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Choix du conjoint et reproduction sociale (1)

Michel Bozon, responsable de l'unité de recherche "Démographie, genre et sociétés" à l'Ined (75)

La dernière enquête nationale sur le choix du conjoint datant de 1984, cet article de synthèse rédigé par Michel Bozon reste toujours une référence. Celui-ci a en effet dirigé cette enquête avec François Héran (aujourd'hui directeur de l'Ined), et il propose ici une analyse fine de l'homogamie étayée par un riche matériau empirique et une parfaite connaissance de la littérature sociologique.
Ce numéro d'Écoflash étant, depuis bien longtemps, introuvable, c'est avec plaisir que nous vous proposons de le redécouvrir avant de l'utiliser avec vos élèves.

417 000 mariages en France en 1972, 288 000 en 1990 : le mariage n'est plus cette grande et solennelle transition qui marquait à la fois l'entrée dans la vie conjugale et le passage à l'âge adulte. La plupart des cérémonies font suite à une période plus ou moins longue de cohabitation. En une vingtaine d'années, l'entrée en couple s'est muée en un processus largement informel. L'évolution des comportements sexuels, liée à la diffusion de la contraception médicale, a contribué pour sa part à ce que la sexualisation de la relation de couple s'effectue de plus en plus tôt.

Le déclin de l'endogamie géographique

En 1984, beaucoup moins de conjoints sont issus de la même commune (1 sur 7), alors que leur nombre était déjà bas en 1959 (1 sur 5) (voir encadré et références [1] et [2]2). L'endogamie cantonale se réduit fortement elle aussi. En revanche, il y a progrès sensible des unions qui associent des originaires de départements, de régions ou même de pays différents. Tout au long du XXe siècle, l'exogamie poursuit la progression qu'elle avait entamée au XIXe siècle : elle accompagne mobilité résidentielle et déruralisation.

D'un groupe social à l'autre, le choix du conjoint ne s'inscrit pas de la même façon dans l'espace. Cette diversité se manifeste aussi pour d'autres pratiques, comme la recherche d'un emploi, et traduit des usages sociaux de l'espace différenciés. Les cadres par exemple sont nettement exogames, les ouvriers non qualifiés et les agriculteurs endogames.

Cette différenciation sociale des aires de recrutement du conjoint ne peut être correctement interprétée si l'on ne tient pas compte des différences de mobilité résidentielle entre groupes sociaux. Ainsi les agriculteurs, caractérisés par une très forte stabilité résidentielle (60 % résident toujours à l'époque de l'enquête dans la commune où ils sont nés), ont en fait la pratique matrimoniale qui exige l'effort de prospection le plus soutenu. Ils combinent une très faible endogamie communale et une très forte endogamie cantonale ou d'arrondissement. Laissant de côté leur village, ils parcourent le pays alentour. Compte tenu de leur stabilité résidentielle, ils sont beaucoup moins endogames qu'il n'y paraît. Inversement, les cadres, dont la mobilité résidentielle est forte (plus de 60 % ont changé de département depuis leur naissance), n'ont nul besoin d'élaborer une stratégie explicitement exogame. En raison de leur mobilité résidentielle, ils ont normalement accès à un échantillon varié de partenaires. Enfin, les ouvriers ont le plus tendance à se procurer un conjoint sur place, originaire de la même commune ou des environs. Comme ils constituent le groupe social le plus nombreux, ils ont logiquement les probabilités les plus fortes de rencontrer une âme soeur sans avoir besoin d'effectuer un long déplacement.

L'exogamie est devenue un phénomène naturel, bien établi dans les moeurs. Mais exogamie n'est pas synonyme d'hétérogamie ou d'union des contraires. Des conjoints peuvent provenir d'aires géographiques distinctes (par exemple deux régions différentes) mais appartenir à des localités de tailles comparables. Si l'on classe toutes les communes de France en cinq groupes selon leur degré d'urbanisation, la moitié des unions concernent des conjoints provenant du même type de commune. Si les unions se produisaient au hasard, on n'en compterait qu'un peu plus de une sur cinq. Tous les groupes sociaux sont concernés au même degré par cette homogamie géographique. La mobilité résidentielle et l'exogamie ne suppriment pas les liens que les individus ont tissés avec un type d'environnement local.

Deux enquêtes de l'Ined

L'essentiel des données présentées sont empruntées à deux enquêtes successives réalisées à vingt-cinq ans d'intervalle par l'Institut national d'études démographiques (Ined). L'enquête d'Alain Girard sur "le choix du conjoint" (1959) portait sur 1 650 couples mariés de 1914 à 1959. Une seconde enquête sur "la formation des couples" a été réalisée en 1984 par Michel Bozon et François Héran. Elle prend le relais en étudiant des couples formés après 1960. Ont été interrogées 3 000 personnes, âgées de 18 à 45 ans, vivant en couple, mariées ou non. Le questionnaire comprenait 250 questions et portait sur le contexte et les circonstances de la rencontre. Le processus menant de la première rencontre à la formation du couple était également décrit.

Qui se ressemble s'assemble

La mobilité structurelle est devenue, comme la mobilité résidentielle, une composante normale de l'évolution de la société : la structure des professions des fils ne reproduit plus, à chaque génération, celle des pères [3]. Apparemment tout a changé depuis l'époque (1959) où Alain Girard, dans sa fameuse enquête sur le choix du conjoint (voir encadré), mettait en évidence l'existence d'une forte homogamie sociale, c'est-à-dire d'une tendance à choisir un partenaire socialement proche [1]. Mais cette tendance persiste aujourd'hui [4][5][6], et la formation des couples est toujours un moment essentiel de la reproduction sociale. Contrairement aux attentes, la mobilité sociale structurelle n'entraîne guère de "mobilité matrimoniale", et, ce, quelle que soit la méthode utilisée pour évaluer l'intensité de l'homogamie sociale [7].

Si l'on compare les positions sociales des conjoints, il y a apparemment une hiérarchie sociale dans le couple : les cadres hommes épousent des femmes des professions intermédiaires, les hommes des professions intermédiaires des employées. Seuls, parmi les hommes, les ouvriers épousent "plus haut", généralement des employées. Pourtant, si les femmes se marient souvent du bas vers le haut, ce n'est pas forcément le résultat d'une quête ou d'une stratégie. Il suffit de comparer les positions sociales relatives des hommes et des femmes pour apercevoir que l'essentiel de l'hétérogamie apparente est à mettre au compte des disparités structurelles entre hommes et femmes. Il y a, en effet, davantage d'hommes cadres ou ouvriers et davantage de femmes employées. Une fois la part faite de l'hétérogamie structurelle, une forte tendance à se marier au plus proche se dégage.

Si l'on rapproche maintenant les professions des pères des conjoints, on obtient la représentation classique de l'homogamie sociale (figure 1) : elle se lit avec une grande clarté dans la diagonale surchargée de la figure. Au sein des classes supérieures, qui forment bloc, les couples homogames sont fortement surreprésentés, et les échanges sont intenses entre les fractions détentrices d'un capital à base surtout économique et celles dont la position est assise sur un capital culturel. L'homogamie conserve aussi beaucoup de force dans les classes indépendantes traditionnelles (artisans, commerçants, agriculteurs) qui détiennent un patrimoine bien particulier. Elle est moins nette dans les classes moyennes salariées, en particulier parmi les employés qui n'ont jamais constitué un groupe social fortement structuré. Enfin, à l'intérieur du monde ouvrier, un fossé existe entre les enfants d'ouvriers qualifiés et non qualifiés. La qualification distingue une classe ouvrière stabilisée, citadine, plus portée à s'allier avec des enfants d'employés ou d'ouvriers bien établis. Tandis que les enfants d'ouvriers non qualifiés, plus souvent ruraux, se retrouvent entre eux mais aussi avecdes enfants de petits agriculteurs, parfois en passe de quitter la terre. Le destin matrimonial de ces derniers traduit bien le déclin social des petits agriculteurs.

Enfin, une comparaison des trajectoires sociales des conjoints met en évidence d'autres composantes de la reproduction sociale par le mariage. La formation d'un couple est l'association de deux dynamiques individuelles qui, généralement, se ressemblent et se renforcent. Ainsi les hommes qui suivent des trajectoires personnelles "immobiles" (par exemple les fils de cadres devenus eux-mêmes cadres ou les fils d'ouvriers devenus ouvriers) font également les mariages les plus homogames socialement. Les hommes en ascension ou en reconversion sociale s'unissent souvent à des femmes de même origine sociale dont la trajectoire ascendante est parallèle à la leur. Plus rares sont les cas où le mariage permet à l'un des conjoints de sauter des étapes dans l'acquisition d'un nouveau statut social ou au contraire d'inverser le cours d'une trajectoire déclinante.

Le terme d'homogamie ne doit pas être compris comme exprimant une recherche systématique et mécanique de l'identique. Il désigne un résultat d'ensemble : si les semblables s'associent plus fréquemment entre eux, il existe aussi des courants d'échanges privilégiés entre groupes différents, mais proches dans l'espace social, et des répulsions, certaines trajectoires ne se croisant jamais (la fille du professeur, par exemple, n'épouse pas le fils de l'agriculteur).

Graphique : Qui épouse qui ? Origines sociales des conjoints dans les couples français âgés de moins de 45 ans (mariés ou non) (figure 1)

Les lieux de rencontre

Si le paysage des rencontres paraît aujourd'hui très varié, il n'en allait pas de même dans la France plus rurale d'avant 1930 (figure 2). À cette époque, quatre circonstances présidaient à elles seules aux deux tiers des mariages : le voisinage, le travail, le bal, les visites chez des particuliers. Cinquante ans plus tard, ces mêmes rubriques n'en concernent plus qu'un tiers. La diversification des lieux de rencontre est liée au développement progressif d'un secteur autonome des loisirs depuis les années 1930.

Le fait marquant est le déclin régulier des rencontres de voisinage. Mode de rencontre majeur dans les années 1920 (21 % des couples), il a quasiment disparu de nos jours (3 % seulement). Sur la longue durée, en revanche, l'institution "marieuse" par excellence est le bal. Sa contribution à la formation des couples atteint son maximum historique dans les années 1960 (pas moins d'une rencontre sur cinq), pour chuter ensuite de moitié. Son déclin semble appelé à se poursuivre. La progression des rencontres en discothèques n'arrive pas à contrebalancer ce recul. À mesure que le bal décline, son public est de plus en plus rural, le succès matrimonial du bal s'affirmant dans les campagnes avec l'amplification de l'exode rural et le déclin de l'interconnaissance.

Mais, au déclin des rencontres entre voisins, l'essor considérable des rencontres en lieu public (rue, cité, quartier, café, centre commercial, hôpital, etc.) dans les années 1960 (12 %) apporte une compensation plus stable que le bal. Du regard vigilant de la famille et du voisinage, on est passé à l'intervention plus souple des groupes de pairs. Dans l'espace privé, la rencontre arrangée par un membre ou un ami plus âgé de la famille cède la place à la soirée dansante "autogérée" par la jeune génération. Les fêtes entre amis (réveillons, soirées...) progressent, alors que décroît la contribution des fêtes de famille. Étonnamment stables sont les rencontres sur le lieu de travail (12 % des couples dans la dernière période) et d'études (8 %).

Les rencontres des années 1920 donnaient l'image d'une quête assez austère. Ce n'est plus le cas dans les années 1980. Intégrée désormais au temps libre des jeunes, la recherche de l'autre se teinte d'hédonisme.

L'autogestion de ses loisirs par la jeune génération produit toutefois une homogamie sociale aussi forte que la surveillance et le contrôle de la génération précédente. C'est que les modes de rencontre du conjoint se rattachent à des formes plus générales de sociabilité qui entretiennent de solides affinités avec des milieux sociaux. Les classes populaires découvrent généralement leur conjoint dans des lieux publics ouverts au tout venant : fêtes publiques, foires, bals, rue, cafés, centres commerciaux, promenades, cinéma, moyens de transport, etc. Les classes "supérieures", pour leur part, font plutôt la connaissance de leur conjoint dans des lieux réservés où n'entre pas qui veut (association, lieu de vacances, études supérieures, lieu de travail, restaurant, concert, boîte de nuit, ...). Cette forme de sélection, plus culturelle qu'économique, détache les professions intellectuelles. Les cadres du privé, les patrons et les membres des professions libérales sont un peu plus à l'aise, quant à eux, dans les lieux strictement privés, entre amis ou en famille.

Depuis les années 1960, un couple sur quatre s'est rencontré par la danse. Mais la proportion varie du simple au triple quand on passe des professeurs, ingénieurs et professions libérales aux ouvriers, artisans et agriculteurs. Ce n'est pas sur une piste de danse que les cadres sont le plus à l'aise pour faire valoir leurs atouts. Les milieux populaires, en revanche, apprécient ce rituel d'approche qui réduit le coût du premier pas. Ce sont eux qui en tirent le meilleur "rendement" matrimonial.

La segmentation sociale des lieux de sociabilité fraie la voie à l'homogamie. Le simple fait, pour les enfants de bonne famille, de se garder de la foule, des lieux ouverts et des rencontres de fortune assure une première sélection, nullement préméditée. Le goût des membres des classes populaires pour les lieux publics, qui n'est pas calculé non plus, leur permet d'y rencontrer des conjoints proches d'eux. La sélection de l'entourage est déposée dans les lieux et dans la distribution des goûts et des représentations.

Graphique : Où rencontre-t-on son conjoint ? (figure 2)

Les principes du jugement amoureux

Ce n'est pas parce qu'on a des chances plus grandes de rencontrer, dans les lieux que l'on fréquente, une personne appartenant à son propre milieu social que l'on va former un couple avec elle. Encore faut-il porter sur cette personne un jugement positif, qui se mue éventuellement en sentiment amoureux. Le choix du conjoint ne s'opère pas selon une procédure froide et analytique de vérification des propriétés sociales de la personne retenue (son âge, ses diplômes, son milieu d'origine). Les jugements amoureux, jugements synthétiques comme tous les jugements de goût, sont fondés sur des catégories de perception informelles qui varient, en formant système, d'un milieu à l'autre, mais aussi, très nettement, d'un sexe à l'autre [9][11].

Chez les femmes, les hommes valorisent à la fois l'apparence physique et des traits psychologiques ou relationnels qui qualifient le style des relations de la partenaire avec autrui. Parmi les termes positifs employés par les hommes pour décrire leur (future) femme, on relève les qualificatifs suivants : spontanée, gaie, féminine, souriante, séduisante, jolie, simple, sérieuse, élégante,... [10]. Le psychologique et l'esthétique ne sont pas ici séparés. L'un et l'autre convergent en des jugements sur la présentation et le style extérieur de la personne. L'importance accordée au "style" provient du rôle de représentation et de médiation sociales, traditionnellement dévolu aux femmes. Malgré les multiples évolutions de leur situation sociale, les femmes continuent à être perçues par les hommes comme objet symbolique.

En revanche, lorsque les femmes observent et jugent les hommes, elles ne s'arrêtent pas à l'apparence physique et aboutissent assez vite à des appréciations liées au statut social et professionnel du partenaire (intelligent, travailleur, courageux) ou à des jugements affectifs (sécurisant, affectueux) [10]. Dans les deux cas, il y a une forme d'acceptation sublimée de la position plus élevée de l'homme dans le couple et dans la société. Dans la représentation commune, c'est toujours de l'homme que dépend le statut social du couple, même si un certain affaiblissement de cette image traditionnelle est intervenu avec la progression de l'emploi féminin.

D'un milieu social à l'autre, l'accent ne se porte pas sur les mêmes propriétés (tableau 1). Les hommes de milieu populaire sont appréciés pour leur conformité à un idéal de stabilité professionnelle et familiale qui se traduit en termes moraux (sérieux, travailleur, courageux, simple, affectueux). Dans ce milieu, les femmes se déclarent, plus que la moyenne, indifférentes au physique de leur conjoint, ou bien attirées par une certaine solidité physique de ce dernier (idéal d'homme costaud). Les femmes des classes supérieures, pour leur part, accordent de l'importance aux qualités d'éducation (sociale et scolaire) et aux manifestations d'assurance et de supériorité : elles apprécient les hommes intelligents, cultivés, sécurisants. Leurs préférences physiques se portent sur des hommes grands et minces.

Les appréciations portées et les préférences affirmées forment système. Préférer un type de partenaire, doté de certaines qualités, c'est en écarter d'autres. Dans le choix d'un conjoint, les individus mettent en oeuvre des procédures de classement socialement différenciées qui se rapprochent de celles qu'ils peuvent utiliser pour d'autres choix de leur vie, comme le choix d'amis, de livres ou d'un quartier d'habitation. Pourtant, la formation des couples se distingue par un trait important et original : elle met en relation des hommes et des femmes qui se jugent et qui, en raison de leurs "différences de capitaux", n'utilisent pas les mêmes catégories pour le faire.

Tableau : Qualités appréciées par les femmes chez leur conjoint, au moment où le couple s'est formé, selon la catégorie sociale de l'homme (tableau 1)

L'écart d'âge entre conjoints

L'écart d'âge est une manifestation typique de ces différences de situation et de perception. En France, l'écart moyen dans les premiers mariages est d'un peu plus de deux ans et n'a pas évolué depuis plus d'une vingtaine d'années. Ce phénomène correspond à une discordance entre le calendrier masculin et le calendrier féminin de formation du premier couple [11]. À 20 ans, par exemple, près d'une femme sur deux a déjà commencé une vie de couple ; ce n'est le cas que d'un homme sur cinq. Ces femmes qui commencent tôt leur vie de couple ont des partenaires beaucoup plus âgés qu'elles. La situation se présente très différemment pour les hommes. Ceux qui entrent précocement en union (vers 20 ans) sont proches de leur femme par l'âge. C'est quand ils se mettent en couple tardivement que la différence d'âge s'accuse en leur faveur. Après divorce ou dissolution d'une union informelle, le "marché matrimonial" devient plus favorable aux hommes. Ces derniers ont en effet la possibilité de mettre en concurrence des femmes divorcées ou avec des enfants, proches d'eux par l'âge, et des femmes nettement plus jeunes n'ayant jamais vécu en couple. Dans cette situation, l'écart d'âge s'accroît en leur faveur.

Les femmes les plus jeunes se montrent très attachées à l'idée selon laquelle l'homme doit être plus âgé dans le couple. À la différence en faveur de l'homme, elles associent des images sociales et des caractéristiques psychologiques positives ("la maturité"). On ne retrouve pas chez les hommes jeunes (en dessous de 30 ans) cette préoccupation pour l'âge ou pour la jeunesse de leur partenaire.

La revendication d'un homme plus âgé est la plus forte chez les indépendantes (agricultrices, commerçantes, femmes artisans), chez les femmes de milieu populaire (ouvrières, employées peu qualifiées) et d'une manière générale chez les femmes les moins diplômées. Chez les jeunes femmes scolairement peu dotées, arrivées à la fin d'une scolarité courte, l'impatience de former un couple, qui correspond à une stratégie d'émancipation rapide vis-à-vis de la famille d'origine, conduit "naturellement" à des unions dans lesquelles le conjoint est sensiblement plus âgé et établi professionnellement. Le surcroît d'âge de l'homme a de l'importance pour ces femmes, parce qu'il est porteur de statut social. En revanche, les pairs (lycéens, hommes avec emploi non stabilisé ou sans emploi) sont dédaignés, parce que jugés trop "jeunes", par l'âge comme par le degré d'intégration sociale.

Inversement, les femmes qui s'engagent dans des études plus longues ou qui cherchent à asseoir leur position professionnelle avant tout ont une attitude de "temporisation". Moins pressées de vivre en couple, plus attirées par la cohabitation en début d'union, elles n'attendent pas de leur futur conjoint qu'il leur fournisse une identité sociale. Pourtant, si les "temporisatrices" s'unissent à des hommes plus proches d'elles par l'âge, ce n'est pas uniquement par volonté d'égalité. D'autres facteurs interviennent. Ainsi, la fréquentation prolongée du milieu scolaire ou universitaire procure plus d'occasions de rencontre avec des pairs et des proches par l'âge. En outre, pour ces femmes qui se présentent plus tard sur le marché matrimonial, il est probable que le "stock" d'hommes disponibles est moins varié en terme de générations.

L'écart d'âge en faveur de l'homme dans les premières unions est un des effets de la domination masculine. Mais, à cette domination, les femmes consentent et contribuent, ne serait-ce qu'en s'abstenant de fréquenter des hommes trop "jeunes". Parce que l'entrée en couple continue à être pour elles une transition plus décisive que pour eux, les femmes, surtout les plus dominées d'entre elles, sont contraintes d'envisager avec réalisme toutes les propriétés de leur conjoint.

Aujourd'hui comme hier, la formation des couples reste un chaînon majeur de la reproduction de la société. Il y a deux siècles, le choix d'un conjoint était un élément de la politique des familles et constituait l'aboutissement de stratégies complexes. Pour que chacun se marie bien selon son rang, les parents exerçaient un fort dirigisme matrimonial [12][13]. Peu à peu, les familles se sont effacées, laissant aux intéressés le soin de régler cette affaire eux-mêmes, selon leurs goûts et selon leur coeur. Mais l'amour n'a pas révolutionné la structure sociale. La liberté des sentiments se développe dans un univers de contraintes invisibles. Le jeu ségrégatif de la sociabilité, la distribution sociale des goûts et des préférences, la structure inégalitaire des rapports de sexe modèlent les choix aussi fortement que les stratégies parentales autrefois.

Bibliographie

    [1] Girard Alain, Le Choix du conjoint. Une enquête psychosociologique en France, Paris, Ined-Puf, 1964 (3e édition, 1981).
    [2] Bozon Michel, Heran François, "L'aire de recrutement du conjoint ", Données sociales 1987, Insee.
    [3] Thelot Claude, Tel père, tel fils ? Position sociale et origine familiale, Paris, Dunod, 1982.
    [4] Roussel Louis, Le Mariage dans la société française : faits de population, données d'opinion, Paris, Ined-Puf, 1975.
    [5] Deville Jean-Claude, "Mariage et homogamie", Données sociales 1981, Insee.
    [6] Desrosieres Alain, "Marché matrimonial et classes sociales", Actes de la recherche en sciences sociales, 1978, n° 20-21.
    [7] Bozon Michel, "Mariage et mobilité sociale en France", Revue européenne de démographie,1991, n° 2.
    [8] Bozon Michel, Heran François, "La découverte du conjoint I et II", Population, 1987, n° 6, et Population, 1988, n° 1.
    [9] Singly François de, "Les manoeuvres de séduction. Une analyse des annonces matrimoniales", Revue française de sociologie, 1984, n° 1.
    [10] Bozon Michel, "Apparence physique et choix du conjoint", La Nuptialité en France et dans les pays développés, Paris, Ined, 1991, collection "Congrès et colloques".
    [11] Bozon Michel, "Les femmes et l'écart d'âge entre conjoints. Une domination consentie I et II", Population, 1990, n° 2, et Population, 1990, n° 3.
    [12] Lebrun François, La Vie conjugale sous l'Ancien Régime, Paris, Armand Colin, 1975.
    [13] Bourdieu Pierre, "Les stratégies matrimoniales dans le système des stratégies de reproduction", Annales ESC, juillet-octobre 1972, n° 4-5.

(1) Article paru dans Écoflash, décembre 1991, n° 64.

(2) Les chiffres entres crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

Idées, n°143, page 60 (03/2006)

IDEES - Choix du conjoint et reproduction sociale (1)