Lectures

Croissance et innovation
Benoît Ferrandon (sous la dir. de).
Cahiers français, Paris, La Documentation française, nov.-déc. 2004, n° 323, 95 pages, ISSN : 0008-0217-323

Dans un contexte de concurrence internationale, la capacité d'innovation des pays devient un enjeu crucial. La revue Cahiers français propose une série d'analyses ainsi qu'un état des lieux des dernières avancées théoriques autour du lien entre innovation et croissance économique. S'il ressort que le progrès technique est, sans surprise, un facteur central de la croissance et que la grappe NTIC explique l'écart qui s'est formé entre les croissances américaine - "aux avant-postes d'une économie de la connaissance", pour Robert Boyer - et européenne, le rôle des acteurs dans la maîtrise de l'innovation, leur faculté de coordination et leurs "comportements interactifs" sont tout autant importants. Les approches en termes de stratégies d'acteurs sont par conséquent devenues centrales. Ce numéro brille par son contenu exhaustif qui laisse la place aux perspectives historiques, géographiques et sociologiques du phénomène. D'une extrême richesse, il est difficile de relever toutes ses qualités en si peu de place. Néanmoins, la première idée à retenir est que l'innovation a des effets positifs sur la croissance dans la mesure où les acteurs économiques sont capables de se mobiliser pour coordonner leurs comportements. L'impact technologique est d'autant plus fort qu'il y a des externalités entre acteurs, que ceux-ci sont capables de saisir les "opportunités technologiques" et que les imitateurs peuvent entrer sur le marché. Alors que la théorie microéconomique standard insistait sur le rôle des incitations et des structures de marché, les analyses actuelles du progrès technique mettent en valeur une dynamique interactive complexe entre acteurs (phénomènes de reports de connaissances entrer firmes, diffusion par contacts...) ou entre technologies (symbiose, concurrence ou prédation entre innovations). Dans le même ordre d'idées, Norbert Alter propose une sociologie de l'innovation extrêmement stimulante : il démontre que l'acte d'innovation est profondément irrationnel. Pour cela, l'auteur réutilise certains classiques pour mieux cerner la réalité de cette activité créatrice. Ainsi, innover c'est utiliser des moyens illégitimes pour un but économique, légitime. Dans une optique mertonienne, l'innovateur est avant tout un déviant qui sera capable d'inverser les normes dominantes afin que sa nouveauté s'impose. Il y aura alors "institutionnalisation régressive" quand les entreprises seront conscientes des avantages de la nouveauté et transformeront les règles pour que celle-ci puisse s'imposer. Norbert Alter propose encore une interprétation bourdieusienne de l'acte d'innovation, en termes de stratégies de distinction/imitation. Voilà un texte qui propose une actualisation sociologique très intéressante de la thèse de Schumpeter, pour le cours de spécialité en terminale. À cet égard, ce recueil d'analyses autour du progrès technique sera précieux pour les enseignants : certains seront satisfaits par la clarté pédagogique des analyses d'Arnaud Parienty sur le lien productivité/emploi, ou encore de Philippe Mustar sur le financement de l'innovation. Des données récentes sont aussi proposées par Patrick Llerana, dans son analyse comparative de la recherche et développement au niveau international.

Sur le thème de la mondialisation du progrès technique, El Mouhoub Mouhoud relativise la menace de l'exode de l'innovation vers des cieux où le coût du travail est plus faible... Les activités innovatrices restent encore très concentrées au Nord pour profiter des économies d'agglomération et d'externalités intra industrielles. Seuls les géants du Sud (Chine et Inde principalement) profitent de la DIT du progrès technique, mais uniquement au stade du développement industriel.

Côté organisation du travail, il ressort que les NTIC seraient, pour Dominique Foray, plutôt positives sur les conditions de travail : elles pousseraient les entreprises vers une nouvelle "division cognitive du travail" autour de "blocs de savoirs homogènes". Là encore, ces mutations pousseraient à une polarisation des activités innovatrices sur les pays du Nord.

Lionel Wastl, professeur de SES au lycée Jules-Ferry de Conflans-Sainte-Honorine (78).

Idées, n°144, page 79 (06/2006)

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