Vie de la discipline

Les difficultés croissantes et complexifiées des étudiants

Nicole Escourrou, conseil en formation et en (ré)orientation de carrière

À l'heure actuelle, les étudiants de l'enseignement supérieur sont confrontés à de nouveaux schémas. Ce sont à la fois les aspects liés à l'orientation après le lycée, les difficultés nombreuses, croissantes et variées pendant, voire après, leurs études et enfin les environnements complexifiés qu'ils ont à affronter.

On assiste actuellement à une révolution très importante dans l'enseignement supérieur, non seulement français mais aussi européen ou mondial. C'est que le concept même de l'étudiant a totalement changé par rapport aux visions que les professionnels de l'éducation, les familles, l'État ou les collectivités locales avaient de lui. En quoi est-ce une révolution ? Dans le fait même que tout l'enseignement et son dispositif d'orientation1 ont été mis en place d'une certaine façon et que ses structures sont de moins en moins capables de répondre véritablement aux problèmes et aux défis spécifiques auxquels les étudiants d'aujourd'hui et de demain sont confrontés. Il s'agit, ici, de mieux cerner en quoi le concept d'étudiant et surtout ses problématiques ont changé par rapport à une approche plus traditionnelle de l'insertion professionnelle, quels sont ses défis actuels et en quoi cela peut-il avoir une incidence sur les manières de fonctionner des établissementssupérieurs. Les problématiques exposées ici sont encore plus brûlantes pour ceux qui ne font pas d'études supérieures ou qui ne suivent que des cycles courts de formation ou encore un parcours universitaire classique.

Le concept d'étudiant

La définition qu'en donne le Larousse est la suivante : "personne qui suit des cours d'une université ou d'un enseignement supérieur spécialisé". Ce type social n'est apparu que récemment (Galland, 19962), puisque le nombre de ceux qui poursuivaient leurs études supérieures était très faible avant-guerre3. La notion d'étudiants en sociologie a été employée sous bien des angles : depuis celles des héritiers ou de l'étudiant bourgeois de P. Bourdieu et J.-Cl. Passeron (1964), l'étudiant petit-bourgeois de C. Baudelot, R. Benoliel, H. Cukrowicz et R. Establet (1981), l'étudiant de masse désocialisé de D. Lapeyronnie et J.-L. Marie (1992) aux très nombreuses études actuelles (J.-Cl. Ruano-Borbalan (dir.), 20054).

Tout le problème commence bien là, car, pour devenir étudiant, cela implique d'abord de choisir de faire des études supérieures, un certain type de formation, si possible conduisant avec sûreté vers une insertion professionnelle réussie, au bout d'un certain nombre d'années d'apprentissage. Le premier défi du jeune est le choix de la poursuite de ses études. Il se retrouve donc dans une situation d'hyperconcurrence des établissements d'enseignement supérieur. Il suffit de participer aux salons de l'étudiant organisés tout au long de l'année par L'Étudiant, l'Adrep, Studyrama ou d'autres organismes pour confirmer cet état de fait. Il est d'ailleurs important de souligner que la présence à ces salons ne reflète pas tout le panorama de l'enseignement supérieur français des écoles de commerce ou d'ingénieurs, des lycées proposant des BTS et des universités françaises voire étrangères, mais une partie de ces acteurs. Les leaders n'y sont pas présents, tout comme les organismes qui décident de ne pas investir dans ce type d'opération de communication.

L'orientation dans l'enseignement supérieur

Là commence le parcours du combattant du lycéen à la recherche de la bonne formation pour lui. Dans la grande majorité des cas, le choix se fait par l'étudiant avec l'aide et/ou l'approbation de sa famille. Il n'est pas rare, dans les cas d'abandon en cours d'études supérieures, de constater que la décision n'a pas été prise par l'étudiant mais par sa famille qui voulait le voir suivre la voie royale, très éloignée en fait des aspirations parfois non exprimées de la personne concernée.

Les questions clés

Les questions que le jeune doit affronter actuellement sont déjà multiples et tournent autour du concept central suivant : "quel type de formation choisir : ingénieur, technique, commercial, médecine, artistique, lettres, multimédia... et pour quel type de métier après ?". C'est déjà cette première batterie de questions qui rebute le jeune lycéen qui a, en général, d'autres préoccupations, d'ordre social par exemple. La réponse est déjà impossible à donner pour certains qui se sentent ouverts à tout, sans but précis, même sans goût du tout.

Puis toute une seconde série de questions se doit d'être posée :

  • Cycle court ou long de formation, avec ou sans passerelles entre les différents types d'études choisies ?
  • Dans quel type d'institution : université, grandes écoles avec ou sans classes préparatoires, dans le domaine public ou privé ?
  • En France ou avec un parcours international plus ou moins important pouvant aller par des échanges Erasmus ou des doubles diplômes ?
  • Avec quel type de concours ou de procédure de sélection ? Ce qui amène à la question corollaire : En suis-je capable ? Mon dossier scolaire est-il suffisamment correct ?
  • Quels sont les contenus des cours, les conditions pédagogiques et d'évaluation, l'encadrement ? Y a-t-il des mathématiques... ?
  • Dans quelle école plus particulièrement, sachant que toutes n'ont pas la même saveur, les mêmes spécificités et que la notion d'"effet d'établissement5" n'est pas non plus à rejeter en tant que telle ? Toutes les écoles ne conviennent pas à tous les types de personnalités...
  • À quel coût financier ? Car cette dominante est bien souvent un frein pour certaines familles. Le rôle des parents comme guide est important, d'autant plus que c'est à eux, la plupart du temps, de payer les études du jeune en cours de formation. On connaît par ailleurs, par diverses études comme Eurostudent 20056, le poids du financement propre de l'étudiant quand celui-ci travaille à côté de ses études...
  • Y a-t-il des stages en entreprise, rémunérés ou non, en liaison avec le futur métier, avec un bon système de tutorat ? Y a-t-il une aide pour trouver des stages ?
  • Quels sont les débouchés professionnels ? L'école aide-t-elle les étudiants à trouver des stages et des emplois à la sortie ? Quels sont ces emplois types ? En effet, il convient de choisir une filière de formation qui puisse raisonnablement déboucher sur un emploi après trois, quatre, cinq à six ans d'études. La passion initiale du jeune est parfois brimée au profit d'une stratégie générale de la sécurité, relative d'ailleurs.

Il va sans dire que nous avons laissé de côté d'autres notions comme celles d'"école habilitée, reconnue par l'État, accréditée, du nombre de candidats admis et du nombre de diplômés en fin d'étude, d'échanges Socrates et de bourses Léonardo...", qui sont plus des questions posées par les parents les plus au courant du système éducatif que par l'étudiant lui-même. Ces questions se posent d'ailleurs plus pour les étudiants qui veulent s'orienter vers des cursus de type écoles de commerce, voire d'ingénieurs, que vers l'université en tant que telle, qui accueille la grande majorité des étudiants du supérieur. Ces questions font-elles partie des questions d'initiés, de ceux qui connaissent le système ou doivent-elles impérativement être élargies à toute forme d'éducation supérieure, voire à la formation continue ?

Le guidage de l'étudiant

C'est principalement l'héritage des méthodes familiales qui permet d'aider les jeunes à sélectionner l'école ou l'université, un IUT ou un lycée pour faire un BTS..., institution qu'il choisira, ou de s'inscrire aux concours d'entrée aux écoles après une préparation spécifique (en classes préparatoires aux grandes écoles, CPGE). Pour ceux qui souhaitent une entrée directe dans un cycle de formation long (quatre à cinq ans), les écoles leur proposent des études immédiatement focalisées sur l'apprentissage de savoirs professionnels, utilisés dans les entreprises, comme la logistique, le droit, le marketing ou la comptabilité. La recherche de la bonne école se fait donc généralement avec l'aide des parents, en visitant des salons spécialisés et en participant à des journées "portes ouvertes" que les établissements font généralement plusieurs fois par an. Le travail en amont se fait aussi par Internet, à partir de revues ou de guides spécialisés dans les orientations et les études supérieures (L'Étudiant, Studyrama, Onisep, guides Fabert...), dans les classements d'écoles réalisés par des revues généralistes ou spécialisées, ou plus rarement par une visite aux CIO (centres d'information et d'orientation). Des journées carrières dans les lycées permettent aux plus chanceux de voir les écoles dans leurs propres lycées. Il est intéressant de noter que certains métiers obligent le futur étudiant à se conformer à l'orientation et à la sélection mises en oeuvre pour entrer dans les institutions qui les dispensent (exemple de la médecine). Enfin, certains étudiants vont choisir aussi leur futur cursus comme leurs amis de lycée.

Pour schématiser, on peut donc dire que l'étudiant suivait une route à peu près bien tracée, de la famille, des écoles primaire, secondaire, du lycée, puis de l'enseignement supérieur à la vie professionnelle en entreprise ou en association... Dans l'approche traditionnelle (voir figure 1), le passage se faisait presque naturellement, sans toutes les questions qui ont été brièvement esquissées ci-dessus. Les choix de carrières étant moins larges, les stratégies des familles étaient donc de faciliter les études de leurs enfants de manière à ce qu'avec une bonne série de baccalauréat comme S, voire ES, les choix soient larges, tout en permettant aux jeunes une lente maturation vers le choix définitif de sa future carrière professionnelle à la fin de son cursus supérieur7. Les écoles agissant comme formateur et les entreprises ou assimilées achevaient le processus d'intégrateur dans la société (l'entreprise, la société en général et la société de consommation en particulier).

Figure 1. Vision traditionnelle de l'entrée dans le monde du travail

CatégoriesRôle principal
Famille, amisÉducateur primaire, prescripteur
Écoles (primaire, secondaire, supérieure)Éducateur secondaire, formateur
Vie professionnelle/ EntrepriseIntégrateur final

L'intégration dans la vie professionnelle se faisait naturellement par les entreprises comme la dernière étape dans la construction de l'identité professionnelle du jeune professionnel. Or, depuis déjà un certain temps, le fait de sortir des meilleures écoles supérieures n'est plus forcément synonyme d'embauche immédiate, en raison du chômage des jeunes, de la très forte concurrence sur le marché de l'emploi de jeunes, de trentenaires ou quaternaires et de seniors, tous se battant pour un poste dans la même cour.

Cela rejoint d'ailleurs le modèle traditionnel d'entrée dans la vie adulte (Galland, 20048).

On assiste donc de plus en plus à des assistances individualisées pour les futurs étudiants sous la forme de spécialistes privés de l'orientation, des personnes qui aident, voire accompagnent, le jeune à définir lui-même ce qu'il aimerait faire et comment il pourrait le faire et l'assistent dans ses démarches jusqu'à ce qu'il ait intégré l'école ou la formation correspondant à son souhait révélé. Elles délivrent aussi les parents de la responsabilité à engager leurs propres enfants dans des cursus qu'ils ont de plus en plus de mal à apprécier. Gageons que ce type d'aide se développera considérablement dans l'avenir, car les écoles de l'enseignement secondaire ne sont pas équipées pour suivre individuellement chaque élève et prendre le temps de lui faire émerger ses priorités et ses attentes ; ce processus se déroule sur une durée certaine, de manière à laisser au jeune le temps de la réflexion, de peser ses différentes options avant de n'en retenir plus qu'une seule et de passer alors à l'action.

Les difficultés des étudiants

Une fois l'acceptation de l'étudiant dans sa future école supérieure, d'autres problèmes commencent. Actuellement, l'étudiant affronte un nombre de plus en plus impressionnant de difficultés qui ne lui sont pas toujours précisées ou qui ne sont pas très bien anticipées, prises en compte ou correctement traitées (voir figure 2).

Graphique : Les difficultés des étudiants (figure 2)

Nous avons identifié neuf grands domaines, liés les uns aux autres, dans lesquels l'étudiant a un rôle à jouer pour affronter des difficultés particulières comme l'international. Certains sont traditionnels mais d'autres prennent une importance toujours plus grande. C'est surtout la complexité de l'ensemble qui est à remarquer. Parmi ces domaines, l'étudiant doit apprendre puis savoir restituer un certain nombre de ses connaissances : on parle alors de restitution de savoirs. Il doit s'organiser au mieux, gérer un certain nombre de facteurs spécifiques. Il doit aussi s'approprier de nouvelles données (cultures, valeurs, environnement professionnel...) et travailler sur son relationnel. Un de ses plus gros travaux, dont il n'a pas forcément conscience, c'est la création de sa nouvelle identité professionnelle à l'issue de sa formation initiale. Il est maintenant obligé de s'internationaliser, de concevoir son projet professionnel et, enfin, de passer à l'action de manière efficace.

Restitution de savoirs

Le premier type d'actions demandées à un étudiant est de l'ordre de l'apprentissage puis de la restitution correcte de divers types de savoirs :

  • des connaissances à retranscrire sous forme de productions écrites (dissertations, résumés, plans, mémoires...) ou de productions orales (exposés individuels, en groupes, présentations spécifiques...) ;
  • des savoir-faire obtenus lors de stages obligatoires ou non, de jobs d'été ou pendant l'année en complément des études, de travaux en équipe (négociation, conciliation...) ou en groupes de projets ;
  • des savoir-être (attitudes et comportements à adapter comme ceux de l'écoute active vis-à-vis du professeur...) ;
  • des savoir faire faire pour ceux qui s'engagent vers des carrières d'encadrement qui touchent divers aspects comme le travail sur ses freins éventuels, la délégation, la transmission d'informations et la gestion de ses flux, le contrôle des tâches et les corrections nécessaires. Dans la plupart des domaines, l'étudiant a déjà l'expérience de l'enseignement secondaire, même s'il apprend de nouvelles techniques de restitution liées au supérieur.

Organisation

Le second type d'actions est lié à l'organisation :

  • de son emploi du temps au jour le jour, car la liberté laissée à l'étudiant est plus grande à mesure qu'il s'avance dans ses études. L'enseignement supérieur a tendance à considérer que sa maturité est suffisante pour qu'il soit autonome, ce qui n'est pas toujours le cas en particulier dans les premières années et notamment à l'université9 ;
  • de la programmation du temps (par exemple agencement de son temps en fonction des examens finaux, des devoirs partiels et des travaux à rendre...) ;
  • de ses priorités en fonction de ses objectifs (hiérarchisation apprise sur le tas généralement ou en classes préparatoires pour ceux qui les ont suivies) ;
  • de contenus comme des idées, des ouvrages, des informations... pour permettre une meilleure restitution sous forme d'analyse puis de synthèse ;
  • des mesures de contrôle et de recadrage si nécessaires.

Gestion

Le troisième regroupe des actions liées à la gestion :

  • de son corps : comment se contrôler face à un entretien en groupe, face à un professeur avec lequel les "affinités électives" n'existent pas. Dans cet ordre d'idées, on peut aussi mettre tout ce qui a trait à prendre soin de son corps en faisant du sport, en le nourrissant correctement, et également ce qui a trait à l'habillement (par exemple pour passer un entretien en entreprise) ;
  • du stress, quand la pression des examens monte ou que les échéances tombent toutes au même moment ;
  • des émotions, pour ne pas tout garder pour soi, ni tout dévoiler, pour faire face à la colère, à la haine, à la tristesse ou à la peur de ne pas être à la hauteur ;
  • de ses finances : on sait que, la plupart du temps, les familles donnent à leurs enfants de quoi subsister10. Cependant, il est de plus en plus courant de constater que les étudiants occupent des petits boulots ou des jobs plus ou moins importants pendant leurs études. Le rapport Eurostudent 2005 (voir note 6), entre autres, met en avant le fait que la grande majorité des emplois sont sans grand rapport avec la finalité de leurs études ;
  • de l'estime de soi et de la confiance en soi. À notre connaissance, ces aspects ne sont quasiment jamais abordés pendant cette période de la vie. Cependant, c'est une bonne estime de soi qui permet aussi la réussite aux examens et une bonne intégration dans la vie active. La confiance en soi permet de ne pas se détourner de ses objectifs malgré les difficultés rencontrées.

Appropriations

Dans le quatrième groupe, c'est le registre de l'appropriation qui est concerné. Là encore, l'étudiant est peu ou pas conscient de ce qui se passe en lui et autour de lui pendant ses études sur ce plan, alors que c'est une phase extrêmement importante pour son avenir. Il s'agit pour lui de s'approprier :

  • de nouvelles cultures (d'entreprises, de pairs, liées à la discipline et à son futur métier) ;
  • des éléments de sa future image personnelle et professionnelle. Par exemple, le personnel administratif des écoles tournées vers l'international remarque fréquemment de très grandes modifications dans l'allure et l'image des étudiants à leur retour d'étranger. Ils ont gagné en maturité et en prestance par rapport à ceux qui ont eu un parcours plus classique. Les stages aussi leur ont donné un certain type d'apparence lié à la culture dans laquelle ils ont évolué et qui est nécessaire pour une meilleure intégration future ;
  • de nouvelles valeurs (dispensées par l'enseignement supérieur ou les futures entreprises cibles, mais également par leur groupe de pairs) ;
  • de nouveaux environnements (en rupture parfois brutale avec le lycée11, dans des entreprises variées...) ;
  • de nouvelles règles du jeu professionnel (dispensées dans le cadre des cours ou des stages ou autres travaux de recherche).

Domaine relationnel

Le cinquième groupe est lié aux aspects relationnels, car l'étudiant est en interaction avec de nombreux environnements différents (figure 3). Il utilise plusieurs dominantes :

  • attitudes à modifier en fonction des types de personnes auxquelles il est confronté ;
  • comportements spécifiques et justes ;
  • savoir-vivre (utile par exemple lors de déjeuners d'affaires, de contacts dans les salons professionnels...) ;
  • compétences liées à des groupes comme l'administration, les professeurs, la famille, les amis, l'entreprise et la société en général (recherche de communications spécifiques et d'adaptation aux interlocuteurs) ;
  • travail sur le regard des autres et sur soi-même. Ce dernier point mérite que l'on s'y attarde puisqu'un regard sur soi peut cacher des complexes fondamentaux (d'infériorité, d'imposture par rapport à la place que l'on occupe...). Bernard Weiner (J.-Cl. Ruano-Borbalan (dir.), 2005 - voir note 4) a montré que l'idée que l'étudiant se fait de ses compétences et de son savoir prime sur ce qui existe vraiment. De même, dans l'hypercompétition dans laquelle l'étudiant se trouve pour entrer sur le marché du travail, le regard que portent les autres sur lui-même peut avoir des incidences positives mais aussi négatives, qu'il conviendra de gérer au mieux.

Graphique : La place de l'étudiant dans ses principaux environnements directs (figure 3)

Identité nouvelle

Le sixième aspect traite de la création de sa nouvelle identité d'homme ou de femme adulte ayant achevé ses études et en passe d'entrer sur le marché du travail12. Il y a une part de travail à faire sur le deuil du statut d'étudiant, du confort qu'il lui a procuré et de ses avantages en termes de liberté d'action. Se préparer à entrer dans une vie active où, d'homme et de femme "libre", la personne se retrouve du jour au lendemain avec un lien de subordination juridique. Cette situation crée des tensions fortes qui peuvent même conduire la personne au refus d'intégrer la vie active (poursuite d'études, multiplication des diplômes, critiques de l'entreprise et de ses contraintes ou du système public...). Ce sont toutes les composantes de l'identité qui se modifient profondément pendant cette période des études, au niveau :

  • de la personne (fin de l'adolescence et de ses modifications entre autres biologiques) ;
  • du professionnel (obligations liées aux nouvelles fonctions à occuper : rôles professionnels nouveaux à endosser) ;
  • de la société (statut de salarié et non plus d'étudiant) ;
  • de la famille (début de vie en couple pour certains...).

Internationalisation

Le septième aspect est l'international, incontournable aujourd'hui et qui renvoie à un certain nombre d'interrogations comme :

  • trouver sa place dans la nouvelle économie ;
  • maîtriser au moins deux à trois langues étrangères ;
  • apprendre des savoir-être et des savoir-faire spécifiques à d'autres cultures et pays ;
  • s'ouvrir au multiculturel, car si le professionnel ne se déplace pas forcément à l'étranger, l'étranger peut aussi venir jusqu'à lui. Comment savoir manager des équipes multiculturelles, voilà des défis indispensables à relever dans l'enseignement supérieur13. Certaines écoles sont particulièrement à la pointe de ce type de problématiques puisqu'elles délocalisent leur formation à l'étranger14. L'avenir dira si ce type de stratégie s'avère plus payante pour un étudiant ou si elle restreint son environnement en le protégeant de la vie locale à l'étranger. L'effet de groupe de pairs empêche d'aller vers les autochtones, mais à l'inverse ce type de stratégie permet aussi d'internationaliser davantage les populations des écoles.

Projet professionnel

Le huitième est un aspect sur lequel la plupart des institutions de formation insiste : le projet professionnel. Il est même courant dans les procédures de sélection à l'entrée de certaines écoles de demander aux candidats leur projet professionnel. Dans la plupart des cas, ces projets sont et restent flous, parfois même après quatre à cinq années d'études supérieures. Les stages ou les connaissances acquises ne suffisent pas à la personne pour qu'elle soit capable de se décider pour une fonction ou un métier spécifique, laissant parfois le hasard décider pour elle. Plusieurs notions sont abordées :

  • tout d'abord le choix du projet. Choisir, c'est renoncer. C'est donc se fermer des horizons pour mieux se professionnaliser en profondeur ;
  • la sélection des cibles professionnelles dans le domaine choisi ci-dessus (PME ou grands groupes, pour quelle fonction, à quel niveau hiérarchique et de rémunération...) ;
  • les tests face à la réalité, voire en passant les tests de recrutement des entreprises ;
  • la valorisation du passé de la personne. Ce point est important pour ceux qui n'ont pas ou peu fait de stages en entreprises. Les compétences transposables dans l'entreprise sont multiples et elles ne viennent pas toutes de l'école. Un étudiant qui a participé à une compétition de ski, par exemple, montrera son goût à la compétition, à prendre des risques, à s'accrocher sur une période de temps donnée et à doser ses efforts pour tenir jusqu'à la fin de l'épreuve. Il est parfois judicieux de savoir mettre en scène tout ce que l'étudiant a déjà pu faire pour se présenter sous les aspects les plus attractifs face au marché du travail. Certaines écoles font ce type de complément de formation en aidant les étudiants à concevoir leur CV. Malheureusement, ceux-ci sont parfois trop identiques pour que cela soit vraiment efficace. À formation égale, c'est la personnalité qui fait la différence dans le recrutement. Aussi tous les aspects personnels doivent être pris en compte pour faire ressortir des éléments discriminants.

Passage a l'action

Enfin, le neuvième aspect concerne tout ce qui a trait au passage à l'action. Alain Ehrenberg15 exprime bien cette vacuité et ce manque d'action auxquels la personne est parfois confrontée. Les aspects que l'étudiant doit traiter sont d'ordres multiples :

  • avoir une méthode de résolution de problèmes efficace ;
  • prendre des décisions ;
  • se motiver ;
  • rechercher son autonomie16 et ne pas toujours attendre de feed-back de la part des autres ;
  • se responsabiliser ;
  • s'affirmer (et oser dire non).

Là encore, il existe de vraies souffrances liées à ce neuvième thème, et l'étudiant ou le jeune professionnel doit y faire face le plus rapidement possible en trouvant ses propres réponses et astuces.

Ces différents éléments illustrent la complexité dans laquelle un étudiant actuel évolue et à laquelle il doit faire face.

Un environnement en constante évolution

Les étudiants se trouvent de plus en plus dans des environnements spécifiques dont les composantes évoluent constamment par rapport à une situation plus traditionnelle (voir figure 3).

Les conditions de l'étudiant changent. Elles s'insèrent dans des environnements spécifiques parmi lesquels on peut citer :

  • ses parents et son cercle relationnel pris au sens large (amis, petit(e) ami(e), parents, communauté). Par exemple, les parents peuvent devenir incompétents face à leurs propres problèmes professionnels. Ils ne sont plus une valeur de référence, car ils doivent eux aussi s'adapter et leur parole a moins de poids qu'avant, d'autant plus que cette famille vit des situations délicates (séparation, chômage, crises...) qui la fragilisent. Il n'est pas rare de constater qu'en cas de crise, l'enfant se parentélise et devient le soutien de sa famille. De plus, la mode est aux adolescents plus qu'aux adultes et on observe parfois une inversion des rôles où des parents souhaitent rester plus adolescents qu'adultes17. Ce sont eux, les jeunes, les rois, mais ont-ils le pouvoir de régner déjà sur leur royaume ? Les parents sont aussi eux-mêmes confrontés à des départs en retraite, à une perte ou à une très grande modification de leur propre identité professionnelle.
    Comment, dans ces conditions, peuvent-ils aider et avoir le pouvoir suffisant d'aider les jeunes avec lesquels des heurts de visions différentes se produisent régulièrement ? Qui a raison, les anciens qui vivaient dans un monde plus stable, les jeunes plus adaptables ? C'est un vrai débat ;
  • l'école prise au sens large avec ses personnels d'encadrement, administratifs et le corps professoral, pouvant faciliter ou non leur évolution. Par exemple, la durée des stages à l'étranger exigée par l'école peut être de six mois alors que les entreprises locales proposent des durées de douze mois avec un contrat de travail à la place d'une convention de stage. Ceci implique que l'étudiant a un double handicap à franchir : non seulement il doit négocier un stage à l'étranger, mais encore il doit le faire avec une contrainte de durée non courante... Certains membres du personnel administratif, en raison de compressions budgétaires, peuvent ne plus savoir ou pouvoir dégager du temps que les étudiants demandent pour être entendus et que leur problème soit résolu au mieux et le plus rapidement ;
  • l'international qui reste incontournable pour ces générations d'étudiants. Ne pas savoir au moins une à deux langues étrangères n'est plus concevable de nos jours. La mobilité géographique s'entend de plus en plus au niveau mondial, surtout pour ceux qui choisissent des études de commerce et de gestion. Cet environnement étranger, donc non naturel, doit être compris pour que la personne puisse y évoluer au mieux. Elle se doit de modifier ses habitudes pour répondre aux codes locaux. Ce faisant, elle doit accepter de modifier certains aspects de son comportement, de ses usages, ce qui ne se fait pas sans heurts ;
  • la société dans son ensemble, avec ses composantes technologiques (maîtriser les outils qui vont avec), environnementales et de développement durable qui seront des dominantes fortes de demain et bien d'autres aspects (comme le politique, l'économique, le juridique...). La société demande plus d'adaptabilité face à la technique et au milieu, à l'environnement, mais aussi véhicule des valeurs qui deviennent plus difficiles à tenir que jamais (Ehrenberg, 2000 - voir note 15) ;
  • les organismes liés à l'enseignement comme la Fnege (Fondation nationale pour l'enseignement de la gestion des entreprises), la Fesic (Fédération d'écoles supérieures d'ingénieurs et de cadres, fédération de vingt-cinq grandes écoles formant des ingénieurs et des diplômés en gestion, commerce et management), les conférences comme la conférence des Grandes écoles, l'enseignement catholique, le rectorat et le ministère de l'Éducation nationale, l'Observatoire de la vie étudiante (l'OVE)18, l'Europe de l'Éducation avec ses réformes actuelles du LMD19 - licence, maîtrise, doctorat - et ses dispositifs d'aides, les collectivités locales spécialisées..., qui ont leur rôle à jouer dans l'enseignement supérieur ;
  • l'entreprise ou assimilée, le marché du travail, enfin, qui est la cible de l'étudiant à la fin de ses études20. Avec l'évolution de plus en plus rapide du monde professionnel, il est difficile aux familles, aux étudiants et aux institutions de prévoir de quoi le monde de demain sera constitué. Le changement devient si rapide qu'il est de moins en moins maîtrisable.

Le travail de l'interaction avec différents éléments est donc à mettre en place au cours de sa scolarité afin d'aider (et non d'assister) l'étudiant dans cette étape si décisive pour son avenir professionnel. Ce seront les qualités mêmes de sa personne qui devront être développées, comme sa réactivité, sa capacité à se démarquer des autres en positif, à innover et à développer sa créativité.

Un valeur phare : l'autonomie

La construction de la future identité professionnelle du jeune se fait au cours de ses études supérieures et l'étudiant doit prendre conscience des enjeux et des difficultés auxquels il est confronté afin de dépasser ces obstacles. Replacer l'étudiant et l'humain au coeur des organisations et du débat est donc indispensable pour son avenir.

Il est bien évident que ce ne sera pas qu'au niveau des institutions de l'enseignement supérieur que viendra l'aide aux étudiants face à leurs défis spécifiques, mais ces institutions devront encore mieux cadrer leurs efforts dans le sens de l'évolution de leur matière première, l'étudiant. Car, sans étudiant, il n'y a pas d'enseignement supérieur. C'est en tous les cas lors de la période charnière que l'on nomme études supérieures que l'étudiant doit affronter ces divers éléments pour pouvoir passer les étapes de son cursus, puis entrer dans la vie active le plus sereinement possible.

Or les étudiants sont de plus en plus démunis, parfois assistés dans les établissements qui sont les leurs. Comment leur permettre de trouver les clés pour qu'ils puissent agir par leurs propres moyens et déboucher vraiment vers l'autonomie qui est devenue la valeur phare actuellement ? La règle étant de plus orientée vers le devenir soi-même tout en se responsabilisant et en prenant l'initiative, ce qui a pour effet d'imposer à l'étudiant un plus grand travail à réaliser à cette étape de vie.

Le développement de la personne, l'orientation, le suivi ne doivent-ils pas être un des éléments clés ainsi que des processus spécifiques et totalement individualisés qui pourront permettre à chacun de travailler sur ses éléments faibles et renforcer ses points forts ?

Faut-il traiter de manière individuelle et confidentielle ces aspects avec les étudiants ou rationaliser l'ensemble d'un processus dans le cadre des écoles mêmes ? Cette démarche devra-t-elle venir des étudiants directement ou de leur famille, voire de leur école ? Certains peuvent déjà faire appel à des consultants spécialisés qui, individuellement, les aident à affronter les changements nécessaires en leur faisant trouver leurs propres réponses. Une telle formule doit-elle être généralisée et institutionnalisée, ou est-ce bien du ressort de l'enseignement supérieur que de revoir sa propre vision de l'étudiant pour mieux y répondre ?

On commence à voir arriver sur le marché des cabinets de conseils spécialisés dans les problématiques des étudiants. Certaines écoles réfléchissent et mettent en place des services complémentaires individualisant les aides dispensées à leurs étudiants ou à leurs stagiaires. Un nouveau type d'accompagnement émerge actuellement dans quelques écoles, remplaçant certaines actions inopérantes. Des institutions mettent au point du conseil pour leur stagiaire en MBA. D'autres mettent en place des services complémentaires dans lesquels différentes problématiques professionnelles et/ou personnelles se règlent en face-à-face alors que certains outils (gestion des conflits, amélioration du relationnel...) sont traités en petits groupes. Quelques établissements, enfin, mettent en avant un accompagnement individuel pour la mise en place d'un véritable processus de développement personnel des participants. Seul l'avenir dira quelles sont les meilleures formules pour véritablement aider les étudiants à affronter leurs difficultés eux-mêmes, mais avec un soutien extérieur.

Bibliographie

  • Dubar Claude, La Socialisation, Paris, Armand Colin, 2002, collection "U".
  • Dubar Claude, Tripier Pierre, Sociologie des professions, Paris, Armand Colin, 1998, collection "U".
  • Duru-Bellat Marie, Van Zanten Agnès, Sociologie de l'école, Paris, Armand Colin, 2002, collection "U".
  • Ferreol Gilles (dir.), Sociologie, Paris, Bréal, 2004.
  • Ferreol Gilles, Jucquois Guy (dir.), Le Dictionnaire de l'altérité et des relations interculturelles, Paris, Armand Colin, 2003.
  • Goffman Erving, La Mise en scène de la vie quotidienne, Paris, Les Éditions de minuit, 1973.

(1) L'orientation est prise au sens de la recherche des études supérieures pour trouver le cursus d'études qui corresponde vraiment à l'étudiant.

(2) Galland Olivier, Oberti Marco, Les Étudiants, Paris, La Découverte, 1996, collection "Repères".

(3) La première association d'étudiants remonte à 1883 à Paris.

(4) Ruano-Borbalan Jean-Claude (dir.), Éduquer et former, Auxerre, Sciences humaines éditions, 2005.

(5) C'est-à-dire les interactions positives ou négatives qu'a l'étudiant avec l'établissement dans lequel il se trouve.

(6) Socrates, Federal Ministry of Education and Research, Eurostudent report 2005, Social and Economic Conditions of Student Life in Europe, HIS Hochschul-Informations-System, Hanovre, Allemagne, 2005.

(7) La notion de projet dans le secondaire est davantage demandée aux élèves en difficulté qu'aux "bons" élèves, alors que l'exercice est encore plus difficile pour les premiers que pour les seconds.

(8) Galland Olivier, Sociologie de la jeunesse, Paris, Armand Colin, 2004, collection "U".

(9) Ce qui est un des facteurs expliquant le taux d'échec les deux premières années en université.

(10) En plus du logement (cohabitation avec les parents) dans certains cas.

(11) Pour ceux qui sont obligés de quitter le domicile parental et d'aller en résidence universitaire ou de louer leur propre logement. Dans Eurostudent 2005, la satisfaction qu'ont les étudiants à résider en logements universitaires n'est pas bonne.

(12) Lojkine Jean, Les Jeunes Diplômés, un groupe social en quête d'identité, Paris, Puf, 1992, collection "Sociologie d'aujourd'hui".

(13) Ce type d'enseignement se fait d'ailleurs dans certaines écoles tournées vers l'international. Mais y a-t-il des exercices spécifiques et individuels pour résoudre des aspects purement individuels (croyances limitantes par exemple) ?

(14) "Les grandes écoles et l'international", Conférence des grandes écoles, juin 2005.

(15) Ehrenberg Alain, La fatigue d'être soi, Paris, Odile Jacob, 2000.

(16) Cicchelli Vincenzo, La Construction de l'autonomie, Paris, Puf, 2001.

(17) Boutinet Jean-Pierre, L'Immaturité dans la vie adulte, Paris, Puf, 1998.

(18) La Lettre de l'OVE, "Études", Paris, Observatoire de la vie étudiante :

  • Gruel Louis, "Les conditions de réussite dans l'enseignement supérieur", 2002 ;
  • Gruel Louis, Thiphaine Béatrice, "Des meilleures scolarités féminines aux meilleures carrières masculines, ou comment s'amorce dans l'enseignement supérieur l'inversion des excellences", 2004 ;
  • Thiphaine Béatrice, "Études supérieures et départ du domicile parental", 2002 ;
  • Thiphaine Béatrice, "Les étudiants et l'activité rémunérée", 2002.

(19) Focus sur les structures de l'enseignement supérieur en Europe - 2003/2004, évolutions nationales dans le cadre du processus de Bologne, Eurydice, le réseau d'information sur l'éducation en Europe, Bruxelles, 2003.

(20) Walter Jean-Louis, L'Insertion professionnelle des jeunes issus de l'enseignement supérieur, Paris, Avis et rapports du Conseil économique et social, 2005 ; Serieyx Hervé, Les Jeunes et l'Entreprise : des noces ambiguës, Paris, éd. Eyrolles, 2002.

Idées, n°143, page 68 (03/2006)

IDEES - Les difficultés croissantes et complexifiées des étudiants