[Re] Découvertes

Matière et société (première partie)

Maurice Halbwachs

En décembre dernier, un colloque parisien célébrait le soixantième anniversaire de la disparition de Maurice Halbwachs, mort en déportation à Buchenwald le 16 mars 1945. Une des conférences proposée était intitulée "Morphologie des classes sociales et classes ouvrières". Dès sa thèse de doctorat, Halbwachs soulignait que la consommation des ouvriers leur permettait de compenser le manque d'intégration sociale professionnelle. Dans cet article célèbre1, que nous vous proposons en deux parties, il expose sa conception de "l'ouvrier matière" et nous livre une analyse du taylorisme très novatrice pour son époque.

[Consulter la seconde partie de cet article (Idées numéro 145)]

On peut parler d'un règne social sans ignorer, pour cela, que n'importe quel groupe humain est en contact avec la nature matérielle, qu'il occupe une situation définie dans l'espace, qu'il possède un volume et une figure et, qu'étant constitué par des hommes assemblés et rapprochés, il reste soumis à l'empire de certaines nécessités organiques. Ce qu'onvoit aux abords d'une grande cité, près de ses abattoirs, ses murs, ses cimetières, ce sont des entrepôts et des docks où s'entassent des matériaux et des produits, des chantiers, des ateliers, des usines, des rames de wagons dans les gares, et des cargos sur les canaux. Et on s'imaginerait volontiers que toute cette matière, transformée par l'activité industrielle, fait partie intégrante de la substance du groupe, au même titre que les membres et les corps ceux qui ont construit ces appareils et les maintiennent en mouvement.

Pourtant, si les faits sociaux sont sui generis, s'ils ne se réduisent pas à un autre ordre de phénomènes, ils ne sauraient non plus dépendre d'eux. Dans toutes les relations que comprend la vie d'une société n'entrent que des termes de même nature, rien que du collectif : les faits sociaux se présentent comme un système fermé. Les faits physiques, organiques, et les états psychiques directement liés aux modifications de l'organisme, et qui relèvent de la psychologie individuelle, n'y trouvent pas accès. Quand on parle d'un contact ou d'un rapport entre la société et la matière, il faut donc s'entendre. Rien de ce qui est matériel ne peut pénétrer dans la conscience du groupe tout en continuant à relever de l'ordre des faits mécaniques, et ce n'est, aussi, que par métaphore que l'on attribuerait à la société le pouvoir d'enfermer une partie et comme une émanation d'elle-même dans la matière d'un produit ou d'une machine. À aucun moment la conscience collective ne peut sortir de soi, ni s'ouvrir à ce qui n'est pas elle.

Il n'en est pas moins vrai que les hommes agissent sur la matière, ou, plus exactement, qu'entre les organismes humains et les choses inorganiques il y a tout un jeu d'actions et de réactions tel que des hommes réussissent à tirer parti des propriétés matérielles, et que la société se trouve peu à peu adaptée à la nature. Comment cela est-il possible ? Les consciences ne se confondent pas avec les choses : mais elles sont capables de se les représenter. En d'autres termes, la nature, pour des hommes, se réduit à une série de sensations ou d'images, et ils ne peuvent agir sur elle que dans la mesure où cet ordre de représentations prend une plus grande place dans leur conscience. Mais (c'est là le point essentiel à considérer) ces sensations qui reproduisent en nous la matière sont elles-mêmes conditionnées par l'activité organique de nos sens et de notre système nerveux ; elles ne rentrent donc point dans la catégorie des états de conscience collectifs : ce sont des états mentaux individuels. Ainsi, ce n'est pas en tant qu'il est membre d'une société, c'est en tant qu'il conserve une vie et une conscience organique qui ne se confondent pas avec celles de la société, que l'homme se représente immédiatement les choses de manière à pouvoir réagir sur elles. Il importe peu, d'ailleurs, que la pensée collective n'ignore pas la nature : nous verrons quelle place y occupent, notamment, les conceptions scientifiques de la matière. Il est très concevable aussi, et il arrive le plus souvent, que sur nos sensations se greffent des idées que nous devons aux autres. Inversement, les termes du langage expriment presque tous quelque image matérielle plus ou moins effacée. Cela n'empêche pas qu'entre les représentations des choses ou des actions physiques, et des personnes ou des activités humaines, il n'y ait une différence non pas seulement de nature mais, au regard de l'appréciation sociale, une opposition de dignité et de valeur. Comment en saurait-il être autrement, puisque, pour agir sur la matière, une conscience doit s'isoler en face d'elle, et détacher son attention de la vie du groupe, puisque, dans la mesure où il entre en contact avec les choses, l'homme est contraint d'oublier ses semblables ?

S'il en est ainsi on pouvait s'attendre à ce que, dans les sociétés d'aujourd'hui où toute une classe d'hommes se trouve le plus étroitement spécialisée dans l'accomplissement des tâches industrielles, il s'établit une séparation profonde entre ceux-ci et tous les autres. L'examen des faits nous a paru confirmer cette conclusion2, et nous définirions maintenant encore la classe ouvrière, comme nous l'avons fait ailleurs : "l'ensemble des hommes qui, pour s'acquitter de leur travail, doivent se tourner vers la matière, et sortir de la société". Mais il ne sera pas inutile, pour dissiper quelques obscurités et prévenir certaines objections, que nous poursuivions un peu plus avant notre analyse.

Dans une conscience où prédominent les sensations qui correspondent aux faits de la nature inorganique, la place laissée aux idées qui correspondent aux personnes se trouve réduite d'autant plus que ces deux sortes de pensées ne se confondent pas, ne s'alimentent point et ne s'entretiennent pas en mouvement par une action réciproque. Il nous est apparu, en effet, que, chez les travailleurs manuels, l'ordre des besoins, leur intensité relative, ne s'accordait pas avec ce qu'on observe dans d'autres classes sociales à égalité de charges et de revenus, et que ceux qu'on peut appeler collectifs étaient chez eux le moins développés.

À la vérité, un ralentissement analogue et une semblable paralysie partielle des fonctions de relation se remarque aussi chez des hommes qui n'ont aucun autre trait commun avec les ouvriers. Voici des membres de la société qu'un accident quelconque, ruine, maladie, deuil, vieillesse peut-être, etc., a conduits à s'éloigner du monde, à renoncer à nombre d'occupations et de distractions qui les mettaient en rapport avec leurs semblables. Voici un groupe de prisonniers de guerre, brusquement retranchés de leur milieu familial et professionnel, du cercle de leurs amis, de leur groupe national. Voici les habitants d'une petite ville, dont la vie, remplie de lacunes, offre un rythme singulièrement lent, par comparaison avec l'animation et l'activité intense des grandes cités. Dans tous ces cas, on peut relever un rétrécissement notable, pour des raisons diverses, de cette partie des consciences qu'éclaire et réchauffe le rayonnement des autres. Cependant la société ne confond point et ne met pas au même niveau ces groupes et celui des ouvriers. Pourquoi ? N'est-ce pas la preuve que ceux-ci sont insuffisamment définis par le faible degré de leur participation à la vie sociale ?

Analysons ces situations, où le lien social est en effet momentanément tranché, ou bien, pour une durée illimitée, détendu et relâché, et écartons d'abord les cas individuels, qui ne peuvent, par définition, fonder une distinction sociale. Quand plusieurs personnes s'entendent pour vivre hors du monde, loin du siècle, comme dans certaines communautés religieuses, ils sortent d'une société pour en créer une autre, plus étroite : ils sacrifient une partie de leurs relations avec les hommes au souci de multiplier et renforcer celles qui les unissent à un petit nombre d'entre eux. Il est naturel qu'on distingue ces fondateurs et ces membres d'associations, auxquels ne suffit pas la société commune, et qui, en quelque sorte, la dépassent, de ceux qui restent au-dessous d'elle.

Dans l'Antiquité, les prisonniers de guerre tombaient en état d'esclavage, parce que le retranchement de ces hommes de la tribu, de la cité, et plus généralement de la société où ils étaient jusqu'alors compris, passait pour définitif. Ils sortaient en même temps de leur classe et de leur nation. Mais, dans les guerres actuelles, il n'enest plus de même. Une nation belligérante retient encaptivité les membres du groupe adverse dont elle a pu s'emparer, en vue de paralyser ou de réduire la fonction qu'ils y remplissaient. Loin de perdre leur qualité sociale antérieure, il arrive qu'ils en prennent alors mieux conscience, parce qu'elle est la cause déclarée des conditions anormales de vie qu'on leur impose. Ils reconstituent même, le plus souvent, dans les camps ou les forteresses où on les enferme, une société originale où se conservent les traits essentiels de la nation dont ils sont détachés. Ils ne sont pas comme les exilés de l'Antiquité qui ne pouvaient se réclamer d'aucune cité ni d'aucune loi. S'ils sont exclus de la société ennemie, c'est parce qu'ils restent partie intégrante de l'autre : c'est pourquoi on les traite avec un mélange d'égards et de rigueur, tanquam hostes et hospites.

Quant aux habitants non ouvriers des petites villes, ils occupent une situation intermédiaire entre les paysans, dont ils demeurent très proches, et cette partie de la société qui vit dans les grandes agglomérations urbaines et ne travaille pas de ses mains. La différence est ici, plutôt, de qualité ou d'espèce que de degré. Sans doute les petites bourgades gravitent parfois autour des grandes villes, les prennent pour modèles et s'efforcent de les imiter. Si elles n'y parviennent qu'incomplètement, c'est qu'elles sont retenues et comme tirées en arrière par la force des traditions campagnardes et provinciales, c'est-à-dire parce qu'elles résistent aux tendances modernes au nom de conceptions anciennes. Mais ce n'est là qu'un cas particulier de l'opposition entre deux types de vie, l'une paysanne, l'autre citadine, toutes deux sociales au même titre. C'est pourquoi les petites villes se trouvent dans un état d'équilibre instable ; il suffit d'une transformation économique assez fréquente, et d'ailleurs dans le sens de l'évolution, pour qu'en perdant leurs attaches rurales elles soient entraînées dans le grand courant de la vie urbaine proprement dite. Ainsi, dans tous ces cas, si certains hommes et même certains groupes restent en dehors, sinon en marge, d'une société, c'est qu'ils font partie d'autres sociétés, et cela s'explique par une répugnance, un antagonisme, ou une incompatibilité qui met aux prises des tendances collectives opposées.

Il ne saurait en être de même des ouvriers. Parce qu'ils se sentent isolés, exclus, dépréciés, les ouvriers prennent parfois une conscience assez nette de leur solidarité pour s'opposer comme classe au reste de la société : ce n'est donc pas un sentiment de classe qui rendrait compte de leur isolement. Comme on ne s'expliquerait point, d'autre part, que la société se fermât à tant d'hommes, s'ils étaient qualifiés pour s'y introduire, et capables d'accroître le nombre et l'intensité des relations qui unissent ses membres, il faut conclure qu'ils ne possèdent ni ces qualités ni ce pouvoir. Il suffit, d'ailleurs, d'examiner d'un peu près la nature de leur activité, et le pli qu'elle imprime à leur organisme psychophysique, pour retrouver la cause qui les tient écartés l'un de l'autre, et qui les isole des autres hommes assez longtemps pour réduire de plus en plus la prise qu'ils pourraient offrir aux forces de cohésion et de rapprochement.

La représentation des propriétés et objets matériels particuliers absorbe l'attention du travailleur manuel. Sans doute, tout homme reçoit aussi des sensations de la nature inorganique : mais, en général, elles ne s'isolent pas dans la conscience. Elles entrent, comme éléments, dans des séries de pensées qui nous rattachent à la société. Le spectacle de la nature réveille en nous des émotions, nous rappelle des images, et s'associe à des réflexions qui nous viennent des groupes avec lesquels nous pensons et sentons en commun. Que nous considérions les choses matérielles du point de vue du savant, de l'artiste ou de celui de notre utilité, elles nous apparaissent comme des signes, des symboles, des moyens. Du fait que les images qui les reproduisent s'assimilent à l'ensemble de nos états de conscience, nous les envisageons comme les centres de relations multiples entre les consciences ou entre les diverses parties de notre conscience, plutôt qu'en elles-mêmes et dans leurs rapports avec leurs objets. Au contraire, pour ceux qui travaillent sur la matière, les images des choses se rattachent les unes aux autres, mais, par là même, se détachent du reste de la conscience, de façon à constituer des systèmes isolés où n'entrent que les représentations de l'action de la matière sur nous, et de notre action sur elle. Dans l'esprit d'un ouvrier qui charge du sable sur un tombereau, ou qui attaque à coups de pioche une couche de charbon, ou qui tréfile des barres de fer, ou qui surveille des métiers de tissage, que trouve-t-on, si ce n'est une association entre des sensations visuelles ou tactiles, et des sensations musculaires, entre celles-ci et de nouvelles sensations (tactiles ou visuelles) ? Et n'est-il pas vrai que l'attention, qui suit naturellement le cours de ces séries de sensations, ne trouve en elles aucun point où s'amorcerait une série de pensées ou d'images qui aurait une autre direction, et rattacherait les premières au reste de la vie consciente ? À quoi il faut ajouter que cette activité physique non seulement crée ainsi une séparation dans la conscience entre la partie de celle-ci qui est tournée vers les réalités humaines et celle où se développent les représentations des choses et des organes dans leurs rapports avec elles, mais que, par la dépense de forces organiques en général qu'elle entraîne, elle intensifie les sensations corporelles de toute nature, renforce le sentiment des besoins purement physiques, et les détache, à leur tour, du système des tendances que détermine en nous la vie sociale. Ainsi, par suite d'un contact continu ou souvent renouvelé avec certains aspects, toujours du même ordre, de la matière, il semble que toute une partie de notre organisme mental se place en dehors du courant qui circule d'une conscience à l'autre, et que l'individu s'apparaisse alors comme un être isolé et réduit, qui participe au morcellement et à la discontinuité du monde inanimé.

On trouvera peut-être cette description trop schématique, si l'on est surtout frappé, lorsqu'on parcourt une usine ou qu'on circule sur un chantier, par tout ce qu'il entre d'artificiel et de technique dans l'industrie moderne, Les machines, si complexes, et dont chacune représente un tel effort de calcul et de combinaison, les matières premières qui ne sont presque jamais toutes brutes mais qu'une transformation préalable a déjà ébauchées et façonnées pour qu'elles se prêtent le mieux à la fabrication, la répartition des tâches entre équipes spécialisées, tout ne porte-t-il pas au plus haut degré la marque d'une activité concertée ? Les ouvriers, partout où leurs regards se portent, n'aperçoivent-ils point comme autant de miroirs qui se renvoient l'un à l'autre, en la multipliant indéfiniment, l'image de la société, et son travail n'apparaît-il pas à chacun d'eux comme le point de convergence d'une quantité d'efforts humains intelligemment réglés, qui s'y croisent et en sont comme le point d'appui ? Lorsque se présente à lui une poignée à prendre, un levier à soulever, une manivelle à tourner, une vis à serrer, ne reconnaît-il pas le geste d'une collectivité cachée, qui lui indique la voie qu'il doit suivre et l'avertit qu'elle le surveille et le dirige, c'est-à-dire qu'elle est là ? N'y aurait-il pas quelque équivoque à définir le travailleur manuel : un homme tourné vers la matière, si la matière, dans l'industrie, n'est jamais telle qu'elle se présente dans la nature, si, dans la machine, l'élément matériel disparaît presque, et passe en tout cas à l'arrière-plan, tandis que l'attention du travailleur se porte sur sa forme et sur son rôle, c'est-à-dire sur l'ordre et l'organisation de la production ? Ainsi, loin d'être, dans la société, comme un espace lacunaire où la nature inanimée montre ses entrailles, l'usine avec tout ce qu'elle contient représente un des produits les plus achevés de l'activité commune des hommes, où l'art et la science humaine trouvent leur plus entière expression. C'est un milieu hypersocial, au contraire ; si l'ouvrier y sort de lui-même et cesse de s'y considérer comme une personnalité, ce n'est pas pour se confondre avec les choses, c'est parce que la société tire de lui, au moyen de cette organisation, une somme et une qualité d'activité par où il se dépasse, tout de même qu'au sein d'un groupe en proie à une émotion intense, l'individu s'élève à un degré d'exaltation dont il ne se croyait pas capable. L'activité ouvrière serait moins inhumaine que surhumaine : la conscience de l'ouvrier s'étendrait au lieu de se resserrer, et ne perdrait que ses limites individuelles pour s'élargir et s'approfondir en conscience collective.

Il est exact que l'organisation du travail à l'usine, bien qu'elle obéisse à des nécessités techniques aussi rigoureuses que les lois de la nature, et qu'elle tende à substituer le mécanisme à l'activité relativement spontanée de l'artisan, constitue bien une création artificielle et se conforme aux règles d'une logique intellectuelle et collective. La division du travail, par exemple, est l'oeuvre réfléchie de la volonté des hommes, et rien, dans le monde physique, n'en pouvait donner l'idée, ni ne lui ressemble. L'agencement de la production suivant des règles fixes et uniformes introduit plutôt, dans le désordre et la diversité des faits naturels, des séries de phénomènes bien ordonnées, qui se reproduisent identiquement, où la force musculaire des hommes et la force des puissances physiques s'associent en vue de fins qui en conditionnent tout le détail. La considération de l'oeuvre et du résultat d'ensemble passe ici au premier plan. Or ni cette oeuvre ni ce résultat ne sont dans le sens de la nature : ils marquent plutôt une contre-action, sur la nature, de la société. L'étude des tendances collectives, bien plus que la science physique ou biologique, en rendrait compte. Si l'ouvrier avait assez de temps, de liberté d'esprit et de culture pour les envisager de ce point de vue, on pourrait dire, en effet, que sa conscience lui représente bien plus une activité sociale organisatrice que des forces brutes aveugles et dispersées. Tout se passe comme si la société avait imposé sa forme à la matière, donnée par la nature. Le progrès de la technique a consisté précisément en une réduction du contact direct que l'homme doit prendre avec elle. À mesure que l'industrie se développait, que les machines remplaçaient et économisaient le travail manuel, aux résistances physiques qu'offrait la matière brute à transformer, on a opposé d'autres résistances, également physiques, dont la mise en jeu ne réclamait de l'homme qu'une dépense décroissante de force musculaire. Ainsi l'organisation a de plus en plus résorbé la matière, si bien qu'à présent, lorsque l'appareil producteur livre à la société l'objet fabriqué, ou la matière première déjà élaborée, la société n'y retrouve que ce qu'elle y a mis, et qu'elle s'y retrouve donc elle-même. Elle n'y trouve presque rien qui ne porte sa marque.

Et, toutefois, ce presque rien, ce résidu, c'est-à-dire ces propriétés de la matière, ces résistances dernières sur lesquelles les machines et l'intelligence organisatrice toutes seules n'ont pas prise, auxquelles il faut donc appliquer le travail musculaire ou l'habileté physique individuelles, comptent encore assez pour occuper les ouvriers, la main-d'oeuvre, les travailleurs manuels. C'est de cela, et de cela seulement qu'il est question, lorsqu'on dit que les ouvriers sont tournés vers la matière : et, dans cela, on peut affirmer qu'ils ne retrouvent rien qui leur rappelle la société.

Dans une filature, l'étirage des fils s'opère automatiquement : des chariots se déplacent et reviennent à l'endroit d'où ils étaient partis, sans que l'ouvrier, comme dans l'ancienne mule-jenny, ait besoin de les repousser bien plus, un dispositif ingénieux fait qu'ils s'arrêtent, lorsqu'un des fils se rompt. Pourtant, ils ne se rattachent pas tout seuls. On a triomphé de la ténuité des fils qui les rendait difficilement visibles, mais non de leur fragilité et de leur inertie. Dans une chambre de chauffe, un mécanicien est enfermé pendant toute la traversée. Il faut que la force produite par la combustion du charbon se transforme, par l'échauffement de la chaudière, en tension de vapeur, que la vapeur actionne les pistons et ceux-ci l'arbre de couche, que les régulateurs fonctionnent, etc. En tout cela, le mécanicien n'a rien à voir : entre le travail de la machine et le sien il n'y a aucune analogie, aucun rapport de ressemblance, mais le plus violent contraste. Car, tandis que la machine ne fonctionne que dans la mesure où la matière dont elle est construite ne s'oppose point à sa marche, le mécanicien n'intervient que dans la mesure où elle résiste, où le charbon brûle trop, ou pas assez, où les pièces métalliques s'usent, où certains rouages s'échauffent ou s'encrassent. Comment, dès lors, l'attention de l'ouvrier se porterait-elle sur ce qui n'est pas ou n'est plus de son ressort ? Le filateur, qu'on charge de surveiller un nombre croissant de métiers, ne s'occupe que des fils qui cèdent et non du mécanisme qui meut ou qui immobilise les chariots ; le mécanicien est surtout attentif au travail non mécanique que lui impose la machine ; il s'intéresse moins au fonctionnement normal de celle-ci qu'à ses imperfections, et n'a qu'une idée vague du travail humain qu'elle remplace, aussi bien que de la vie diverse et compliquée du navire dont elle n'est qu'un des rouages.

En résumé, lorsqu'on dit que certains hommes sont soumis à l'obligation de se tourner habituellement vers la matière, on n'entend point par là qu'entre leurs consciences et les objets physiques s'établirait, par on ne sait quelle opération obscure, un contact assez étroit pour que leurs dispositions psychiques se pénètrent et s'imprègnent des propriétés des choses. Mais, dans les consciences de ces hommes, il se produit une séparation entre deux sortes d'images ou de pensées : les unes, qui restent chez eux ce qu'elles sont chez les autres, et par lesquelles nous sommes en relation avec eux ; les autres, qui leur représentent en étroite liaison les choses et leur propre activité physique en tant qu'elle s'exerce sur elles, et qui constituent comme un système sans rapport avec le reste de la vie psychique. Ce qui a rendu possible cette action du monde inorganique sur certaines consciences, et ce qui la renforce, c'est que le résultat de l'industrie moderne, des procédés qu'elle applique à la production, de la situation où elle place ses agents d'exécution, a été d'analyser progressivement aussi bien la matière brute que la nature individuelle de l'homme. Elle a de mieux en mieux dégagé et isolé les résistances de la matière, sur lesquelles aucune organisation mécanique ne permettrait d'agir autrement qu'en leur opposant une force physique humaine ; et elle a, chez l'homme, dégagé et isolé également les aptitudes organiques correspondantes. Mais ces propriétés de la matière, aussi bien que ces modes d'activité de l'homme, du fait qu'ils se présentaient ainsi sous une forme abstraite, se sont détachés de plus en plus des ensembles dont ils dépendaient naturellement, si bien que les représentations des unes, non moins que celles des autres, n'ont plus le pouvoir d'évoquer dans les pensées ces ensembles concrets, c'est-à-dire la nature avec tous ses aspects pittoresques, et la conscience avec tout ce qu'elle doit à la vie sociale, et se réduisent à des sensations mécaniquement associées en séries qui se renferment sur elles-mêmes.

La tendance à décomposer toujours davantage en ses éléments l'activité physique ouvrière a conduit récemment certains ingénieurs et industriels à introduire dans les usines des méthodes nouvelles, dites de standardisation. D'une part, ils ont remarqué qu'un grand nombre d'ouvriers ne savent pas travailler dans les conditions les plus économiques, et qu'en réglant exactement la rapidité et l'ampleur de leurs gestes, le rythme de leurs mouvements, le nombre, la place et la durée de leurs repos, de leurs arrêts, de leurs suspensions d'effort, on réussit à augmenter beaucoup leur rendement. En conséquence, après des études réellement expérimentales, à la suite de comparaisons entre des ouvriers de capacités inégales et de tout un calcul de moyennes, des surveillants, chargés spécialement de guider l'ouvrier, non point de lui apprendre son métier, mais de lui dire quand il doit accélérer, ralentir, arrêter, c'est-à-dire des chronométreurs, se sont acquittés de toute la partie indéterminée et arbitraire du travail manuel. Ainsi le travail des agents d'exécution de l'industrie, déjà si mécanisé, a été soumis à de nouvelles décompositions : on a enlevé à ceux-ci toute la part d'initiative et de choix qui leur restait, dans le cadre si étroit déjà de leur fonction. En même temps, ce qui subsistait, dans les opérations où ils étaient obligés de s'adapter aux propriétés de la matière, du rythme inégal et original, de la variété et de la spontanéité humaine, a disparu. On a cherché jusqu'au fond de la matière la loi de l'action qu'on devait exercer sur elle. Comme on ne pouvait transformer entièrement le travailleur en une machine, en mécanisant non seulement ses actes élémentaires, mais le principe qui les coordonne, on a reporté ce principe en dehors de la conscience et de la volonté de l'ouvrier, on l'a transformé en un système régulateur extérieur, construit et mis en jeu par un agent spécialisé, qui ignore les résistances et préférences personnelles de chacun, et ne connaît que les traits constants et moyens de leur nature physique.

D'autre part, le système Taylor marque un progrès nouveau dans la sélection et la spécialisation des aptitudes ouvrières. Le travail ainsi dirigé et chronométré suppose chez les ouvriers un renoncement à leurs habitudes et préférences, c'est-à-dire dans beaucoup de cas un effort pénible, qui se heurte chez eux à des obstacles variables suivant leur nature individuelle. On en trouve un petit nombre, dans chaque équipe, auxquels il pèse beaucoup moins, et qui, le plus souvent, auraient pu servir de modèle et d'objet d'observation, quand on a calculé et arrêté la durée et les autres aspects quantitatifs des éléments du travail, parce qu'ils réalisent sans y penser les économies et agencements d'où résulte un meilleur rendement. Ceux qui sont de ce type, ou s'en rapprochent pour chaque espèce d'opération, se prêteront le mieux aux règles de "l'organisation scientifique" ; on pourra assez vite obtenir d'eux, comme on se le propose, qu'ils "exécutent le plus rapidement possible le travail qui convient le mieux à leurs aptitudes naturelles"3. Les qualités possédées à un degré éminent par chaque catégorie de ces ouvriers de choix varient, naturellement, suivant l'espèce du travail : qu'il s'agisse de manier la pelle, de poser des briques, ou de travaux plus complexes, comme la fabrication des pièces mécaniques, l'essentiel est de retrouver, dans l'ensemble des organismes humains, ceux en lesquels on peut le plus facilement monter les mécanismes spéciaux appropriés à chacune de ces opérations particulières. Il y a en somme deux façons d'exécuter ces travaux : l'une suppose surtout de la souplesse, de l'ingéniosité, une certaine habileté à imiter ceux qu'on voit opérer à côté de soi, et à tirer le meilleur parti de l'instrument imparfait que représente n'importe quel organisme par rapport à n'importe quel travail. On pourrait l'appeler méthode d'adaptation individuelle et, cependant, elle est aussi, et peut être surtout, sociale, puisqu'elle suppose un entraînement et une adaptation collective, les individus entrant dans des cadres prédéterminés, construits sans qu'il ait été tenu compte de leurs aptitudes naturelles, qu'ils sont obligés de suppléer à celles-ci, quand elles font défaut, par une intensité plus grande d'effort, et qu'ils ne sont ainsi spécialisés que pour des raisons qui leur paraissent extérieures. Tout autre est le cas d'ouvriers qui se retrouvent en quelque sorte dans le travail qu'ils font. On ne réclame d'eux ni de l'intelligence ni la faculté de réfléchir sur leur besogne et sur les moyens dont ils disposent pour l'accomplir : "Le chargeur de gueuses idéal, dit Taylor, doit avoir l'esprit lourd et obtus : il est donc absolument incapable de comprendre la science de son métier" ; la qualité primordiale des vérificatrices des billes de bicyclettes, c'est "une faible équation personnelle", c'est-à-dire des qualités d'intelligence très moyennes. Si on les groupe par équipes, c'est pour obéir à des nécessités techniques ; mais Taylor insiste fréquemment sur les effets fâcheux du rapprochement des ouvriers, du travail côte à côte : tous les intérêts collectifs, même s'ils se rattachent au travail, qui prennent corps à ces moments, viennent distraire l'attention de l'ouvrier de son effort individuel ; alors qu'il importe de grouper en une série mécanique isolée, à l'intérieur de sa conscience, les sensations de tout ordre qui correspondent à la matière de son travail aussi bien qu'à ses opérations élémentaires, dans ce système bien lié s'introduisent des représentations d'un autre ordre, qu'elles soient humaines, ou mécaniques elles-mêmes, mais en rapport avec d'autres mécanismes, avec d'autres facultés physiques, avec d'autres aspects de la matière, c'est-à-dire des représentations inutiles ou nuisibles. En réalité, de même qu'on a décomposé les résistances de la matière pour en mieux venir à bout, de même il faut décomposer les forces physiques des hommes, pour exercer sur chaque résistance la force qui lui correspond le mieux : c'est un deuxième mode de division du travail, qui ne s'impose pas moins que le premier. Or, comme toutes les qualités de force physique ne présentent pas au même degré chez plusieurs hommes groupés au hasard, ce n'est pas collectivement, mais individuellement, c'est-à-dire sous la forme d'un effort accompli isolément, pour lui-même, par l'agent sur l'objet, que chacune de ces qualités se dégagera le mieux. Et Taylor pousse à ce point la préoccupation d'individualiser le travail qu'il voudrait que la tâche journalière fût chaque jour prescrite à chaque ouvrier, et non à chaque équipe, et qu'il combat le travail en coopération et la participation aux bénéfices. Rien ne montre mieux à quel point le caractère social disparaît, de l'ouvrier aussi bien que de son travail, à mesure que ce qu'il y a en lui de spécifique se trouve mieux analysé et isolé.

On comprend, après cet exposé des deux propositions essentielles du système Taylor, qu'il ait pu être l'objet d'appréciations à tel point divergentes. Les uns, attentifs surtout à la réduction correspondante de la part d'initiative et de liberté laissée jusqu'ici à l'ouvrier, y voient une nouvelle phase de l'évolution qui, à l'artisan et à l'ouvrier d'art d'autrefois, a substitué l'ouvrier d'usine étroitement spécialisé et le manoeuvre, rouages inégaux, mais rouages tous deux, d'une machine, et tous deux absorbés dans une besogne parcellaire. Quand Marx disait que l'employeur, qui a acheté la force de travail de l'ouvrier à un certain prix, s'arrange de façon à en tirer une quantité de travail d'un prix supérieur, il ne prévoyait pas que la quantité de travail elle-même offrirait une telle élasticité, et qu'à effort égal, grâce à une plus savante organisation de l'usine, l'employeur pourrait en tirer, en moyenne, d'après Taylor, le double de ce qu'elle a rendu jusqu'ici. Mais c'est au prix de ce qu'il restait mêlé au travail ouvrier d'activité libre et sociale. Car le travailleur, bien qu'il ne fût en contact avec rien qui lui rappelât les hommes lorsqu'il s'absorbait en sa tâche, peinait du moins en coopération avec d'autres travailleurs, et, inconsciemment, indépendamment de la contrainte que pouvait exercer sur lui la marche des machines, la surveillance du contremaître, il réglait en partie son effort sur le leur, et se sentait uni à eux par une vague solidarité d'atelier ou de métier ; si, lorsqu'il exécutait son travail, sa pensée ne s'attachait qu'aux choses, lorsqu'il recevait des ordres, elle se retournait vers un homme qui, tout en lui prescrivant sa tâche, ne lui en fixait pas toutes les modalités, c'est-à-dire traitait avec lui comme avec un agent libre, et suivant des conventions établies par la société. Au contraire, sous le régime purement scientifique que nous avons décrit, entre le contremaître et l'ouvrier s'interpose un surveillant d'une espèce toute nouvelle : c'est, en quelque sorte, le contremaître du détail, qui ne propose pas une tâche, mais dicte des gestes, dont la parole agit sur l'ouvrier comme un levier sur une machine, et qui ne considère celui-ci que sous l'angle de son activité mécanique. Ainsi les hommes qui dirigent deviennent aussi lointains pour lui que l'officier, en régime de caserne, pour le simple soldat : il ne reçoit d'ordres que d'un chronométreur, qui est presque un agent d'exécution comme lui : il perd ce dernier contact avec l'organisme directeur de l'usine. En même temps, puisqu'une tâche individuelle lui est assignée, puisqu'on prend soin de l'isoler de ses camarades d'atelier, qu'on s'efforce de plus en plus de faire le vide autour de lui dans ce coin d'usine où on respirait une atmosphère sociale déjà si raréfiée, il ne voit plus, dans les autres ouvriers, que des instruments comme lui, et ne sent plus s'établir d'eux à lui, durant son travail, aucune espèce de relation solidaire. Ainsi le résultat du système Taylor serait de "désocialiser" plus complètement, au moins pendant la durée de sa tâche, le travailleur d'usine.

Mais on a pu soutenir que, loin d'abaisser et diminuer encore la situation de l'ouvrier, le système Taylor met celui-ci à même de produire, sans accroissement d'effort, en qualité et en quantité, exactement tout ce dont il est capable, et qu'au lieu de le laisser confondu dans une masse anonyme de travailleurs moyens, il l'aide à se développer dans le sens de ses aptitudes et à se distinguer : en le spécialisant suivant ses qualités naturelles, il met celles-ci en relief, et en réalise la pleine valeur. Il n'est pas indifférent en effet à la société que la production par ouvrier se trouve doublée : si elle reconnaît d'ailleurs que ce résultat est dû à une répartition des tâches plus conforme aux aptitudes naturelles des travailleurs, elle aura pour ceux-ci une considération plus grande que si chacun d'eux pouvait aisément être remplacé par beaucoup d'autres. On a souvent signalé comme une cause essentielle de la dépréciation du travail ouvrier le fait que, de plus en plus, on peut entrer dans une industrie avec un minimum de préparation technique. On ne forme plus d'apprentis, et il y a toujours moins d'ouvriers de métiers. L'industrie, telle qu'elle est organisée, ne réclame en effet bien souvent des ouvriers que des services, longs et fatigants, mais qui ne supposent ni des dons naturels rares ni une éducation un peu poussée. C'est pourquoi le plus grand nombre d'entre eux sont traités comme des pièces ou des instruments de même valeur, substituables l'une à l'autre à l'intérieur d'une industrie, et qu'on juge moins sur leurs qualités individuelles que d'après leur conformité à un type moyen. Le plus souvent, on se préoccupe d'obtenir du plus grand nombre un rendement moyen plutôt que de quelques-uns une production exceptionnelle. Les ouvriers s'en rendent bien compte : et ainsi s'explique que, loin de tendre à différencier leur situation, suivant leur réelle valeur professionnelle, ils acceptent l'idée d'une égalisation des salaires, d'un niveau de vie uniforme pour tous les membres de leur classe. Si, au lieu d'effacer les distinctions, les industriels s'efforçaient de les mettre en valeur, l'ouvrier aurait alors le sentiment d'être à sa place, et qu'on ne peut pas facilement se passer de lui. En même temps, du fait que l'activité qu'il exerce se trouverait dans le sens de sa nature, il ne subirait plus l'obligation du travail manuel comme un sacrifice et une pénible contrainte. À ces deux points de vue, il se rapprocherait de l'ancien artisan indépendant : celui-ci formait avec la clientèle de la ville ou du quartier ou des villages avoisinants comme une petite société, dans laquelle il jouissait d'une sorte de prestige personnel ; de même, le travailleur d'usine ainsi distingué, et classé dans une catégorie très étroite, ne serait plus une simple unité quelconque, pour son patron, ou les patrons de la région, et pour les contremaîtres : on l'estimerait à raison du caractère rare de ses facultés, on le traiterait comme une individualité ouvrière définie. D'autre part, l'artisan aimait son métier parce qu'il avait mis longtemps à l'apprendre, qu'il s'y était révélé bon ouvrier, et que son oeuvre portait la marque de sa personne ; de même, l'ouvrier s'intéressera à son travail dans la mesure où il y trouvera l'occasion de manifester sa force, son habileté, son savoir-faire et sa supériorité sur les autres en telle branche définie. Ainsi Taylor s'attend à ce que la classe ouvrière se décompose : il s'y constituera une élite, qui comprendra non point ceux qui sont employés dans des métiers difficiles, ou à des besognes complexes, mais tous ceux qui auront été sélectionnés rigoureusement d'après leurs qualités physiques utiles pour l'opération industrielle, et placés là où le rendement de leur effort doit être maximum. Il dépendra des industriels, et de leurs facultés organisatrices, d'élargir cette élite, et en même temps d'agrandir l'écart de salaires, de situation, la différence de considération, et par suite de rang social, entre elle et la masse des ouvriers dont le travail n'aura pas été ainsi "standardisé".

Ces prévisions reposent sur une critique en somme assez exacte de l'organisation industrielle d'à présent. Les employeurs ne font pas l'effort nécessaire pour tirer le parti le meilleur du travail et des facultés des ouvriers. Les travailleurs, dans l'ensemble, cherchent aussi à réduire leur effort, dès qu'ils sont assurés que leur salaire ne baissera pas, parce qu'un trop petit nombre d'entre eux s'intéressent assez à leur travail et ont assez d'amour-propre professionnel pour développer le type du bon ouvrier. Il se peut que, par l'application du nouveau système, par une sélection et une utilisation plus rigoureuse et mieux comprise des forces de travail, en même temps qu'on augmente le rendement, on différencie et on spécialise dans la tâche à laquelle ils sont naturellement le mieux préparés un plus grand nombre des ouvriers industriels. Il se peut, même, que toute une partie de la classe ouvrière actuelle s'élève ainsi à un niveau supérieur, qu'elle touche de plus hauts salaires et jouisse de plus de loisirs. Mais il n'en résultera pas nécessairement que la définition de l'ouvrier que nous avons proposée cesse d'être exacte, et que la classe ouvrière ne se présente plus comme un ensemble uni et solidaire. C'est à ce point de vue que la conception apparemment nouvelle de la fonction et de la situation des agents d'exécution dans l'industrie, telle que l'a formulée Taylor, nous intéresse. Il semble que, pour lui, si l'ouvrier n'a pas dans la société un rang plus élevé, cela tienne non pas à ce qu'il dépense sa force physique sur des choses, mais à ce qu'il la dépense d'une façon peu économique, soit parce qu'il n'est pas à sa place, soit parce qu'il est pris dans une équipe d'ouvriers qui ne sont pas à leur place, et qu'à condition de l'isoler, et de lui donner un travail en rapport avec ses aptitudes, on ait une chance de le transformer jusqu'à en faire un collaborateur conscient des ingénieurs et du patron, rattaché bien plus étroitement à eux qu'à ses camarades mécontents. Mais la nature de son activité en sera-t-elle à ce point modifiée qu'il ne soit plus possible à la société dans son ensemble, et qu'elle ne sente plus la nécessité de maintenir une ligne très nette de démarcation entre les ouvriers (quel que soit leur rendement et leur qualification) et ses autres membres ? ]


(1) Article initialement paru dans la Revue philosophique, n° 45, 1921.

(2) La classe ouvrière et les niveaux de vie. Recherches sur la hiérarchie des besoins dans les sociétés industrielles contemporaines (collection des Travaux de L'Année sociologique), Paris, Alcan, 1913.

(3) Frederick Winslow Taylor, Principes d'organisation scientifique des usines, Paris, 1912, traduction Jean Royer.

Idées, n°144, page 68 (06/2006)

IDEES - Matière et société (première partie)