Lectures

Claude Lévi-Strauss, une introduction
Frédéric Keck.
Paris, Pocket-La Découverte, 2005, 349 pages, ISBN : 2-26614374-3

Les présentations de l'oeuvre de Claude Lévi-Strauss ne manquent pas. Dans un paysage bien rempli, l'opus de Frédéric Keck s'impose pourtant comme une évidence. L'auteur ne cache pas son admiration pour le fondateur du structuralisme ; cette admiration paraît même un moteur d'écriture. Loin de dissimuler les tensions à l'oeuvre chez Cl. Lévi-Strauss, elle lui permet au contraire de les explorer avec un rare souci de précision et de justesse. Ainsi, tandis que la première partie du livre est une présentation de l'anthropologie structurale, la seconde revient sur les controverses et les usages, philosophiques et anthropologiques, suscités par la réception de Cl. Lévi-Strauss.

À la sociologie durkheimienne, Cl. Lévi-Strauss emprunte l'exigence d'extériorité du chercheur à son objet mais regrette la fondation, en dernière instance, du social dans un substrat affectif, alors que Mauss lui-même avait su apercevoir la base inconsciente de la socialité. De l'anthropologie culturelle américaine (F. Boas, R. Benedict), il retient avant tout que l'inconscient linguistique doit être l'objet privilégié de l'anthropologue, puisqu'il détermine la nature des phénomènes culturels. L'inspiration décisive, Cl. Lévi-Strauss la trouve toutefois dans la linguistique structurale fondée par Roman Jakobson et Nikolaï Troubetzkoï : il comprend, grâce à eux, que le sens du social est le produit de combinaisons d'unités élémentaires qui n'ont en elles-mêmes aucun sens. Ces combinaisons opèrent à un niveau inconscient. L'anthropologie structurale se consacre, dès lors, à exhiber ces règles combinatoires, le monde étant la matière d'une mathématisation totale ; l'anthropologie devient donc la " science des structures inconscientes". Les structures élémentaires de la parenté, les systèmes de classification totémiques et les rapports entre mythes sont les trois objets privilégiés de Cl. Lévi-Strauss, qui tente ainsi "d'établir la carte de l'esprit humaine, c'est-à-dire d'inventorier l'ensemble des possibilités logiques dont dispose l'humanité pour construire ces objets" (p. 70). F. Keck montre enfin que le structuralisme est porteur d'une vision politique forte : celle, inspirée directement par Rousseau et le bouddhisme, d'un "humanisme généralisé". La constitution universellement inconsciente du sens affirme en effet l'égale valeur de toutes les cultures, qui va à l'encontre de toute forme d'ethnocentrisme, dont longtemps l'anthropologie ne fut pas exempte.

C'est à partir de cette lecture, à la fois claire et exigeante, de l'oeuvre de Cl. Lévi-Strauss que F. Keck aborde avec une grande dextérité la réception de l'anthropologie structurale. La restitution des débats est généralement passionnante, et l'auteur se révèle un formidable avocat du structuralisme. Cette défense raisonnée agit comme une invitation à reprendre le cours de l'enquête qui met en scène, outre Cl. Lévi-Strauss, C. Lefort, J.-P. Sartre, P. Ricoeur et J. Derrida (pour les philosophes), mais aussi P. Bourdieu, F. Héritier, L. Dumont, G. Dumézil, D. Sperber et L. Scubla (pour les anthropologues). F. Keck passe également en revue les usages intenses ou diffus de Cl. Lévi-Strauss, dans les sciences humaines ainsi qu'en critique littéraire. Ce passage est peut-être le plus inégal de l'ouvrage, comme si l'auteur ne parvenait plus ou qu'à grand peine à maîtriser une érudition qui avait été jusqu'alors au strict bénéfice de l'argumentation, sans jamais nuire à sa clarté. Si le structuralisme n'apparaît plus qu'à la marge de l'enseignement des sciences sociales, F. Keck apporte pourtant la preuve de son actualité. L'optimisme quelque peu scientiste du jeune Lévi-Strauss ne doit pas faire oublier la portée de ses contributions à l'anthropologie, qui nourrissent encore le monde savant. F. Keck a donc le très grand mérite de fournir un accès, qui évite toute simplification, à une pensée toujours en mouvement, bien loin de l'image monolithique dans laquelle certains (R. Boudon notamment) ont bien voulu l'enfermer.

Erwan Le Méner, agrégé de sciences sociales, ENS Cachan-Paris X.

Idées, n°144, page 78 (06/2006)

IDEES - Claude Lévi-Strauss, une introduction