Lectures

La Démocratie des autres
Amartya Sen (trad. Michèle Bégot).
Paris, éditions Payot & Rivages, 2005, coll. "Manuels", 86 pages, ISBN : 2-228-89 952-6

On trouvera dans ce livre des éléments portés à la réflexion par le prix Nobel d'économie Amartya Sen ordonnés autour de deux grandes idées sur la démocratie. D'une part, en faire l'héritage spécifique de la civilisation européenne est une erreur historique ; d'autre part, elle est devenue en cette fin du XXe siècle une valeur universelle. Ces deux idées se rejoignent en ce qu'elles permettent de faire de la démocratie la seule forme de gouvernement acceptable sous toutes les latitudes.

Dans une première partie, "Les racines globales de la démocratie", l'auteur s'emploie à tordre le cou à l'idée fort répandue selon laquelle la démocratie serait par nature une caractéristique de l'Occident, héritier de la Grèce antique. Il commence par observer que la démocratie doit être entendue au-delà des scrutins et élections. C'est à la conception de J. Rawls qu'il en appelle, à savoir au concept de débat public, "à l'exercice de la raison publique". Et, alors, de faire référence à l'Afrique, en passant parles acteurs politiques eux-mêmes, comme Nelson Mandela, ou par les observateurs avertis, comme l'anthropologue Evans-Pritchard, mais aussi à l'Asie, à l'Inde en particulier, en passant par le rôle des bouddhistes, pour montrer que cette disposition au débat public était inscrite dans les moeurs. Dans une remarque lapidaire, l'auteur note le biais consistant à faire croire que, la Grèce étant en Europe, la démocratie est l'apanage des Occidentaux, alors qu'il existe des écrits, et non des moindres, rejetant cette forme de gouvernement, qu'il s'agisse de Platon ou de Thomas d'Aquin.

C'est dans la seconde partie qu'il développe l'idée de "La démocratie comme valeur universelle". Il observe d'abord le changement d'attitude : désormais, on conçoit la démocratie comme un moyen de maturité des pays, alors qu'auparavant le sentiment était qu'il fallait une certaine maturité avant d'accéder à la démocratie. Changement considérable puisque, dès lors, elle n'est plus réservée aux pays riches. D'ailleurs, A. Sen rappelle que c'est dans les pays pauvres mais démocratiques, et seulement dans ceux-là, que les famines ont été évitées. C'est par cet angle qu'il précise les fonctions positives des droits civiques et politiques appliquées à la prévention des catastrophes économiques et sociales. Et, ce faisant, d'affirmer qu'à côté des incitations économiques on ferait bien de prendre en compte les incitations politiques. Il enrichit ainsi le concept de démocratie en distinguant trois dimensions. La démocratie a une valeur intrinsèque (le plaisir de discuter), une valeur instrumentale (se faire entendre légitimement et légalement) et une valeur constructive (le débat sert à découvrir, à inventer les besoins et les décisions pour les satisfaire).

On l'aura compris, ce livre est intéressant par le fait d'être écrit par un économiste soucieux d'efficacité... humaine. C'est dans un esprit d'économie politique qu'il se situe, même s'il est sans doute trop peu attentif aux conditions de possibilité de l'exercice des libertés publiques avec, d'un côté, les limites de l'égalité juridique et, de l'autre, les effets de la professionnalisation, corollaire de la division du travail, se traduisant par une espèce de monopolisation du débat public.

À lire par tous ceux intéressés par le débat public, accessible à des élèves de SES, en particulier ceux qui suivent l'option de science politique en classe de première au lycée.

Charles Henry, professeur de SES au lycée du Parc de Vilgénis à Massy (91).

Idées, n°143, page 76 (03/2006)

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