Lectures

Le Multiculturalisme
Milena Doytcheva.
Paris, La Découverte, 2005, coll. "Repères n° 401", 123 pages, ISBN : 2-7071-437-31

Conçu comme un projet de promotion équitable des différentes cultures dans l'espace public, le multiculturalisme a souvent été assimilé à une sorte de "communautarisme primaire" ou de "tribalisme". Pour lutter contre cet alarmisme excessif, qui dénote la méconnaissance des débats, Milena Doytcheva fournit une synthèse de très grande qualité sur le sujet et permet une meilleure compréhension de ce qu'est exactement ce mouvement né dans les années 1970 au Canada et en Australie.

L'ampleur prise par les phénomènes d'affirmation identitaire ces trente dernières années a entraîné le développement de programmes politiques, de débats intellectuels et d'expériences pratiques réunis sous le terme de "mouvement multiculturaliste".

En retraçant la genèse de ce mouvement, l'auteure explique comment nous sommes passés d'un régime ancien, où l'autre est considéré comme inférieur à soi, à un régime moderne, dans lequel l'égalité est prise en terme de similitude, pour enfin aboutir à un régime contemporain, où les individus souhaitent être reconnus comme égaux, non plus "par-delà" mais dans leurs différences.

Le raisonnement de Milena Doytcheva est très clair, aussi bien dans sa formulation que dans sa construction. Elle organise sa réflexion en trois principales étapes.

Dans la première étape, elle élabore une définition "compréhensive" du multiculturalisme en procédant de manière originale : elle montre comment, en partant des "variables du contexte" qui ont conditionné le développement d'un concept, on peut arriver progressivement à l'élaboration d'une définition de ce concept.

Dans la seconde étape, elle procède à un tour du monde des politiques multiculturelles et fait ainsi apparaître l'enracinement du multiculturalisme dans des contextes nationaux spécifiques. Si les idées circulent d'un pays à l'autre, les solutions institutionnelles sont, elles, plus inertes et prennent des formes très différentes selon les traditions locales.

Enfin, dans la dernière partie, elle revient sur les implications philosophiques et politiques des débats. L'intérêt du travail de Milena Doytcheva repose dans le fait qu'elle montre combien le ressentiment populaire suscité par les politiques multiculturelles a constitué un obstacle à leur développement. Ne répondant que rarement à une demande sociale, elles sont essentiellement portées par les milieux intellectuels et ne bénéficient qu'exceptionnellement du soutien populaire.

Après avoir lu ce livre, on comprend mieux pourquoi Michel Wieviorka considère que l'ethnicité constitue "la nouvelle question sociale". Les enjeux qu'elle soulève sont hautement problématiques et, aujourd'hui encore, il est légitime de se poser la question suivante : peut-on mettre en place des politiques de reconnaissance culturelle efficaces sans risquer d'une part de stigmatiser les bénéficiaires et d'autre part de défier la cohésion sociale ?

Ouvrage accessible aux terminales ES, mais également enrichissant pour des étudiants du supérieur en sociologie ou sciences politiques.

Marion Charpenel, Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris (75).

Idées, n°143, page 78 (03/2006)

IDEES - Le Multiculturalisme