Pratiques

Milgram et les systèmes dynamiques

Jean-Paul Neau, professeur de SES au lycée David d'Angers (49)

L'utilisation de logiciels de simulation de modèles dynamiques peut renouveler profondément la manière de présenter et d'interpréter nombre de modèles, à commencer par les plus habituels et les plus simples, couramment évoqués dans les enseignements de sciences économiques et sociales. On pourrait penser que cela concerne uniquement les modèles économiques1. Il n'en est rien et, afin de montrer comment cela peut se faire en sociologie à propos de la question essentielle du pouvoir, on trouvera ici un exemple de présentation et d'analyse des expériences de Milgram. Naturellement, rien ne peut remplacer la construction personnelle des modèles.

"L'obéissance est un des éléments fondamentaux de l'édifice social. Toute communauté humaine nécessite un système d'autorité quelconque ; seul l'individu qui vit dans un isolement total n'a pas à réagir, soit par la révolte soit par la soumission, aux exigences d'autrui. L'obéissance, en tant que facteur déterminant du comportement, représente un sujet d'étude qui convient tout particulièrement à notre époque. On a établi avec certitude que, de 1933 à 1945, des millions d'innocents ont été systématiquement massacrés sur ordre. Avec un souci de rendement comparable à celui d'une usine de pièces détachées, on a construit des chambres à gaz, gardé des camps de la mort, fourni des quotas journaliers de cadavres. Il se peut que des politiques aussi inhumaines aient été conçues par un cerveau unique, mais jamais elles n'auraient été appliquées sur une telle échelle s'il ne s'était trouvé autant de gens pour les exécuter sans discuter."

C'est ainsi que Stanley Milgram commence son ouvrage Soumission à l'autorité2, faisant état, d'emblée, des ambitions et de la portée de la série d'expériences qui portent son nom et qui apparaissent ainsi au centre même des thèmes sociologiques au programme de la première ES : pouvoir, légitimité, citoyenneté, contrôle social, etc.

Après une présentation aussi fidèle que possible, qui ne peut, bien sûr, remplacer la lecture de l'ouvrage cité, des principales expériences exposées dans le livre, nous tenterons de montrer comment le recours à des schémas de Forrester peut favoriser une meilleure compréhension de l'ensemble des résultats obtenus.

Présentation des expériences de Milgram

Entre 1960 et 1963, Milgram et ses collaborateurs réalisent toute une série d'expériences dans le cadre du laboratoire de psychologie de l'université de Yale. Le film I comme Icare d'Henri Verneuil, avec Yves Montand dans le rôle principal, contient une séquence d'une vingtaine de minutes qui donne une bonne idée du type d'expériences réalisées.

L'expérience de base

Ils recrutent, par voie de petites annonces, des volontaires pour une expérience sur la mémoire. En échange d'une heure de leur temps, en plus du déplacement, ils reçoivent quatre dollars, plus cinquante cents comme indemnité de transport. À son arrivée, le sujet est conduit dans une salle d'attente où il rencontre un autre homme, présumé être venu pour la même raison que lui. Puis arrivent Milgram et un de ses collaborateurs qui les font passer dans le laboratoire et leur expliquent qu'un des deux hommes va jouer le rôle de moniteur et l'autre celui d'élève. Le sujet choisi comme moniteur, après un tirage au sort, a pour tâches de lire soigneusement à l'autre des couples de mots, puis de l'interroger en lui donnant cette fois un seul des deux mots de chaque couple, l'élève devant dire alors, de mémoire, à quel autre il était associé. L'élève est fixé par des courroies à un fauteuil où parviennent divers fils électriques auxquels il est relié. Lorsqu'il fait une erreur, le moniteur doit lui infliger une punition, consistant en une décharge électrique, provoquée par un curseur qu'il doit pousser, et qui se trouve sur un pupitre de 30 curseurs, chacun correspondant à une décharge d'intensité croissante : 15 volts, 30 volts... 165 volts... 450 volts. Les voltages sont inscrits en face de chaque curseur avec une mention indiquant la gravité du choc correspondant.

Chaque erreur doit être punie par un choc d'un montant immédiatement supérieur au précédent.

Lorsqu'on demande à un groupe de personnes jusqu'à quel voltage elles accepteraient d'aller (si l'on passe l'extrait de film à une classe, il est souhaitable de l'interrompre dès que les conditions de départ sont connues et de poser la question, en demandant à chacun de marquer la réponse sur un morceau de papier), on arrive toujours à une moyenne très basse : une cinquantaine de volts, avec des maxima excédant rarement 90 volts.

L'expérience n'a nullement pour but de tester la mémoire de l'élève, lequel est en fait un comédien, travaillant avec l'équipe de Milgram et qu'on présente faussement comme un sujet ordinaire. Le tirage au sort est truqué et c'est toujours le sujet recruté par petites annonces qui joue le rôle du moniteur. L'expérience consiste à observer à partir de quel moment il refusera d'infliger un nouveau choc électrique à l'élève.

À partir de 150 volts, l'élève déclare qu'il a trop mal et refuse de continuer. Puis, à partir de 300 volts, qu'il ne fournira plus aucune réponse et, à 330 volts, il cesse de bouger et on ne l'entend plus.

Alors que chacun est persuadé qu'il arrêtera très vite, voire qu'il refusera d'emblée d'infliger le moindre choc électrique, l'expérience effective, réalisée sur un grand nombre de personnes très diverses, montrent que 63 % des sujets vont jusqu'à 450 volts. Les refus sont quasi inexistants avant 180 et restent très rares avant 330.

Variantes principales

Comment expliquer ces résultats surprenants et auxquels ni Milgram, ni ses collaborateurs, ni aucun des psychologues consultés ne s'attendaient ? Pour le comprendre de nombreuses variantes (le livre en décrit dix-huit) ont été réalisées. Chacune d'elles portait sur des dizaines de sujets, chaque fois nouveaux, bien entendu, ce qui explique la durée totale fort longue du travail réalisé.

Il n'est pas possible, ici, de donner un compte rendu détaillé de chacune d'entre elles. C'est pourquoi la lecture du livre est vivement recommandée. Nous en indiquerons simplement quelques-unes qui correspondent à diverses hypothèses, assez fréquentes en matière de pouvoir. Elles sont résumées dans le tableau suivant :

HypothèseExpérienceRésultat
SadismeChoix du niveau de chocNégatif
CharismeChangement d'acteursNégatif
RationalitéExpérimentateur victimeNégatif
TraditionBridgeportNégatif
EngagementAccord limitéNégatif
SexeSujets fémininsNégatif
ContrôlePar téléphonePositif
ConflitDésaccord des chefsPositif

La première série permet de tester l'hypothèse d'un sadisme naturel qui serait tapi dans chacun d'entre nous, et que seules les règles sociales en vigueur et la "crainte du gendarme" contiendraient en temps ordinaire. Mais qu'apparaissent des circonstances exceptionnelles où on peut faire le mal impunément (pendant une guerre, par exemple), et le "monstre" surgirait. Si les sujets sont aussi nombreux à aller jusqu'à 450 volts, c'est qu'ils se savent "couverts" et qu'ils en profitent pour se déchaîner et martyriser l'élève.

Cette hypothèse est très clairement contredite par les observations. Outre que tous les sujets trahissent une angoisse intense et croissante au fur et à mesure que le voltage augmente, Milgram a réalisé une variante dans laquelle le moniteur était libre de choisir son niveau de choc : il s'est alors toujours contenté de faibles voltages.

Les trois expériences présentées ensuite sur le tableau correspondent aux conceptions de Max Weber surles sources du pouvoir : la tradition, la rationalité et le charisme.

Par tradition, l'université de Yale jouit d'un grand prestige. Nombreux sont les sujets qui déclarent que c'est le respect pour cette université et pour les professeurs qui les encadrent qui les poussent à obéir jusqu'au bout. Pour le savoir, Milgram recommence la même expérience dans une petite ville distante d'une quarantaine de kilomètres, Bridgeport, où elle se déroule dans des locaux beaucoup plus modestes et au nom d'une organisation privée imaginaire. Les résultats obtenus ne sont pas significativement différents de ceux obtenus à Yale : le respect invoqué n'entrait pour rien dans la soumission des sujets, en dépit de leurs allégations. Ce point est à souligner, car il n'apparaît pas dans le film qui nous laisse, au contraire, sur l'impression que l'affirmation du sujet est fondée.

L'obéissance pourrait être rationnelle : les professeurs sont compétents et mieux placés que le sujet pour décider de ce qu'il convient de faire. Dans une variante très étonnante, le sujet n'est pas, lors de l'accueil, mis en présence d'une autre personne présumée venir comme lui et pour les mêmes motifs, mais bien de deux expérimentateurs qui se plaignent de devoir attendre le second candidat. Coup de téléphone : il ne viendra pas. Alors, pour réaliser tout de même une expérience, l'un des deux universitaires décide de jouer l'élève. Il n'estpas mieux traité qu'un individu ordinaire. Or sa compétence (et l'obéissance rationnelle qui en découle) est supposée égale à celle de son collègue.

Enfin les qualités individuelles, la capacité naturelle à se faire obéir, le "charisme" est surabondamment évoqué pour expliquer le pouvoir du chef. Dans l'expérience de base, le rôle de l'élève était joué par un homme plutôt débonnaire et celui de l'expérimentateur par quelqu'un de froid et d'impassible. Dans une variante, l'élève est, au contraire, un individu d'apparence brutale et patibulaire tandis que l'expérimentateur est d'aspect doux et pacifique. Les résultats restent semblables !

L'idée qu'une femme est naturellement moins portée qu'un homme à faire souffrir et refusera plutôt de continuer à administrer des chocs électriques est pareillement démentie par une expérience portant sur des sujets féminins qui fournit les résultats habituels. Il en va de même d'une allégation, assez fréquente chez les sujets, selon laquelle l'élève ayant donné son accord dès le début, sur le principe de l'expérience, n'a plus à y revenir et doit s'y soumettre jusqu'au bout. Dans une variante, en effet, l'élève obtient de l'expérimentateur, avant même le début de l'expérience, l'assurance que l'expérience sera interrompue dès qu'il le demandera. Pourtant, à 150 volts, l'expérimentateur ne respecte pas sa parole et ordonne au moniteur de continuer ; celui-ci s'exécute et les résultats obtenus, au final, sont semblables à ceux de l'expérience de base.

Toutes les hypothèses précédentes ont conduit à des résultats négatifs et doivent donc être rejetées. Les deux dernières citées, en revanche, conduisent à des résultats positifs. Dans l'une d'elles, l'expérimentateur quitte la pièce et donne ses ordres par téléphone. Le sujet désobéit sans se rebeller ouvertement et envoie des chocs électriques plus faibles que ce qu'il devrait faire - et prétend faire.

Dans l'autre, les expérimentateurs, tous deux dans une situation identique, entrent en conflit à partir d'un certain niveau de voltage (l'un disant qu'il faut continuer et l'autre pas), et le sujet en profite pour décider d'arrêter.

Interprétation des résultats obtenus

Si les expériences, portant en tout sur un millier de sujets, sont réalisées entre 1960 et 1963, l'ouvrage de Milgram n'est publié qu'en 1974. Il a été précédé de divers articles et communications qui ont suscité des expériences semblables (lesquelles confirment les résultats obtenus) et des commentaires divers. C'est avec dix ans de recul, et profitant d'une année sabbatique (à Paris !), que Stanley Milgram nous livre ses analyses,

On s'attend à trouver, dans la centaine de pages qui y sont consacrées, une explication précise et rigoureuse des comportements observés. Or, en dépit de nombreuses remarques intéressantes et souvent convergentes, on ne trouve rien de tel. Les titres des quatre chapitres clés trahissent l'hésitation : X. Pourquoi obéir ? Analyses des causes de l'obéissance ; XI. Le processus de l'obéissance : application de l'analyse à l'expérience ; XII. Tension et désobéissance ; XIII. Une autre théorie : l'agression serait-elle la clé ?

Il faut lire et relire ces chapitres pour tenter, par delà le découpage, de trouver les fils conducteurs.

Un point majeur semble acquis :

  • "... ce n'est pas tant la qualité de l'être qui détermine ses actes que le genre de situation dans lequel il est placé" (p. 13) ;
  • "... ce n'est pas dans le défoulement de la colère ni dans l'agressivité qu'il faut chercher la clé du comportement des sujets, mais dans la nature de leur relation avec l'autorité" (p. 208) ;
  • "... ce qui détermine l'action de l'être humain, c'est moins le type d'individu qu'il représente que le type de situation auquel il est affronté" (p. 253).

On voit bien quel est l'axe général de l'interprétation de Milgram. Toutefois, les mécanismes par lesquels l'individu perd sa capacité de décision autonome et bascule dans ce que Milgram baptise "l'état agentique" qui "désigne la condition de l'individu qui se considère comme l'agent exécutif d'une volonté étrangère, par opposition à l'état autonome dans lequel il estime être l'auteur de ses actes" (p. 167) restent flous.

Cet état agentique semble important pour Milgram : il y aurait ainsi une dissociation complète entre l'individu qui s'y trouve plongé et celui qui n'y est pas. Mais comment expliquer que les sujets de son expérience manifestent un stress d'autant plus intense qu'ils sont conduits à administrer des chocs électriques plus élevés ? S'ils ont abdiqué toute autonomie et s'en remettent totalement à une "volonté étrangère", ils devraient, du même coup, ignorer tout sentiment de culpabilité.

Deux autres pistes, plus prometteuses, mais qui restent à l'état d'esquisse, sont examinées.

Le point de vue cybernétique

"Quelles sont les modifications qui se produisent quand l'individu autonome est inséré dans une structure sociale où il fonctionne non plus de façon indépendante, mais en tant que partie intégrante d'un système ? En nous fournissant un modèle, la théorie cybernétique peut nous faire prendre conscience des modifications qui doivent obligatoirement avoir lieu lorsque des entités indépendantes sont appelées à fonctionner ensemble à l'intérieur d'une hiérarchie. Dans la mesure où les êtres humains participent à de tels systèmes, ils sont nécessairement soumis à ces lois générales." (p.158-159)

Plusieurs schémas sont fournis qui tentent de visualiser les processus et l'idée de système dynamique apparaît en filigrane.

"L'heure passée en laboratoire est un processus ininterrompu dans lequel chaque action exerce une influence sur la suivante. L'obéissance dans ce cas présente un aspect de continuité ; après les instructions initiales, l'expérimentateur ne demande pas au sujet d'entreprendre une nouvelle action, mais simplement de poursuivre ce qu'il est en train de faire. C'est cette récurrence de l'action exigée du sujet qui crée les forces de maintenance." (p. 186)

Malheureusement, aucun modèle précis n'est proposé et, bien entendu, aucune simulation n'est conduite à partir d'un tel modèle. C'est ce qu'il serait intéressant de faire et que nous allons tenter.

La dissonance cognitive

"Les notions essentielles de cette théorie sont extrêmement simples : l'existence simultanée d'éléments de connaissance qui d'une manière ou d'un autre ne s'accordent pas (dissonance) entraîne de la part de l'individu un effort pour les faire d'une façon ou d'une autre mieux s'accorder (réduction de la dissonance).[...] Si un individu fait une action qu'il juge immorale pour obtenir une récompense, la connaissance qu'il a que l'action est immorale est en dissonance avec la connaissance qu'il a de l'avoir accomplie. Une façon de réduire cette dissonance serait pour lui de changer d'attitude envers la moralité de l'acte, c'est-à-dire de se convaincre que cette action n'est pas très immorale. Ainsi la théorie de la dissonance permet de prédire qu'un individu, après avoir accompli un acte immoral, aura vis-à-vis de cet acte une attitude plus indulgente qu'auparavant." (Festinger Léon et Arenson Elliot, Éveil et réduction de la dissonance dans des contextes sociaux, 1960)

Milgram ne cite qu'une seule fois Festinger, mais on rencontre les éléments essentiels de sa théorie en de nombreux passages : "Il y a obéissance quand les facteurs de maintenance sont plus importants que le taux net de tension [c'est-à-dire la tension réduite par les mécanismes résolutifs] tandis que la désobéissance résulte de la situation inverse." (p. 192). Le schéma de la page 192 présente certaines similitudes avec ceux qui seront construits un peu plus loin.

C'est tout le chapitre XII, intitulé "Tension et désobéissance", qui pourrait être rebaptisé "Résolution de la dissonance cognitive". Le dénigrement de la victime, qui participe clairement de cette résolution est aussi un élément fréquemment présenté :

"...beaucoup dénigraient âprement l'élève, mais, chez eux, cette attitude était une conséquence de leur manière d'agir envers lui." (p. 27)

"...au fur et à mesure que [le sujet] augmente l'intensité des chocs, il doit justifier son comportement vis-à-vis de lui-même ; l'un des moyens pour y parvenir est d'aller jusqu'au bout. En effet, s'il s'arrête, il doit logiquement se dire : "tout ce que j'ai fait jusqu'à présent est mal et je le reconnais maintenant en refusant d'obéir plus longtemps"". Par contre, le fait de continuer le rassure sur le bien-fondé de sa conduite antérieure. Les premières actions ont créé un sentiment de malaise que les suivantes neutralisent. C'est ici que Milgram cite Festinger dans la note de bas de page qui contient simplement : "interprétation compatible avec la théorie de la dissonance cognitive. Voir L. Festinger (1957)". La référence donnée est celle de l'ouvrage fondamental de Festinger : A Theory of Cognitive Dissonance.

"C'est par ce processus fragmentaire que le sujet se trouve entraîné dans un comportement destructeur." (p. 186)

"...nous passons ici du déplacement de la responsabilité au dénigrement de la victime. Le mécanisme psychologique est évident : si l'élève se révèle être un "pauvre type", il n'a que ce qu'il mérite" (p. 200). Voir aussi pages 219 et 224.

Essayons de tirer parti de tous ces éléments pour bâtir un modèle explicatif cohérent (système dynamique basé sur un schéma de Forrester).

Essai de construction d'un modèle

Afin de mettre en évidence les justifications, mais aussi les lacunes, les hypothèses et donc la validité d'un tel modèle, on imaginera un échange de propos entre les participants à un groupe de recherche (qui pourrait être constitué par un professeur et des élèves).

Audrey : Le plus simple est de partir du commentaire de Milgram : il y a obéissance quand les facteurs qui y conduisent l'emportent sur ceux qui l'excluent.
Raoul : C'est presque une évidence : il y a mouvement si la mobilité l'emporte sur l'immobilité !
Aurore : Reformulons cela : il y a obéissance si la soumission l'emporte sur la résistance (et désobéissance dans le cas contraire).
Simone : Soit, mais si nous voulons essayer de construire un modèle fondé sur un schéma de Forrester, il est nécessaire de donner à ces éléments une interprétation en termes des composants de base d'un tel schéma : stocks, flux, autres variables.
Casimir : Milgram insiste sur la continuité du processus : chaque décision nouvelle de l'élève est de nature à influencer la soumission et la résistance déjà constituées. Chacune résulte d'un processus d'accumulation et, à ce titre, peut être considérée comme un stock.
En revanche, la décision d'obéir, conditionnelle, n'est ni un stock ni un flux et semble devoir être considérée comme une "autre variable".
Aurore : Essayons donc de construire tout de suite un premier schéma, on pourrait envisager ceci :
Audrey : Ça n'est pas mal... On voit bien la structure de base de la situation. Mais n'est-ce pas trop simple ?
Raoul : N'oublions pas qu'il convient, en construisant un modèle, de commencer par le plus simple possible. Ce n'est jamais que l'application du principe connu sous le nom de "rasoir d'Ockham" : "Les entités ne doivent pas être multipliées au-delà du nécessaire", ou encore : "un modèle doit être aussi simple que possible, mais pas plus simple" (Einstein).
Casimir : Justement, pour voir si cette première esquisse peut nous servir à quelque chose, il faudrait tenter de la "faire tourner", autrement dit d'en préciser tout de suite les équations et les valeurs initiales.
Audrey : Ce qui me gène dans cette démarche, c'est qu'on va donner des valeurs à des éléments qui ne sont pas directement mesurables : la soumission, la résistance, etc. Ne devrait-on pas réserver une telle modélisation à des éléments pour lesquels on dispose de séries statistiques ?
Simone : Adopter ce point de vue reviendrait à rejeter toutes les données du monde extérieur qui sont qualitatives, difficiles à quantifier ou n'ont jamais été collectées. Bien sûr, les tests statistiques ne sont applicables que si l'on dispose de... statistiques, mais refuser d'introduire dans un modèle des éléments pour lesquels on n'en dispose pas est certainement moins scientifique que de les inclure, puisque cela revient à leur donner une valeur nulle3.
Aurore : Bon, alors, allons-y : quelles valeurs peut-on choisir comme montants initiaux des deux stocks ?
Casimir : Attendez, réfléchissons un peu sur le nombre de périodes de la simulation. Il y a trente situations successives possibles : la première consiste à choisir de pousser ou non le curseur correspondant à 15 volts lorsque l'élève se trompe pour la première fois, la seconde est à 30 volts, la troisième à 45 et ainsi de suite jusqu'à la trentième qui est à 450 volts.
Audrey : Cela a-t-il une influence sur la valeur initiale des stocks ?
Simone : Oui, parce que, si nous retenons cette périodisation, cela veut dire qu'avant même le moment 1, le sujet a déjà accompli bon nombre d'actes qui ont créé ou renforcé sa soumission. Outre le conditionnement social général, il est volontaire pour l'expérience, il s'est déplacé, a reçu une somme d'argent, même modeste, il s'est assis au pupitre de commandes et a lu, très soigneusement, les couples de mots. Son stock de soumission est donc déjà d'un certain montant.
Casimir : En revanche, sa propension à la résistance n'a pas été encore alimentée, sinon à travers la description de l'expérience et du rôle qu'il doit y jouer, car, enfin, il doit bien se rendre compte, d'emblée, qu'il peut être conduit à administrer des chocs très dangereux.
Simone : Certes, mais cette possibilité reste encore à l'état virtuel. Il peut très bien imaginer que l'expérience est conçue pour s'achever généralement sans qu'il en soit ainsi, et que, dans le cas contraire, elle sera interrompue.
Raoul : Pour aller au plus simple, on peut choisir les valeurs initiales 1 pour le stock de soumission et 0 pour le stock de résistance. Il faut ensuite préciser les flux entrants et sortants de ces deux stocks.
Aurore : Commençons par le flux entrant dans le stock de soumission ; celle-ci est renforcée par la réception d'ordres qui paraissent rationnels au sujet. Ils confirment ses attentes à propos de l'attitude et du rôle qu'il s'attendait à avoir : comme le fait, déjà cité, de lire des couples de mots et d'interroger un élève. L'idée d'une punition légère ne lui est peut-être même pas étrangère, puisque, dans les enquêtes préliminaires que l'on peut faire (par exemple dans une classe), on observe que beaucoup de personnes seraient, a priori, disposées à envoyer des chocs électriques légers. Ce comportement est conforté par l'idée que l'élève est volontaire et qu'il a accepté le principe de l'expérience.
Audrey : Oui, mais cela ne vaut plus dès qu'il le dénonce, c'est-à-dire à 150 volts
Raoul : On pourrait donc considérer que les ordres, perçus, au départ, comme légitimes le deviennent de moins en moins et cessent tout à fait de l'être à partir de 150 volts. La manière la plus simple de traduire cette idée en chiffres et de retenir, comme équation des ordres rationnels, une fonction décroissante (la plus élémentaire étant une fonction linéaire) qui a une certaine valeur initiale 1 et tombe à 0 pour 150 volts4.
Simone : Bien, mais, quoique rationnels en apparence, ces premiers ordres ont toutefois déjà un certain contenu "immoral" puisqu'il s'agit d'infliger un dommage, fut-il léger, à quelqu'un qui n'a, en rien, contrevenu aux règles légales ou même sociales. Aussi peut-on admettre que le flux "ordres immoraux" qui alimente la résistance commence dès le départ. On peut imaginer qu'il croît au même rythme que décroît l'intensité du flux "ordres légitimes", c'est-à-dire de 0,1 à chaque période5.
Audrey : Reste le flux sortant. Il n'y en a qu'un seul, car on n'en a pas mis, jusqu'à présent, au stock de soumission, mais il est facile d'imaginer que dans l'étape suivante de la construction du modèle on pourra le rajouter, puisque l'absence de contrôle et le désaccord entre les détenteurs de l'autorité sont de nature à l'affaiblir. Mais limitons-nous, pour le moment, au flux de sortie de la résistance : c'est, dans la droite ligne de la théorie de Festinger, la réduction de la dissonance cognitive qui va jouer ce rôle. Chaque fois que le sujet obéira, il va chercher à justifier son acte et sa résistance aux ordres s'affaiblira.
Casimir : Avant de préciser l'équation de ce flux, examinons ce qu'il en est de la variable "obéissance" (qui n'est, ici, ni un stock ni un flux mais une "autre variable") et qui résulte d'une décision. Elle est plutôt aisée à définir : si soumission > résistance, alors il y aura obéissance (et cette variable prendra une certaine valeur positive, par exemple 1) sinon il y aura désobéissance (et la variable obéissance prendra alors la valeur 0)6.
Aurore : Revenons à l'équation de la réduction de la dissonance cognitive. Il ne serait pas satisfaisant de définir le flux sortant par une valeur constante : en effet, la réduction de la dissonance ne peut excéder la dissonance elle-même. Celle-ci étant créée par les ordres immoraux, sa valeur doit être proportionnelle à ceux-ci. Ce qui nous a conduit à ajouter au schéma une flèche qui va des ordres à la réduction. Et il faut aussi choisir un coefficient de réduction. Prenons, par exemple 0,8 pour commencer.
Simone : Bien sûr, cette réduction est toujours subordonnée à l'obéissance ; son équation pourrait ainsi s'écrire : réduction de la dissonance cognitive = ordres immoraux x coefficient de réduction x obéissance ?
Raoul : Le modèle se trouve ainsi entièrement défini. Lançons la simulation sur trente événements successifs. Voir la représentation graphique de la soumission et de la résistance ci-dessus. Nous observons que la désobéissance se produit après 405 volts.

Limites du modèle et extensions possibles

Bien entendu, le résultat de notre simulation dépend des valeurs choisies. Ainsi, avec un coefficient de réduction de la dissonance cognitive supérieur à 0,84, le sujet ira jusqu'à 450 volts, tandis qu'avec un coefficient de 0,5, il refuserait de continuer à partir de 255 volts. Les équations retenues, les fonctions choisies (linéaires), etc. contribuent évidemment aux résultats obtenus. Il est facile de modifier tout cela (en justifiant évidemment ces modifications par rapport à diverses hypothèses) et d'enrichir le modèle, ne serait-ce qu'en y ajoutant, comme déjà indiqué, un flux de sortie à la soumission, qui dépendrait du contrôle effectué et du désaccord entre détenteurs de l'autorité.

Le modèle présenté apporte-t-il quelque chose de plus qu'un modèle mental ?

Pour répondre à cette question, essayons de traduire, par un schéma de Forrester, le modèle mental que construisent implicitement les personnes qui sont invitées à se prononcer, a priori, sur le niveau de choc à partir duquel les sujets refuseront de continuer.

Ce modèle correspond au raisonnement suivant : tant que la rationalité de l'ordre l'emporte sur son immoralité, le sujet l'exécute. Il s'arrête dans le cas inverse.

Si nous lui appliquons les fonctions et valeurs choisies précédemment, nous obtenons comme résultat que la désobéissance interviendra après la période 5 ; le voltage maximum infligé aura été de 75 volts, puisque l'ordre rationnel part de 1 et décroît de 0,1 à chaque fois, tandis que l'ordre immoral par de 0 et croît du même montant. Après cinq périodes, il y aura égalité (à 0,5) et donc désobéissance tout de suite après.

Ceci correspond aux déclarations enregistrées et constitue une présomption favorable de la justesse des choix effectués, tout en confirmant que le modèle mental est tout à fait impuissant à expliquer les résultats des observations.

Suffirait-il de présenter la théorie de Festinger de manière littéraire, sans recourir ni aux schémas de Forrester ni à la simulation ?

Le risque est grand, alors que le seul effet soit l'ajout de l'expression "dissonance cognitive" au registre de formules incantatoires sans assimiler si peu que ce soit la théorie sous-jacente.

Pour éviter cela, il faut insérer cette théorie dans le modèle mental initial et montrer comment cela conduit à introduire nombre d'éléments nouveaux et aboutit à des résultats très différents, conformes aux résultats des expériences... Comment mieux le faire qu'en construisant un schéma de Forrester et en tester la cohérence et les résultats par une simulation ? Les discussions auxquelles conduit une telle tentative sont très profitables à la réflexion et à la compréhension approfondie des mécanismes imaginés. Hypothèses, limites de validité, objections restent beaucoup mieux présentes à l'esprit qu'avec des équations.

Un point de départ

Les éléments présentés ne constituent qu'un point de départ. L'outil utilisé permet d'explorer bien d'autres voies et d'autres hypothèses. Il s'agissait de montrer comment on peut utiliser des données issues d'expérimentations serrées pour entreprendre une construction théorique susceptible de les expliquer, sans pour autant recourir à un arsenal mathématique complexe ni des à concepts exagérément abstraits. Le souci de construire un modèle "visuel" et opérationnel, c'est-à-dire susceptible de simulation sur ordinateur (exigeant donc que soient précisés complètement et de manière cohérente tous les présupposés, conventions et hypothèses) est le point central du travail proposé, afin de "favoriser la formulation de conjectures et la recherche de procédures permettant de réfuter ou au contraire de corroborer ces conjectures" (Document d'accompagnement des programmes de sciences économiques et sociales des lycées, CNDP, juillet 2003, p. 5-6).


(1) Voir "À la découverte des logiciels de simulation de modèles dynamiques" et "Keynes et les systèmes dynamiques", IDEES,n° 137, septembre 2004.

(2) Paris, Calmann-Lévy, 1974, traduction de Obedience to authority. An experimental view, Harper and Row, New York, 1974.

(3) Sur ce point, l'article de Sterman John,"A skeptic's guide to computer models" est très intéressant. Il est disponible gratuitement sur le Web au format pdf.

(4) Sur un logiciel comme Vensim, cela correspond à 1-RAMP (0,1, 0, 10).

(5) Sa définition en est alors RAMP (0,1, 1, 30)

(6) Ceci est obtenu avec IFTHENELSE (soumission > résistance, 1, 0).

Idées, n°144, page 48 (06/2006)

IDEES - Milgram et les systèmes dynamiques