les modules de production. L'auteur rappelle que des économies comme la Chine ou la Thaïlande ont des stratégies d'ouverture qui s'appuient sur la diversification. On observe un processus semblable en Europe avec l'ouverture de la Pologne ou de la République tchèque. Cela "suggère que le processus d'élargissement de l'Union européenne pourra aller de pair avec le maintien, voire le renforcement de la diversification économique des nations européennes qui sera nécessaire pour absorber des chocs asymétriques".

On peut ajouter que cette stratégie de diversification observée d'un côté en Asie et de l'autre avec les nouveaux entrants dans l'Union européenne confronte les pays de l'UE à quinze à un double choc de mondialisation. En effet, pour cette UE à quinze, c'est comme si elle devait s'adapter à une intégration à l'intérieur de l'Union avec dix entrants prêts à se diversifier sur des secteurs comme l'automobile, la chimie, l'électricité, l'informatique, les télécommunications tout en exportant des produits agricoles, du textile, des meubles, et alors que l'on observe le même processus avec l'Asie.

Il est important pour l'Europe de s'engager dans une politique de développement de la recherche à la fois publique et privée afin d'améliorer son positionnement dans la division internationale du travail. Mais, pour l'instant, les efforts en recherche-développement sont très inégaux entre pays européens (graphique 5) et en retard par rapport aux États-Unis. La recherche-développement est devenue une activité économique à part entière et si un pays n'engage pas suffisamment d'efforts dans le domaine de l'économie de la connaissance, le risque est de voir les activités de recherche-développement se délocaliser pour bénéficier des synergies avec les centres étrangers les plus dynamiques. Un enjeu important de l'objectif de Lisbonne est d'améliorer l'attractivité du territoire européen pour éviter une fuite des activités de recherche-développement (voir par exemple Saint-Gobain qui ouvre un centre de recherche-développement à Shanghai).

Graphique : Intensité de la recherche-développement des pays de l'union européenne (dépenses intérieures brutes de recherche-développement) (graphique 5)

Comme le remarquent Luis Miotti et Frédérique Sachawald : "Au cours de la décennie 1990, les États-Unis tiraient les exportations mondiales, grâce notamment à leur dynamisme dans les secteurs de la nouvelle économie. Depuis 2000, ce sont l'Allemagne et la Chine qui tirent les exportations mondiales et accroissent leur part de marché. Depuis 2003, l'Allemagne est devenue le premier exportateur mondial devant les États-Unis, et en 2004 la Chine a ravi la place de troisième au Japon16." Et ils ajoutent : "La dynamique des échanges mondiaux souligne l'importance prise désormais, au-delà des dotations factorielles, par les capacités d'innovation technologique et organisationnelle. La nouveauté de la période actuelle concerne les possibilités accrues de fragmentation de la chaîne de valeur. Désormais, les pays ne se spécialisent plus seulement par niveau de gamme au sein des secteurs, mais aussi par étape de la chaîne de valeur pour un même produit17. Les échanges intrabranches, dus à la différenciation horizontale des produits, se doublent d'échanges intraproduits, qui résultent de la division verticale du travail pour un même produit." L'insertion dans la mondialisation est donc déterminée par l'imbrication des efforts de recherche-développement, la dynamique de spécialisation qui peut s'appuyer sur des secteurs traditionnels utilisateurs des nouvelles technologies et l'innovation organisationnelle.

Ces changements multidimensionnels impliquent un accroissement des risques et de nombreux coûts d'adaptation qui pourraient être facteurs de conflits sociaux. Ainsi la mondialisation a des avantages car elle réduit le coût de la fragmentation des marchés mais elle augmente le besoin de protection des agents exposés aux effets de la concurrence internationale. Comme le font remarquer Jean-Paul Fitoussi18 ou Dani Rodrik19, les petits pays, c'est-à-dire ceux qui sont les plus intégrés dans l'économie mondiale ont en moyenne un degré de protection et un degré de dépenses publiques plus élevé que les grands pays. Et cette corrélation est vraie quel que soit le niveau de développement. La mondialisation augmenterait donc le besoin de démocratie afin de permettre que les coûts économiques d'adaptation soient compensés par l'élargissement des systèmes de protection à travers un débat politique sanctionné par les élections (c'est, par exemple, l'enjeu de la mise en place d'une sécurité sociale professionnelle).

Vers un premier bilan

Les analyses de la mondialisation ont été dominées pendant les années 1980 par la prise de conscience de l'importance de la globalisation financière avec une impression d'affaiblissement des États. Les années 1990 ont été marquées par les réflexions sur la nouvelle économie avec l'idée d'une accélération de la mondialisation du fait des technologies de l'information et de la communication. La récession au début des années 2000 a réorienté les analyses sur la nécessité d'une meilleure gouvernance mondiale, tandis que, depuis peu, il y a une prise de conscience de la multiplicité des canaux par lesquels la mondialisation agit sur les économies, ce qui a conduit à relativiser le rôle de l'ouverture commerciale et financière.

On peut considérer qu'une nouvelle étape dans les analyses de la mondialisation se profile qui se caractérise par l'étude de la pluralité des effets positifs de la mondialisation tout en relativisant l'impact à attendre d'une libéralisation commerciale si elle ne peut se fonder sur un consensus suffisant (voir, par exemple, le rapport sur le commerce mondial de l'OMC "Analyse du lien entre le cadre général des politiques intérieures et le commerce international"20 ou l'intervention du secrétaire général de l'OCDE, Donald J. Johnston, "La vérité sur la mondialisation"21 ).

Deux grands déséquilibres menacent en priorité la mondialisation actuelle : les migrations et le développement durable. Concernant la première question, on peut lire dans un rapport de l'IFRI : "Il y a bien une internationalisation financière, il y a bien la recherche d'une internationalisation des échanges de biens, qui se heurte déjà à de nombreux conflits de visions sociétales divergentes. Mais on cherche encore les prémices d'une négociation internationale sur les migrations. Or, pour les économistes, il n'y a pas de statuts différents entre ces trois "facteurs de production" et le rythme d'internationalisation des trois doit converger, tout l'équilibre économique en dépendant (voir le théorème d'égalisation des coûts des facteurs)"22 .

Le deuxième problème est celui de la gestion des ressources naturelles. Le graphique 5 montre que le modèle de croissance d'une économie comme la Chine se heurte à une consommation d'énergie qui croît à un rythme exponentiel.

Graphique : Consommation et production chinoise de pétrole et de charbon 1965-2004 (graphique 6)

À ces deux défis, mise en place de véritables négociations sur les migrations et prise en compte des questions de développement durable, il faut ajouter d'autres dossiers : l'articulation entre les unions régionales et les négociations multilatérales dans le cadre de l'OMC, l'adaptation des politiques commerciales à des flux qui intégreront une part croissante de biens et services fondés sur la connaissance qui conduiront à une demande de biens publics posant de nouveaux problèmes d'articulation entre les logiques marchandes et administrées (affrontement entre des préférences collectives différentes, problèmes de propriété intellectuelle...), la tendance à instaurer des barrières non tarifaires difficiles à identifier (normes, aires d'origines...), l'impact du mouvement de désintégration productive qui transforme la gestion des entreprises en accélérant le mouvement de création/destruction des emplois, une polarisation croissante des activités qui complique les problèmes de gestion de l'espace, enfin, le danger d'un accroissement de l'incertitude quant à la distribution des avantages comparatifs qui pourrait paralyser les décisions d'investissement, effaçant ainsi les effets positifs que l'on attend de la mondialisation.

Une gouvernance économique mondiale

La mondialisation peut être une chance pour des pays qui vont être confrontés sur les décennies à venir à des situations démographiques très différentes : vieillissement des populations, fécondité et évolution de la population active pouvant générer des chocs macroéconomiques qu'une politique souple des flux migratoires pourrait atténuer.

Beaucoup de transformations à l'oeuvre sont génératrices d'effets externes : dégradation de l'environnement, essor d'une économie du savoir fondée sur des réseaux, mobilité accrue des capitaux et des individus. Cela nécessite une réflexion et des actions déterminées pour développer une gouvernance économique mondiale

Il est nécessaire de développer les instances qui ont une légitimité internationale capable d'imposer des sanctions en cas d'infraction (exemple de l'ORD (organe de règlement des différents) de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) ou du tribunal pénal international (TPI)).

Enfin, la mondialisation économique produit un besoin de démocratie politique qui reste à concrétiser.

Bibliographie


(1) Voir le chapitre "Le mythe du laisser-faire financier" in Bhagwati Jagdish, Éloge du libre-échange, Paris, Les Éditions d'Organisation, 2005.

(2) Voir les remarques de David Landes :
http://www.hec.fr/hec/fr/professeurs_recherche/documents/p_honoriscausa/dslandes.pdf.

(3) Ce centre remplace le Commissariat général au plan :
http://www.rdv-mondialisation.fr/.

(4) http://www.ofce.sciences-po.fr/chapitre.php?wh=19.

(5) http://www.ifri.org/frontDispatcher/ifri/recherche/economie_mondiale_1031829626580/mondialisation_1040727317601.

(6) Sen Amartya, "Dix vérités sur la mondialisation", Le Monde, 18 juillet 2001.

(7) "Two waves of globalisation : superficial similarities, fundamental differencies", Working Paper, NBER, janvier 1999, n° 6904.
http://www.enpc.fr/ceras/martin/2waves.pdf.

(8) Dossier n°1, p. 2,
http://www.rdv-mondialisation.fr/bulletin/pdf/dossiermondialisation1.pdf.

(9) Feenstra Robert C., "Integration of trade and disintegration of production in the global economy", 1998,
http://www.econ.ucdavis.edu/working_papers/98-6.pdf.

(10) Avec un glissement vers le thème du patriotisme économique, voir par exemple le livre de Carayon Bernard, Patriotisme économique, Paris, Éditions du Rocher, 2006.

(11) Voir la synthèse très utile d'El Mouhoub Mouhoud, Mondialisation et délocalisation des entreprises, Paris, La Découverte, 2006, coll. "Repères n° 413".

(12) Voir Fontagné Lionel et Lorenzi Jean-Hervé, Désindustrialisation - délocalisations, Rapport du CAE, 2005, n° 55.

(13) Bouba-Olga Olivier, Les Nouvelles Géographies du capitalisme - Comprendre et maîtriser les délocalisations, Paris, Seuil, 2006 ; Berger Suzanne, Made in monde - Les nouvelles frontières de l'économie mondiale, Paris, Seuil, 2006.

(14) Sachwald Frédérique, "De Maastricht à Lisbonne : adapter la stratégie économique de l'UE à la mondialisation", Politique étrangère, 2005, n° 4, p. 727,
http://www.ifri.org/files/politique_etrangere/SachwaldPE4_2005.pdf.

(15) Bethélemy Jean-Claude, "Commerce international et diversification économique", Revue d'économie politique, septembre 2005, n° 115 (5).

(16) Miotti Luis et Sachwald Frédérique, Commerce mondial : le retour de la "vieille économie", Études IFRI, 2006, p. 4,
http://www.ifri.org/files/Economie/Miotti_Sachwald_commerce_mondial.pdf.

(17) Ibid, p. 5.

(18) Fitoussi Jean-Paul, La Politique de l'impuissance, Paris, Arléa. 2005.

(19) Rodrik Dani :
http://ksghome.harvard.edu/~drodrik/.

(20) Rapport paru en septembre 2004 :
http://www.wto.org/french/res_f/booksp_f/anrep_f/world_trade_report04_f.pdf.

(21) Observateur de l'OCDE, décembre 2004 :
http://www.observateurocde.org/news/fullstory.php/aid/1034/La_v%E9rit%E9_sur_la_mondialisation.html.

(22) Le Commerce mondial au XXIe siècle, IFRI, 2002, p. 296,
http://www.ifri.org/frontDispatcher/ifri/publications/publications_en_ligne_1044623469287/publi_P_publi_eco_ce_oct____1045670053108?fromrech=true.

Idées, n°145, page 6 (09/2006)

IDEES - Mondialisation : un phénomène complexe