Dossier
Mondialisation : que savons-nous ? (1)

Pascal Le Merrer, PRAG en économie à l'ENS lettres et sciences humaines de Lyon (69)

Il y a une idée ancienne : l'ouverture à l'échange est un facteur de paix et de progrès. Peut-on en déduire que, grâce à la mondialisation, on peut non seulement relâcher les contraintes fortes qui s'exercent sur les économies fermées (la demande est contrainte par les possibilités de production nationale) et bénéficier des opportunités de l'ouverture des marchés (accroissement de la variété des biens accessibles) mais aussi impulser des politiques économiques efficaces et des réformes favorables à la démocratie qui seront aussi source de prospérité économique ?

En 1748, Montesquieu écrivait : "Partout où il y a du commerce, il y a des moeurs douces" (De l'esprit des lois). Un siècle plus tard, John Stuart Mill, dans le chapitre XVII des Principes d'économie politique, identifiait trois types de gains dont le plus important était les gains intellectuels et moraux, c'est-à-dire l'idée que les pays en devenant mutuellement dépendants apprennent à se connaître. Aujourd'hui, Joseph Stiglitz constate : "La mondialisation a réduit le sentiment d'isolement qui régnait dans tant de pays pauvres et donné à beaucoup de leurs habitants un accès au savoir très supérieur à celui dont pouvait jouir l'individu le plus riche de n'importe quel pays voilà un siècle. Les manifestations antimondialisation elles-mêmes sont un effet de cette mise en relation2."

Chacun a conscience de vivre depuis la décennie 1990 une accélération de l'histoire qui risque d'en bouleverser les perspectives anciennes. Pour la première fois depuis le début des temps modernes, l'humanité semble s'être engagée dans un processus d'intégration économique et financière, voire sociale et culturelle, englobant au moins quatre continents. Ce processus découle à la fois des forces spontanées à l'oeuvre au sein de l'économie et des changements politiques majeurs intervenus à partir des années 1980. Cette décennie est en effet une charnière avec l'effondrement du système soviétique, la conversion contrôlée de la Chine au capitalisme, l'accélération de l'intégration économique de l'Europe, le début d'une nouvelle dynamique de l'économie américaine et la libéralisation de l'économie indienne.

Du strict point de vue économique, trois grands courants de transformation ont opéré depuis 1945. Le premier est l'intensification des échanges de marchandises, à la faveur d'une première libéralisation commerciale concernant essentiellement les économies industrialisées d'Europe, d'Amérique du Nord et du Japon. La deuxième est le développement des marchés de capitaux à partir du premier choc pétrolier. La troisième est le mouvement d'investissements directs tous azimuts à la faveur duquel les entreprises ont accéléré leur internationalisation : ce courant est surtout sensible depuis ces quinze dernières années. Ces trois phénomènes historiques sont aujourd'hui imbriqués et amplifiés avec les NTIC pour contribuer à un renforcement de la mondialisation.

En ce début de siècle en tout cas, tout semble concourir à l'avancée du monde vers un degré supérieur et décisif d'intégration : la cohésion idéologique apparente des nations d'Europe, d'Amérique et d'Asie ; l'ouverture accentuée des frontières commerciales ; la mondialisation des grandes entreprises ; la formation de grands marchés de capitaux ; l'abaissement drastique des coûts de transport ; la transmission instantanée des données par le réseau Internet ; l'internationalisation de la population étudiante dans de nombreux pays.

Cependant, ce monde ouvert et concurrentiel est aussi un monde qui suscite l'inquiétude, voire l'angoisse par les bouleversements qu'il engendre ou qu'il laisse entrevoir. La mondialisation, heureuse pour certains, est pour d'autres la mondialisation de tous les dangers.

On peut distinguer deux phases dans la dynamique de mondialisation actuelle. La première peut être datée approximativement de la fin des années 1970 à la récession industrielle mondiale de 2000-2001. La seconde a tout juste commencé.

La première se caractérise par l'extension de l'économie de marché (Europe de l'Est, URSS, Chine), par une ouverture commerciale croissante, notamment des pays en développement et une intégration financière. Elle a pour corollaire un affaiblissement relatif de l'emprise des États sur le devenir de leurs économies.

À la fin de cette première phase, les analyses explicatives de la dynamique de mondialisation ont, elles aussi, évolué : réflexion sur la nouvelle économie avec l'idée d'une accélération de la mondialisation du fait des technologies de l'information et de la communication ; réflexions et doutes concernant les effets globaux sur la croissance et le développement ainsi que sur la répartition des bénéfices attendus ; prise de conscience que les politiques économiques nationales jouent un rôle majeur dans la localisation des activités, tout en relativisant l'impact que l'on peut attendre d'une libéralisation commerciale si elle ne peut se fonder sur un consensus suffisant.

L'écart avec des analyses comme celle de Stiglitz, qui insiste sur la nécessité de "réorienter la mondialisation" pour qu'elle soit plus équitable et source d'une croissance durable, est peut-être moins marqué qu'il y a quelques années.

Qu'est-ce qui caractérise l'étape actuelle ? L'idée que l'on peut faire un premier bilan de la mondialisation et que ce bilan est positif ; la conviction que la division du travail qui est stimulée par l'ouverture des marchés a été et sera encore un facteur important de prospérité même s'il y a des contraintes d'adaptation. Lesquelles contraintes seront d'autant plus faciles à supporter qu'elles seront anticipées et intégrées dans les "stratégies" de formation et de production ; la perception d'effets internes de la mondialisation que l'on avait sous-estimés : effets sur la conduite des politiques économiques, effets sur la modernisation des infrastructures et sur l'orientation des réformes.

Ce dossier va tenter de dégager les apports des analyses économiques récentes pour identifier les enjeux des transformations à l'oeuvre que l'on regroupe un peu hâtivement derrière la notion de mondialisation.

Mondialisation : un phénomène complexe

Dans cet article, sont présentées les analyses de la mondialisation développées par les économistes, d'abord dans le milieu anglo-saxon avec les comparaisons historiques et, plus récemment, en France, en particulier autour des questions des délocalisations et de l'intégration de l'Europe dans cette économie globalisée.

Article : Mondialisation : un phénomène complexe

La mondialisation au regard des théories du commerce

Après un rappel sur les avantages théoriques de l'ouverture des économies à l'échange international, l'auteur confronte ces résultats aux observations sur longue période et examine les approches qui renouvellent la compréhension des effets de la mondialisation actuelle.

Article : La mondialisation au regard des théories du commerce

Le marché du travail à l'épreuve de la mondialisation

Bruno Decreuse pose le problème de la responsabilité de la mondialisation dans les bouleversements rencontrés par les marchés du travail des pays développés en présentant les apports des travaux théoriques dans ce domaine.

Article : Le marché du travail à l'épreuve de la mondialisation

Mondialisation et gouvernance

Emmanuelle Lavallée et Jean-Marc Siroën explicitent la notion de gouvernance qui est très souvent convoquée quand on s'inquiète des effets de la mondialisation et distinguent les différents niveaux et les critères de qualité de cette gouvernance.

Article : Mondialisation et gouvernance


(1) Pour prolonger et actualiser les analyses de ce dossier, vous pouvez consulter :
http://ses.ens-lsh.fr/index.php?arc=ac12.

(2) Stiglitz Joseph, La Grande Désillusion, Paris, Fayard, 2002, p. 28-29.

Idées, n°145, page 4 (09/2006)

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