Dossier : L'approche ethnographique

"Toute cette vie est une lutte pour rester dedans"

Claudia Girola, chercheuse à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris (75)

Le contexte discursif de la pauvreté s'est focalisé depuis les années 1990 autour du terme d'exclusion pour désigner une diversité de catégories de la population en situation de fragilité et de vulnérabilité socio-économique. De toutes ces figures (le chômeur de longue durée, le jeune de cité, le Rmiste), c'est le SDF (sans-domicile fixe) qui est aujourd'hui l'image achevée et paroxystique de la condition d'exclu, dans le discours ordinaire comme dans les discours politique et savant : l'homme à la bordure du social, présenté dans sa solitude, arrivé au terme du processus de désaffiliation1[1]2.

Le sens commun établit une continuité causale entre extrême précarité et défaillance de la capacité d'être dans le monde. Les catégories structurantes qui permettent de comprendre et d'agir dans le monde social, à savoir le temps et l'espace, seraient systématiquement menacées chez les personnes sans abri. Leurs actions réduites au "coup par coup" dans un présent éternel ne trouveraient ancrage ni dans le passé ni dans un avenir envisageable.

J'ai commencé mes recherches dans les années 1990. Contre la vision homogène des sans-abri comme êtres hors de soi, en errance, sans but, figure tributaire de la représentation du vagabond de l'Ancien Régime, j'ai découvert, à l'échelle ethnographique qui était la mienne, l'hétérogénéité des situations personnelles en termes de parcours biographiques, d'expériences de la précarité, de logement (squats, occupation des terrains vagues ou d'un espace plus ou moins précaire caché dans la ville, asile de nuit...), d'appartenances territoriales, de ressources matérielles, d'organisation quotidienne, etc. Toutes les personnes que j'ai rencontrées étaient confrontées à une lutte quotidienne sans merci pour leur survie. Ceci les rend à mes yeux "extraordinaires" par le fait de résister, avant de succomber parfois à l'épuisement d'un combat dans une vie limite, à des vies inconcevables et infamantes pour des êtres ordinaires.

Ce fragment d'une longue ethnographie réflexive [3][4][5]3 voudrait donc montrer que les conditions d'incertitude auxquelles ces personnes sont exposées quotidiennement leur laissent inéluctablement des traces profondes mais n'impliquent pas forcément la rupture avec les repères fondateurs de l'existence. C'est plutôt cette incertitude

qui, paradoxalement, amène ces personnes à un travail de lutte identitaire, soumis à une tension bipolaire entre être un individu négatif et être une personne sociale4. Or ce travail identitaire n'est rendu possible que par la maîtrise d'une temporalité toujours active dans des contextes et des interactions précises. C'est ce que laissent voir leurs pratiques quotidiennes de vie et leurs constructions narratives biographiques, au travers de ce qui fait mémoire, des bricolages fictionnels et des thématisations particulières qui supportent cette présence à soi et aux autres.

Un chasseur voué à l'échec

J'ai rencontré Louis et ses voisins, comme se nomment les personnes qui partagent son quotidien, sous les ponts de la Seine à la hauteur de Villeneuve-la-Garenne, à l'extrême nord du département des Hauts-de-Seine. Dans un bar, à proximité, on m'avait parlé de "ces clodos qu'habitent sous les ponts". J'avais déjà fait des rencontres sans effort, par exemple avec Jean-Pierre, au centre-ville de Clamart, sur le parvis de la mairie, un espace public qui lui donnait une visibilité sans discrétion. Ici, sur les bords de Villeneuve-la-Garenne (la Seine marque une des limites de cette commune), mes futurs interlocuteurs étaient dissimulés par des plantes et des terrains vagues, et j'ai dû faire naître en moi un esprit de chasseur.

J'ai toujours pensé que la rencontre avec les personnes à la rue ou qui occupent des lieux imprévus dans la ville, faute d'un logement, constitue une expérience singulière : dans un espace urbain où tout semble maîtrisable et reconnaissable, on cherche des pistes, des traces, à la manière d'un chasseur5 à la poursuite de proies invisibles et fuyantes. Cette image de chasseur d'hommes est inquiétante ; elle donne néanmoins une idée assez juste de ce qu'est le travail anthropologique. Le chasseur cherche à interpréter la progression de l'homme à travers les traces qu'il laisse sur son chemin (parfois un chemin purement narratif, parfois seulement esquissé par des actes), des détails qui contiennent une épaisseur significative et permettent de comprendre son comportement et ses prises de décision. Le chasseur et l'homme-butin essayent de sentir, de calculer, d'imaginer comme l'autre, quoique avec des buts différents : le premier cherche à traquer sa proie, cette dernière à lui échapper en avançant. Entre l'anthropologue et son acteur, ce dernier ne cherche pas nécessairement à s'échapper, mais en poursuivant sa propre logique, il dessine un chemin vers un inconnu qui dans un premier temps échappe à l'anthropologue. C'est dans cette poursuite que se créée une relation entre le chasseur et l'homme-proie, entre l'anthropologue et ses interlocuteurs, une relation d'apprentissage mutuel, une sorte de communion jamais aboutie et surtout jamais avouée. Chacun tente alors de penser comme l'autre mais pour agir soi-même, sans jamais devenir l'autre sous peine de rater chacun son but singulier.

C'est dans cette relation qu'ils produisent tous les deux la connaissance de leurs propres actes. La relation de commune humanité qui se noue entre l'anthropologue (le chasseur) et l'acteur (l'homme-proie) est le partage de ce processus de réflexivité intersubjective qui permet en même temps la production d'une connaissance profonde, réciproque. Mais l'anthropologue est un chasseur voué à l'échec. S'il capturait sa cible, s'il la neutralisait, il perdrait ces traces discrètes qui lui permettaient de produire le récit de sa proie à distance - cette distance nécessaire pour comprendre - et d'éviter ainsi cette "boucle étrange" dont parlait Paul Ricoeur, celle qui consiste à prendre le sujet pour objet.

Lorsqu'il rencontre des personnes sans abri, l'image de l'anthropologue chasseur d'hommes prend un relief particulier. Dans leurs parcours et leurs circuits routiniers, les personnes sans abri laissent des traces, plus ou moins perceptibles, de leurs activités quotidiennes, qu'on peut reconnaître assez vite. Mais, ce qu'on identifie rapidement, c'est l'activité humaine universelle : ici, ils ont mangé ; là, ils se sont reposés ; plus loin, ils ont bu... C'est l'humain général qu'on peut repérer et reconnaître. Tout le travail de l'anthropologue consistera, cependant, à affiner son flair pour commencer à découvrir la "trace la plus certaine de l'individualité" [2] [p. 171] et ainsi à dépasser la généralité typologique de chacune de ces traces pour comprendre leurs significations particulières. C'est là que commence le véritable travail de déchiffrage ethnographique.

La rencontre

Dans le bar de Villeneuve-la-Garenne, on m'avait prévenue qu'il fallait traverser des terrains vagues, peu recommandables, pour arriver à la Seine. Le jour où je me suis décidée à descendre vers les bords du fleuve pour rencontrer "ces clodos...", j'ai demandé à Abder, un jeune éducateur en formation, de m'accompagner.

Trois grands chiens de garde se sont approchés. Derrière eux, avançait un homme d'une quarantaine d'années. Il avait les cheveux longs et était bien couvert. C'était Louis. Il nous a invités immédiatement à venir chez lui. Nous descendîmes, suivis par des chiens comme par une escorte. Sincèrement, j'ai eu peur et une grande envie de tout lâcher. Enfin, nous sommes arrivés sous le pont et, là, le paysage a changé. François, assis sur une chaise au bord du fleuve, discutait avec Marie, qui tricotait un pull-over. Bernard réparait un poste de radio. Christelle, la copine de Louis, se maquillait en se regardant dans une petite glace accrochée contre le mur du quai. Cette scène tranquillement domestique se passait au bord de la Seine, quelques mètres avant le commencement du pont. Avec une certaine fierté, renforcée par notre regard étonné, Louis nous a conduits sous le pont pour nous montrer les baraques qu'ils s'étaient construites. Nous n'avions pas fait de véritables présentations. J'avais à peine pu dire que j'étais anthropologue, il ne s'y était pas trop intéressé, pressé de nous montrer son lieu de vie. En marchant, Louis nous raconte sa situation. Il est en fin de droits. Il était informaticien dans une "boîte à Paris". Il est séparé de sa femme, il a deux enfants. Ceux-ci habitent à Villeneuve-la-Garenne dans une HLM. Après avoir quitté sa famille, deux ans auparavant, il est parti à Paris dans le 20e arrondissement. Il n'était pas seul dans cette "nouvelle vie" a-t-il dit, François, un ami d'enfance, l'a toujours suivi : "François a eu toujours besoin de moi, on a fait l'école ensemble. C'est quelqu'un de fragile mais je l'aime bien". De fait, François se comportait avec gentillesse, souriait toujours et manifestait une grande admiration pour Louis. Il acceptait toutes ses propositions et puis il attendait. Sa dépendance envers Louis était totale, leur affection mutuelle aussi.

François a 40 ans. Fils d'ouvriers agricoles6, il a travaillé comme mécanicien pendant quinze ans, il est actuellement en fin de droits. Marie, 40 ans également, a travaillé de 20 ans à 35 ans comme ouvrière dans une filature de textile, suivant ainsi sa mère qui avait été couturière en usine "pendant toute sa vie". Bernard 60 ans, a travaillé comme technicien pendant vingt-cinq ans dans une unité de génie militaire à Metz. Christelle a 45 ans. Fille de paysans, elle a été mariée à un ouvrier de l'usine Renault, un copain de son père, qui la battait. Elle s'est mise à travailler lorsqu'elle a abandonné le foyer conjugal, elle a travaillé alors comme employée d'entretien dans un hôtel. Elle a connu Louis par un ami commun et ils se sont "mis ensemble".

Nous sommes arrivés sous le pont. Cinq baraques-habitations construites par Louis et ses voisins s'étendaient le long du quai, profitant de la protection de l'arche. Louis les a présentées comme des "petits studios". Trois des baraques étaient complètement finies, à la quatrième il manquait, selon Louis, "quelques bricoles à l'intérieur", la cinquième était en chantier et n'avait pas de porte. Louis, connaissant des chineurs et des entrepôts de matériel récupéré des démolitions, veut une vraie porte et pas autre chose : "Ici, on est comme ailleurs, on veut que les choses soient comme il faut, donc je me débrouille pour trouver ce qu'il faut...". Il ouvre une des baraques : un petit salon avec un lit, les murs couverts de lambris en bois, proprement posés, de la moquette, une petite cuisinière à gaz à l'entrée, une table entourée de quatre chaises et une penderie. Dans chacune des habitations il y a l'empreinte de son occupant : dans la baraque de Louis, le couvre-lit est brodé, c'est Christelle qui l'a confectionné. Il y a des étagères avec un service à thé en exposition, une petite bibliothèque dans un coin où sont rangés des livres variés et plusieurs brochures municipales où figurent les services offerts, des jeux de société et quelques petits objets de décoration type bibelots. Les photos des enfants de Louis sont collées au mur à côté du lit, à la hauteur où il pose sa tête pour dormir. Juste à côté, se trouve le petit "studio" de Bernard. Ce dernier est venu presque en courant pour me montrer son habitation. Les espaces sont similaires, la disposition des meubles et de la cuisine aussi. Bernard, plus austère, a quelques photos de sa fille et de son petit-fils, collées sur un carton posé sur une banquette à côté du lit, quelques revues et journaux par terre, une chaise un peu malmenée et une vieille guitare dont il ne sait pas jouer et qui a appartenu à son père : "C'est tout ce que j'ai pu conserver de lui...", m'a-t-il dit avec un ton nostalgique mais calme en même temps. Tout était posé chez lui. J'ai apprécié cet homme dès notre premier contact, mais c'était Louis qui menait la situation et s'érigeait en interlocuteur principal. J'ai continué à l'écouter tout en regardant Bernard qui donnait la parole à Louis comme s'il lui reconnaissait une certaine autorité. Nous avons continué notre parcours, le troisième studio appartenait à François et "de temps en temps à Marie qui vient lui faire de la visite". Le lit est défait, quelques assiettes sont par terre. Louis l'a immédiatement excusé : "Je lui dis qu'il faut toujours ranger, être propre, nous qui sommes à la rue ne pouvons pas nous laisser aller, il faut être rude avec soi-même. C'est ce qui te maintient sur tes gardes, mais François il le sait et il range toujours. Toujours avec un peu de retard mais ce n'est pas trop grave, finalement nous ne sommes pas dans une caserne ici". François, qui s'est approché, acquiesce en disant qu'il n'est pas bon pour les activités ménagères et que c'est grâce à Louis qu'ils sont tous là, plus ou moins protégés. Bernard semble être d'accord avec le commentaire de François. Louis se montre gêné, il n'aime pas qu'on parle de lui, il n'aime pas non plus trop parler de lui. Je continue à regarder le studio de François, et je vois, fixés aux murs, une affiche de Johnny, le chanteur, un éventail espagnol ouvert et trois cartes postales des Pyrénées. Plus tard, j'ai su que François avait une partie de sa famille là-bas... des anciens migrants espagnols venus à cause de la guerre civile espagnole. Louis, en s'apercevant de mon intérêt pour les cartes, me raconte que François ne se sépare jamais d'elles. Lorsqu'ils ont occupé un squat ensemble dans le 20e arrondissement à Paris, il les avait déjà. "Quand je les regarde je me dis : ça n'a pas été toujours mauvais... puis j'oublie. Tout reste là dans la carte postale. Je ne suis plus là et je m'installe là où je me trouve. Je crois que je ne les regarde plus, elles sont là... mais moi je pense autre chose, je ne suis plus là... je pense à maintenant... Elles sont là pour ne pas chercher trop dans ma tête lorsque je veux me souvenir [il rit]. Parfois on croirait tout oublier, oublier qu'on a été comme tout le monde", commente François. Il garde ainsi ces images comme une manière de s'approprier à chaque fois l'espace qu'il occupe, quel qu'il soit. Ces images l'aident à rendre signifiant son espace, à maintenir à chaque fois un de ses points de départ, une référence originelle positive. Elles attestent de son existence sociale et des liens qu'il a eus autrefois. Cependant, ces images ne doivent pas interférer avec aujourd'hui. Chaque espace habité constitue le signe du présent et aura son histoire. Oublier ces images d'origine, c'est rendre possible le présent. Les conserver est pourtant nécessaire pour s'assurer que l'oubli peut à tout moment être brisé, instantanément, sans avoir à trop creuser.

On a continué cette sorte de tour du propriétaire. Je pensais à ce moment-là au paradoxe de ces hommes dits sans domicile qui s'attachent à des espaces, pourtant tellement passagers, par le biais des objets. Ceux-ci constituent le lien avec leur vie, la vie d'un homme "comme tout le monde". Finalement, on ne décore son lieu de vie qu'avec des sentiments, ce concentré d'histoire de soi, d'émotions, d'imagination et de récits des autres et sur les autres. Georges Perec écrit, dans Espèces d'espaces, "le décor... espace fraternel à retrouver7" qui permet d'être "chez soi" même dans les espaces transitoires. L'écrivain se demandait "à partir de quand [un lieu] devient-il vôtre ? Est-ce quand on a utilisé tous les cintres dépareillés de l'armoire-penderie ? Est-ce quand on a punaisé au mur une vieille carte postale ?8...". Les punaises étaient là, les cartes postales, l'affiche de Johnny et les bibelots aussi... S'il y avait là comme l'écho d'une esthétique populaire jaillissant du passé de leurs vies [6][8][9], ceci ne m'a pas tant intéressé que la volonté d'individualisation de l'espace, l'inscription de chacun dans ces habitations qu'ils savaient de durée contingente.

J'étais plongée dans ces méditations sociologiques lorsque Louis, me devinant presque, m'a ramenée à la dure réalité comme pour empêcher que je m'égare dans des pensées romantiques sur leur habitat : "Vous voyez tout ça, et il vous semble que ça marche... il est vrai, on se débrouille et nous faisons comme le reste du monde mais on n'a pas d'électricité, et il fait un froid impressionnant pendant l'hiver. Vous pouvez le constater. Le matin, il fait moins cinq, moins six. Je vous assure, tu dois te lever rapidement tôt le matin pour bouger. Maintenant, on pense que si on fait quelques économies entre nous on pourrait acheter un générateur électrique, mais le problème c'est qu'on ne sait pas combien de temps on pourra rester ici. On est ici depuis le mois d'avril, presque un an. Derrière il y a les dépôts du magasin Printemps et ils disent qu'ils les ont vendus. Peut-être que le nouveau propriétaire va avancer sur le terrain et pour nous c'est très important d'avoir le terrain au-dessus pour faire le tri de la récup.9... Notre vie actuellement dépend de cela."

Être comme tout le monde, aménager, décorer, garder les souvenirs, avoir un lieu... mais leur vie difficile rappelle à l'ordre, elle est toujours là. Le calme agreste du paysage initial des personnes au bord de la Seine lorsque nous étions arrivés et leur volonté d'une appropriation identitaire de l'espace cohabitaient avec l'instabilité de la précarité. Ces hommes singuliers dans des situations particulières arbitrent ce difficile équilibre entre instabilité et fiabilité (celle que leur procure l'installation et le marquage identitaire de l'espace), oscillation permanente où sont bannis les pauvres en général. L'effort pour conserver cet équilibre n'efface pourtant jamais le souvenir que la corde est fragile et que, dans ce balancement, l'instabilité dénuée de toute appropriation identitaire peut l'emporter entièrement.

Nous avons continué la visite. Le quatrième "studio" est occupé par Thierry, absent ce jour-là. La porte était bien fermée avec un cadenas. "Ici chacun est responsable de son studio comme pour toutes les autres choses, donc nous préférons que chacun ferme sa porte lorsqu'il doit partir, moi je dis toujours : les bons comptes font les bons amis... C'est notre principe pour tout ici...", a expliqué Louis. Ce commentaire m'a permis de comprendre leur fonctionnement collectif, surtout de me défaire des tentations explicatives simplifiées en terme de "communauté". J'ai rencontré, pendant toute mon enquête de terrain plusieurs groupes de personnes sans logement partageant un espace et des activités communs. Cependant, l'individualité de chacun était un élément fondamental à préserver, tant par leurs actes que par leurs expressions discursives et d'une manière souvent presque revendicative.

La cinquième habitation n'avait pas encore de locataire, j'ai compris que sa construction était une mesure de prévision et, comme l'a dit Bernard, "Cela peut servir comme débarras. Il faut conserver l'ordre ici, de temps en temps on est visité par la police municipale et nous devons nous montrer propres. En fait on n'est pas différents des autres, mais nous sommes constamment obligés d'être mieux que le reste du monde...". "Se montrer propres", "se montrer convenables" sont les leitmotive des personnes à la rue. Il leur faut connaître la norme, suivre les bonnes manières. Elles ne sont pas forcément dupes. Pour quelques-unes des personnes rencontrées, adhérer à la norme c'est vouloir se différencier d'un acteur symbolique renvoyé au pôle négatif (le clochard, le désocialisé, le marginal, le profiteur), construit par les observateurs extérieurs qui sont aussi des entrepreneurs de morale (travailleurs sociaux, acteurs socio-politiques proches de l'action sociale, acteurs de la sécurité...). Mais c'est aussi appliquer la norme sans avoir décidé de l'observer, comme un assujettissement, comme l'effet d'un pouvoir inscrit durablement dans leurs conduites quotidiennes10.

Le respect explicite des normes répond plus souvent encore à une attitude stratégique des sans-abri. Combien de fois, après avoir noué une relation de confiance et surtout après avoir entendu des justifications de l'importance de faire bien les choses, ai-je entendu mes interlocuteurs conclure sur les bénéfices de la règle dans le regard des autres : "Écoute, nous sommes obligés à être réglo, plus que n'importe qui, pour qu'on ne nous emmerde pas. On ne fait pas plus de mal que les autres, mais on nous voit toujours comme des hors-la-loi, donc on est obligé à faire gaffe tout le temps, un petit écart chez nous, c'est comme si on avait commis le pire de crimes... il faut exagérer tout le temps, faire semblant de ce qu'on est...", m'a commenté Louis avec une clairvoyance sociologique étonnante. Il faut suivre les injonctions normatives et leur donner une visibilité surexposée, dans le récit et dans l'action. S'il peut exister un accord avec la norme des autres habitants, les personnes en situation précaire, forcées souvent de commettre des infractions pour survivre, tirent de cette expérience un apprentissage qui n'est pas un simple discours justificatif mais plutôt une réflexion critique sur leur situation : "Être dans la merde t'oblige à faire des choses dégoûtantes, mais tu apprends aussi que tu ne le ferais jamais si tu n'étais pas obligé à cette merde de vie", m'a dit, un jour, Jean-Claude à Clamart.

Des échanges et des ressources

Louis a voulu compléter l'inventaire de leurs ressources. C'est ainsi que nous sommes partis en cortège vers les terrains du dépôt du magasin Printemps, les chiens toujours derrière nous. Après cinq minutes de marche, nous arrivons sur une esplanade et, là, dans un coin, très bien rangés, il y avait des câbles, des morceaux de métal, des fragments divers de plastique, de fils de fer de différentes tailles, des morceaux de tuyaux. Tout était trié et couvert d'un grand plastique. Louis et François nous expliquent qu'ils ont un arrangement avec les responsables du dépôt. Ils les ont laissé déposer leur matériel de récupération : "Ils ont vu qu'on était des gens bien, et ils ont bien voulu nous aider... et si par hasard nous voyons des mouvements étranges dans les parages ou dans le quartier à côté, nous sommes là pour leur dire... "on surveille". C'est une manière de gagner sa place, d'échanger. C'est comme ça que fonctionnent les choses dans ce monde, n'est-ce pas ?", explique Louis tirant au clair, devant nous, leur relation avec les propriétaires du terrain. Les relations avec autrui, en situation sociale hiérarchique, s'expliquent et se fixent fréquemment en termes d'échange, de contrepartie, de restitution. À chaque fois, dans ces relations hiérarchisées qu'ils connaissent parfaitement (la subordination au patron, l'acceptation de l'aide charitable, la réception du geste du don des habitants), ces personnes ont ressenti la diminution de leur marge de manoeuvre et la sensation de s'installer de plus en plus dans une situation de dette constitutive de leur identité sociale, où il faudra toujours être en train de remercier. "D'accord, on est à la merci de cette situation difficile, on n'a pas beaucoup de choix, il faut qu'on mange quand même, qu'on vive, alors on accepte de l'aide, ce qu'on nous offre, mais il y a des limites... si je peux, je rends toujours la monnaie, tu comprends ? J'aime pas être endetté toute ma vie et que les autres aient du pouvoir sur moi, surtout ceux qui ont de toute manière toujours du pouvoir, les riches, ceux qui ont du fric, oui, les patrons... les hommes politiques aussi...", affirme Louis.

L'idée de s'inscrire dans un échange et non d'être un pur donataire permet à ces personnes de casser, au moins le temps de la rationalisation de l'acte a posteriori, une certaine figure passive qui circule d'elles-mêmes, construite sur l'idée qu'on les "laisse faire", qu'on les traite avec compassion et qu'elles ne s'interrogent pas sur les relations de subordination paternaliste, clientéliste et assistantielle où elles sont inscrites. C'est surtout cette image de passivité que ces personnes veulent contredire. C'est aussi l'image d'une dépendance presque honteuse à l'égard de la société qui les assiste et les domine, qu'elles veulent freiner. Finalement, les mots avisés de Louis ne peuvent que nous rappeler les mots de Marcel Mauss lorsque ce dernier affirme qu'"accepter sans rendre ou sans rendre plus, c'est se subordonner, devenir client et serviteur, devenir petit, choir plus bas (minister)" [7][p. 270].

Le fait d'entrer dans une relation de transaction, et non de simple don, alors même que la relation sociale est inégale, nourrit l'idée d'une certaine indépendance et rend au donataire le pouvoir de contrôler une zone de prise de décision. Cette volonté d'échange signale d'abord puis reconnaît une certaine égalité entre les partenaires de l'échange, fondée sur une commune humanité, celle qui permet la rencontre et l'établissement d'un accord par la "similitude des hommes11". Cependant, ces personnes ne sont pas candides. Elles savent que la relation sociale est objectivement inégalitaire, c'est pourquoi définir les relations sociales en terme d'échange est si important pour elles. Car, dans le même mouvement d'égalisation en-deçà et au-delà de tout statut, en signalant la proximité qui les unit dans la condition humaine, elles rappellent (et se rappellent) la différenciation sociale qui les sépare de "ces riches... ceux qui ont du pouvoir". Le rappel de la différenciation sociale n'est pas ici, pourtant, un message d'opposition ou de confrontation sociale, il signifie plutôt la connaissance que les personnes ont du fonctionnement du social et leurs tentatives de mettre ce savoir au service de leur situation difficile. Écoutons la suite des explications de Louis sur l'idée de la relation d'échange : "Quand tu acceptes de l'aide, tu sais que tu es moins que l'autre donc il ne faut jamais accepter comme ça, il faut proposer quelque chose en échange. Eux, ils s'en foutent, ils n'en ont rien à faire, ils n'ont pas besoin de toi mais en te donnant même si ça peut être avec des bonnes pensées, je veux dire... des bonnes intentions, ils se sentent bien après, tu leur as donné quelque chose, leur satisfaction, leur bonne conscience. Donc, quand tu proposes un échange, tu leur dis que tu peux surveiller leur voiture, les aider dans la décharge des marchandises [pour les commerçants du quartier], tu verras, ils n'acceptent pas facilement parce que tu leur enlèves leur bonne conscience. Parfois ils t'acceptent, mais en te payant, une autre manière de réparer leur bonne conscience. Finalement, ce n'est pas trop mal... l'échange te fait gagner quelque chose et ça parce qu'ils ont les moyens, tu pourras pas faire ceci avec quelqu'un comme toi... Finalement tu te sens mieux parce que tu as obtenu quelque chose et principalement parce que tu as su faire, tu as compris le système. Ce n'est pas que tu as demandé d'être payé, c'est que lui a décidé de te payer...Tout ça tu l'apprends quand tu galères... Tu n'es pas en dehors du système comme beaucoup s'amusent à dire, mais toute cette vie est une lutte pour rester dedans, c'est peut-être ça la différence avec ceux qui sont complètement dedans".

La relation d'échange atteste pour ces personnes de leur appartenance au corps social. Le lien se fait par la mise en contact avec "ceux qui ont du pouvoir", "ceux qui décident". Ceux-ci, pourtant, constituent moins une passerelle pour accéder au monde des "intégrés", qu'un espace relationnel d'apprentissage des rouages et des mécanismes du social pour en tirer des bénéfices et rester "intègres", "... des hommes à part entière... dignes... comme tant d'autres". Il est intéressant de noter que ces personnes sont conscientes de leur situation d'entre-deux. Tout leur discours socio-identitaire se construit à partir d'un usage oscillatoire constant des mots qui désignent le mouvement entre le dedans et le dehors du système, dessinant à son tour l'image de ce que Louis réussit à synthétiser avec clarté comme une lutte pour rester dedans.

Matérialité et dignité : une unité irréductible

Ces explications, celles de Louis comme celles de tant d'autres, laissent apercevoir des sujets qui ont un besoin important d'affirmation de soi dans une vie difficile. La tentation est grande d'analyser cette pratique expressive comme la recherche de la sauvegarde de l'honneur, référence chère aux analystes du social lorsqu'ils réfléchissent sur certaines actions ou expressions des populations subalternes face aux plus "puissants" ou simplement face au regard évaluateur et stigmatisant extérieur12. L'honneur et ses déclinaisons (la fierté, la quête du respect, la recherche de l'autonomie, l'amour- propre, l'estime de soi, la dignité13) sont cependant, de leur point de vue, considérés comme un capital résiduel et compensatoire, auxquels ces personnes font appel comme recours identitaire, pour justifier leur situation de vie disqualifiée et sauver la face. De ce point de vue, l'honneur, chez les pauvres, est ainsi presque réduit à un acte de ressentiment et semble plus être une réponse d'ordre uniquement émotif, comme des réactions "du coeur" éloignées de la raison, afin de restaurer ou de réparer d'une manière imaginaire ou symbolique une identité blessée. Pour certains auteurs, l'honneur des personnes en situation de précarité fait partie de leur dimension "onirique" de la vie (Lanzarini14), ou de leur dimension culturelle (Bourgois15) ou encore d'une "forme de fierté comme riposte aux mille... humiliations..." [8] [p. 298-299]. Sans nier ces diverses significations, ce qui dérange en elles c'est qu'elles sont dissociées de la signification d'utilité sociale contenue dans l'attitude de "l'acteur de l'honneur".

L'origine des expressions et des actes de quête de respect et d'affirmation de soi, chez ces personnes en situation de précarité, est la réponse à des expériences concrètes de leur position subalterne. Ces expériences mènent à une équation complexe où la dignité et l'intérêt matériel vont de pair sans incompatibilité. Ce n'est pas que ces personnes cherchent leur intérêt économique mais aussi leur dignité. L'adverbe aussi est ici équivoque dans la mesure où tout en ajoutant à l'intérêt économique une autre dimension, la dignité, en essayant ainsi de lui donner un autre sens, cet adverbe conserve la différence des deux termes, alors que la dignité et l'intérêt matériel de vie se confondent dans la vie des personnes en situation précaire. La situation socio-économique extrême des personnes à la rue les amène à passer par des expériences limites, qui sont le plus souvent perçues, voire résolument définies, comme transgressant les frontières des valeurs acceptées. À ceci s'ajoutent les histoires de ces personnes rangées, dans leur totalité, du côté négatif du bilan normatif de vie fait par les acteurs de l'action sociale. Dans cette configuration socio-identitaire sombre, l'honneur, l'estime de soi sont corrodés en permanence. C'est pourquoi tout acte réussi qui vise le maintien de soi quotidien le plus matériel et élémentaire rétablit ou aide à apaiser leurs blessures identitaires et ainsi à diminuer leurs effets dévastateurs. Ces actes de survie ne sont pourtant pas réduits à la simple dimension du "faire" se conformant au minimum de l'existence, ils sont le résultat d'une compétence : avoir su comment faire et (se) montrer qu'on est capable de faire. Je me souviens à cet égard des paroles de Jean-Claude à Clamart : "Il faut savoir faire avec les moyens du bord, ça c'est le plus difficile. Quand tu as tout c'est facile, la débrouille c'est la science des pauvres [il rit], il faut réfléchir beaucoup et après faire ce qu'on s'est proposé sinon tu risques de ne pas manger tous les jours... On a le droit de se battre pour la vie et rester dignes comme des hommes à part entière, dignes, comme toi, comme tant d'autres." Effort de vie matériel et dignité, dans une vie limite, ne font qu'un et se nourrissent mutuellement, constituant finalement une unité irréductible.

Il est intéressant de remarquer que la plupart des travailleurs sociaux que j'ai rencontrés dissociaient situation matérielle et dignité. Leurs commentaires explicatifs à propos de la perte de dignité des personnes sans abri revenaient constamment. Cette perte était toujours attribuée à leur processus de "désocialisation", synonyme de perte de repères et de dégradation de soi. "L'indignité", de ce point de vue, apparaît comme le résultat d'un processus interne à ces personnes mêmes. Rares étaient les intervenants sociaux qui s'arrêtaient à réfléchir sur les conditions de vie violentes, dégradantes et indignes dans lesquelles ces personnes sont amenées à vivre tous les jours, dont elles sont conscientes, et auxquelles elles font face dans une lutte quotidienne qui risque pourtant d'être épuisante et complètement destructrice. Cette absence de considération des éléments quotidiens, des conditions de vie extrêmes, montre que ces intervenants sociaux ne peuvent (ne veulent ?) voir les personnes qu'ils ont en face d'eux que comme des entités individualisées, éloignées de toute dynamique socio-historique, celle qui a contribué précisément à créer leurs indignes conditions de vie. De leur point de vue, l'indignité est associée à l'incapacité de la personne à la rue à se reconnaître soi-même et à se valoriser, et non à l'incapacité (ou l'absence de volonté politique) dans laquelle nous sommes d'assumer et simplement de voir les conditions dégradantes de vie que la société elle-même produit et impose aux personnes en souffrance sociale. La réduction de l'indignité à un processus moral interne à l'individu est une claire démonstration de la difficulté de reconnaître la personne comme un sujet historique de part en part. Les dispositifs mis en place ces dernières années dans le monde de l'intervention sociale pour les personnes sans abri (les groupes de parole, les ateliers d'écriture, les activités de sociabilité et de loisirs...), afin de "leur faire récupérer la parole", "de favoriser la rencontre avec soi-même", "de promouvoir la revalorisation personnelle" et ainsi de "récupérer l'estime de soi", constituent des avancées dans la reconnaissance de la dimension personnelle de la souffrance sociale. Cependant, si ces dispositifs ne sont pas accompagnés d'une critique profonde du système social et des conditions matérielles et historiques de vie, causes de leurs souffrances, ils risquent de demeurer des bonnes intentions et, plus grave encore, d'enfermer ces personnes dans une recherche individuelle traumatisante et finalement fictive de la cause intime, personnelle, de leur dévalorisation. Contrairement au but recherché, ces dispositifs finiraient donc par renforcer la perte de l'estime de soi.

Lorsque les personnes que j'ai approchées ont mis en avant leurs activités multiples pour affronter leur vie quotidienne dans des conditions extrêmes, elles mettaient en évidence dans le même mouvement expressif leurs conditions infamantes de vie et la conscience des humiliations et des mépris provoquées par ces conditions. Ce processus vécu et réfléchi peut les affecter et être à l'origine d'un amour-propre blessé, mais il constitue également un processus identitaire de valorisation par le simple fait de ne pas être "dupe" : "On se démerde comme on peut et finalement on arrive à faire ce qu'il faut faire, la preuve c'est qu'on est encore vivant, mais on a bien compris que si on disparaît, si on ne nous voit plus, ça serait une bonne affaire pour la société. Mais ils ne vont pas nous gagner... on l'a bien compris, on n'est pas dupes, on restera, au moins pour les déranger", me disait Jean-Claude, traînant son corps malade et, pour tout dire, presque mourant. Jean-Claude avait un cancer au foie très avancé. Il "habitait" dans une rue de Clamart depuis une quinzaine d'années. Il cherchait un petit studio ou une chambre. Les propositions d'hébergement de la part de l'action sociale étaient toujours orientées vers des structures institutionnelles (asile, hôpital, centre d'hébergement). Jean-Claude n'acceptait pas la collectivisation imposée de ces structures où la singularité des sujets s'étouffe, noyée dans l'anonymisation institutionnelle. La sauvegarde identitaire constituait son combat quotidien, preuve de son être dans le monde malgré la mise en péril de son existence entière. C'est le débat quotidien dans une vie limite ou les options sont généralement extrêmes.

Bibliographie

    [1] Castel Robert, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995.
    [2] Ginzburg Carlo, "Traces. Racines d'un BiblioItemdigme indiciaire" in Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Paris, Flammarion, 1989.
    [3] Girola Claudia, "Rencontrer des personnes sans abri. Une anthropologie réflexive", Politix (L'exclusion. Construction, usages, épreuves), 1996, n° 34.
    [4] Girola Claudia, "SDF à Nanterre : des hommes ni d'ici ni d'ailleurs. Chronique d'une construction discursive de l'extraterritorialité", in Gotman Anne (dir.), Villes et Hospitalité. Les municipalités et leurs "étrangers", Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2004.
    [5] Girola Claudia, "Le temps et l'espace, deux termes indissociables pour la compréhension des pratiques identitaires des personnes sans abri", in Ballet Danielle, Les SDF. Visibles, proches, citoyens, Paris, Puf, 2005.
    [6] Hoggart Richard, La culture du pauvre, Paris, Minuit, 1970.
    [7] Mauss Marcel, Sociologie et anthropologie, Paris, Puf, 1966.
    [8] Schwartz Olivier, Le Monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, Paris, Puf, 1990.
    [9] Verret Michel, L'Espace ouvrier, Paris, Armand Colin, 1979.

(1) L'absence de domicile, c'est-à-dire aussi d'adresse postale et fiscale, pose d'abord un problème de statut juridique et d'identification des personnes par l'État : sans domicile, pas de commune de résidence, dont dépendent en partie les droits civiques (droit de vote) et sociaux (une partie des politiques d'assistance s'élabore à l'échelle communale).

(2) Les chifres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

(3) Les personnes catégorisées SDF ne pouvant pas faire la preuve d'une domiciliation communale sont rattachées administrativement à l'État.

(4) "... négatif parce qu'il se décline en terme de manques - manque de considération, manque de sécurité, manque des biens assurés et de liens stables". [1] [p. 465]. Pour la notion de personne, voir Marcel Mauss, "Une catégorie de l'esprit humain : la notion de personne, celle de "moi"" [7].

(5) Carlo Ginzburg cherchant à expliquer les racines du paradigme indiciaire né à la fin du XIXe siècle et à montrer son utilité pour sortir les sciences humaines de l'opposition "stérile entre "rationalisme" et "irrationalisme"" écrit : "Le chasseur aurait été le premier à "raconter une histoire" parce qu'il était le seul capable de lire, dans les traces muettes (sinon imperceptibles) laissées par sa proie, une série cohérente d'événements" [2] [p. 149].

(6) L'origine ouvrière des parents l'emporte largement parmi les personnes que j'ai rencontrées. De plus, mes interlocuteurs ont connu le travail ouvrier de façon prolongée (soudeurs, ajusteurs, opérateurs...), et ils s'y identifient au point de le désigner comme leur véritable identité professionnelle.

(7) Perec Georges, Espèces d'espaces, Paris, Galilée, 1974, p. 104.

(8) Perec Georges, op. cit., cité in Deniot Joëlle, Ethnologie du décor en milieu ouvrier. Le bel ordinaire. Paris, L'Harmattan, 1995, p.133.

(9) La récupération du matériel de démolition est une des activités que les personnes rencontrées réalisent assez couramment pour leur survie quotidienne. Une fois qu'elles ont fait le ramassage et le tri du matériel, elles le vendent à une première filière de récupérateurs.

(10) Ce type de rapport aux normes sociales n'a rien de spécifique ; on pourrait le décrire comme habitus (Pierre Bourdieu), comme auto-contrainte (Norbert Elias), comme discipline (Michel Foucault). Le processus de différenciation vis-à-vis d'un pôle négatif n'est pas non plus spécifique : il a été décrit par Gérard Althabe pour les quartiers urbains populaires.

(11) Tocqueville, cité in Vidal Dominique La Politique au quartier. Rapports sociaux et citoyenneté à Recife. Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 1998, p. 85.

(12) [6][8] ; Lepoutre David, Coeur de banlieue. Codes, rites et langages, Paris, Odile Jacob, 2001 ; Lanzarini Corinne, Un autre monde. Situations extrêmes et tactiques de survie des sous-prolétaires à la rue, Thèse de doctorat de sociologie, université Paris-8, 1998.

(13) Le terme "dignité" est utilisé constamment par les personnes "à la rue" pour se référer au respect à soi et au respect et à la considération qu'ils méritent en tant qu'êtres humains.

(14) Lanzarini Corinne, op.cit., 1998.

(15) Bourgois Philippe, En quête de respect. Le crack à New York, Paris, Seuil, 2001.

Idées, n°143, page 24 (03/2006)

IDEES - "Toute cette vie est une lutte pour rester dedans"