SES plurielles

Comment vivre ensemble en démocratie ?

Meidad Benichou, professeur de SES au lycée de l'Alliance de Pavillons-sous-Bois (93)

Les tensions communautaires dont la société française est le théâtre ont ravivé une question fondamentale : comment vivre ensemble dans la démocratie ? Si le principe d'égalité en constitue traditionnellement l'enjeu, il doit désormais s'accommoder d'un autre devenu incontournable : le principe de reconnaissance. C'est dire qu'à travers cette interrogation le débat met aux prises les modèles républicain et multiculturaliste de la nation.

L'agenda politique

Il est délicat d'affirmer dans quelle mesure les médias contribuent à déterminer l'agenda politique. Pour le moins, il est notable qu'au moment où les tensions communautaires qui traversent la société française connaissent une résonance médiatique inévitable, celles-ci cessent d'être ignorées à l'intérieur du discours politique officiel. Cette reconnaissance nouvelle n'est pas anodine. Tout se passe comme si les dirigeants politiques avaient longtemps minimisé les clivages ethnoculturels, tant ils étaient confiants en l'efficace d'un système d'intégration fameux, comme si, aujourd'hui, ils acceptaient que la question de son efficacité soit posée. Désormais, on ne peut empêcher l'ouverture d'un débat public sur la forme que doit prendre le vivre-ensemble démocratique.

Le principe d'égalité

Engagé depuis toujours tant la question se situe aux fondements mêmes de toute communauté politique, ce débat connaît toutefois une densité accrue depuis quelques années dans les cénacles de la recherche, où la pensée alternative provenant du campus américain s'est invitée. C'est l'égalité qui constitue le point névralgique du débat, comme s'il constituait le principe incontournable du vivre-ensemble en démocratie. Certes, on ne peut pas penser la modernité politique, et en particulier la démocratie, sans l'associer au principe d'égalité des hommes. Sur un plan matériel, le partage égalitaire du pouvoir passe par une égalité politique et une égalité sociale. Plus précisément, il s'appuie sur l'octroi des droits civiques et des libertés fondamentales, d'une part, et sur l'octroi de droits sociaux, d'autre part. Les premiers constituent ce qu'on appelle les "droits-libertés", parce qu'ils sont conçus dans l'objectif de restreindre le pouvoir de l'État face aux citoyens, tandis que les seconds sont appelés "droits-créances", car ils obligent l'État vis-à-vis des citoyens. En revanche, sur un plan symbolique, l'égalité des hommes est une idée floue, troublante et par conséquent discutable.

La neutralité de l'État

Les démocraties traditionnelles, occidentales et libérales, autorisent les citoyens à pratiquer leur culte s'ils possèdent une religion et à conserver, dans une certaine mesure, les marques d'une identité spécifique. Ces États ne sont pas moins dépositaires d'une histoire, d'une culture et d'une langue particulières. Est-ce à dire qu'au sein des démocraties d'aujourd'hui il n'y a pas de véritable égalité entre les identités ? Est-ce à dire que nos démocraties aliènent inévitablement les individus dont l'identité n'est pas celle de la majorité ? Qu'elles oppriment immanquablement les minorités ethnoculturelles ? Traditionnellement, les démocraties libérales ont tenté de régler la question du partage égalitaire du pouvoir symbolique en instaurant le principe de la neutralité de l'État. L'État neutre ne porte aucune marque identitaire spécifique, il ne représente le pouvoir d'aucun groupe catégoriel particulier, il n'est pas l'État d'une "communauté", quand bien même majoritaire, mais "l'État de tous ses citoyens". En particulier, dans le cas de la France, on parle de république universaliste. Or, c'est précisément cette idée qui a perdu de sa crédibilité. La neutralité de l'État apparaît comme un leurre. L'État est perçu comme appartenant au groupe majoritaire exclusivement, dont il sert les intérêts. Son identité ne serait pas neutre, elle porterait les marques indissolubles d'une histoire et d'une culture spécifiques. Dans cette perspective, instaurer un autre régime du vivre-ensemble entre des identités diverses s'avère nécessaire. C'est, là, l'ambition multiculturaliste.

L'État multiculturaliste

Le multiculturalisme est ce courant de pensée qui s'appuie sur le credo d'une introuvable neutralité de l'État et qui, de ce fait, cherche à pousser la démocratie au-delà du seul principe d'égalité matérielle, en envisageant les moyens d'une égalité véritable des hommes face au pouvoir symbolique. Comment se traduit alors l'égalité des identités ? Par le droit, c'est-à-dire par la loi. Le multiculturalisme constitue comme un diagnostic, doublé d'un appel à refonder le régime sociopolitique traditionnel : c'est en effet parce qu'ils se fondent sur une définition de la situation sociale, où les frontières ethnoculturelles sont vues comme des clivages durs, signifiants, pertinents, légitimes et irréductibles, que les penseurs du multiculturalisme rejettent la forme sociopolitique de l'État-nation et préconisent, à la place, l'instauration d'un régime voué à valoriser et à promouvoir les identités ethnoculturelles coexistantes à l'intérieur de la société. Plus concrètement, le multiculturalisme passe par la mise en place de droits culturels minoritaires, conçus afin de permettre la restauration et l'épanouissement des sous-cultures ainsi que la réhabilitation de leur légitimité. Le régime consiste aussi à réserver, pour une période déterminée, une part des emplois ou des promotions à des groupes minoritaires subissant une discrimination ou une hérédité sociale handicapante. Ce faisant, les défenseurs du multiculturalisme s'appuient sur les conceptions d'une justice par équité, préconisant de donner davantage à ceux qui sont les victimes d'une inégalité. Une justice qui passe donc par l'affirmative action, ce qu'on nomme en France la discrimination positive.

Une situation française floue

Pour revenir à la situation française, notre pays a déjà expérimenté la mise en place de mesures relevant de la discrimination positive. Les zones d'éducation prioritaire, les zones franches urbaines, les zones de redynamisation urbaine, ou encore le mode de recrutement des élèves provenant des Zep au sein de l'Institut d'études politiques de Paris s'appuient sur le principe des "inégalités légitimes". De même, le "plan d'action positive pour l'intégration" du groupe France Télévision, voué, entre autres, à développer la visibilité des Français issus de l'immigration dans l'audiovisuel national, s'inscrit dans la logique des quotas. Reste que la situation est floue, et on ne sait si ces mesures consistent simplement en un aggiornamento des principes républicains ou si elles annoncent le passage d'une démocratie républicaine vers une démocratie multiculturaliste.

Soucieux de coller aux attentes de l'électorat, les politiques offrent hélas un discours convenu, prudent, plat et finalement générateur de désaffection civique. Pourtant, le débat à propos des moyens démocratiques de vivre ensemble est autant incontournable que fondamental. Nos représentants se doivent donc de le saisir afin de proposer des positionnements clairs, courageux et concrets.

Bibliographie

  • Amselle Jean-Loup, Vers un multiculturalisme français. L'Empire de la coutume, Paris, Flammarion, 1996.
  • Benichou Meidad, Le Multiculturalisme, Paris, Bréal, 2006.
  • Gauchet Marcel, La Religion dans la démocratie, parcours de la laïcité, Paris, Gallimard, 1998.
  • Kymlicka Will, La Citoyenneté multiculturelle, Paris, La Découverte, 2001.
  • Mesure Sylvie, Renaut Alain, Alter Ego. Les BiblioItemdoxes de l'identité démocratique, Paris, Flammarion, 2002.
  • Taylor Charles, Multiculturalisme. Différence et démocratie, Paris, Aubier, 1994.
  • Touraine Alain, Pourrons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents, Paris, Fayard, 1997.
  • Walzer Michael, Sphère de justice. Une défense du pluralisme et de l'égalité, Paris, Le Seuil, 1997.
  • Wierviorka Michel, La Différence, Paris, L'Aube, 2005.
  • Wierviorka Michel, Une société fragmentée ? Le Multiculturalisme en débat, Paris, La Découverte, 1996.

Idées, n°144, page 66 (06/2006)

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