Dossier : L'approche ethnographique

Le "clochard", un homme "sans"?

Emmanuel Soutrenon, Laboratoire de sciences sociales de l'ENS de Paris/Centre de sociologie européenne (ENS-EHESS) (75)

Figure archétypique du paysage contemporain de "l'exclusion", le "clochard" (ou "grand désocialisé") est très communément présenté comme un être "sans", et absolument "sans" : sans attaches, sans repères, sans valeurs ; sans conscience du temps, de l'espace ni de son propre corps. Les travaux particulièrement retentissants de l'anthropologue psychanalyste Patrick Declerck prétendent aujourd'hui conférer à cette représentation une assise anthropologhique. Mais du fait des postures d'enquête et d'analyse adoptées, et bien qu'ils en arborent les marqueurs les plus traditionnels de la démarche ethnographique (présence personnelle et de longue durée du chercheur dans un milieu de prime abord "exotique"), ces travaux s'interdisent d'accéder à la densité, à la diversité et à l'épaisseur sociale de la vie des personnes dont ils traitent.

En usage depuis la fin du XIXe siècle [4] [p. 24]1, le mot "clochard" désigne aujourd'hui communément les plus stigmatisés des individus vivant "à la rue" : ceux qui sont ou sont perçus comme les plus sales, les plus alcoolisés, les plus abîmés, les moins "réinsérables"... Une tradition désormais bien établie tend à voir ces "clochards" (de plus en plus souvent qualifiés de "grands désocialisés") comme des "hommes sans". dans les années 1950 déjà, le psychosociologue Alexandre Vexliard présente les plus "désocialisés" d'entre eux comme "[des] homme[s] sans besoins, dans un univers sans valeurs"2. Leur "maladie [est] de ne pas avoir de représentation de soi, d'être des gens sans corps et sans psychisme" [5] [ p. 209-210] ; ils ont "perdu la plupart de [leurs] repères sociaux (individuels, collectifs, relationnels, spatio-temporels)" [8] [p. 162] ; ils "n'ont plus conscience de leur moi [...] et ne savent plus évoluer dans le temps ni dans l'espace" [12] [p. 149] renchérissent en choeur, quatre décennies plus tard, nombre d'acteurs de premier plan du secteur de "l'urgence sociale". Cette vision se retrouve également dans diverses enquêtes journalistiques : celle qu'Hubert Prolongeau fait paraître en 1993 sur sa plongée incognito dans le milieu des SDF parisiens rencontre un écho important ; elle donne à voir des individus "à qui il ne reste que l'instinct d'une survie de plus en plus animale" [9] [p. 206], vivant "sous anesthésie générale", dans "un milieu amorphe, sans rite, sans culture, sans mode de vie, sinon quelques rendez-vous obligés et communs" [9] [p. 11].

C'est donc une représentation fort commune et largement médiatisée que l'anthropologue psychanalyste Patrick Declerck réaffirme dans son livre Les Naufragés. Avec les clochards de Paris, paru en 2001 dans la prestigieuse collection "Terre humaine" (Plon), lorsqu'il décrit le "clochard" comme un "homme sans paroles, sans histoire et sans traces" [...] "sans passé, sans avenir etsans projet", et même comme un quelqu'un qui "n'a jamais pu se réconcilier avec ce que Kant a appelé les catégories du jugement : le temps, l'espace et la causalité, qui sont les conditions de possibilité de la pensée et de l'existence dans le monde" [3] [ p. 16, 301, 316]. Si banale soit-elle devenue, l'affirmation est cette fois-ci portée à la hauteur d'un constat anthropologique : l'auteur a soutenu le manuscrit des Naufragés sous la forme d'une thèse d'anthropologie ; il dit s'y être efforcé de poser "la question de la nature humaine" et "d'explorer les limites de l'humanité" [3] [p. 11]. De fait, tous les marqueurs habituels de la démarche ethnographique sont là : "exotisme" incontestable de l'objet ; longue (et même très longue) durée (l'auteur a "passé un peu plus de quinze ans à [s']intéresser aux clochards de Paris" - dont quatre années "en tant qu'ethnographe, assistant de recherche à la Maison des sciences de l'homme") [3] [p. 11] ; travail d'observation (incognito, commeH. Prolongeau, mais pas seulement) ; réalisation d'entretiens (on le verra, très nombreux) ; implication personnelle du chercheur, enfin, qui explique être ressorti "un peu brûlé", "contaminé" de ce qui s'est "révélé être une manière de voyage initiatique" [3] [p. 15-16]. L'accueil médiatique dithyrambique réservé à l'ouvrage, son important succès éditorial, son retentissement considérable dans l'univers de la "lutte contre l'exclusion" et plus largement dans le débat public, ainsi que l'usage qui en est fait couramment dans l'enseignement, me conduise à interroger ici les conditions dans lesquelles les thèses qu'il défend sur le "clochard" ont été produites3. Tant en ce qui concerne les entretiens que les observations réalisés, je montrerai que le type de relations d'enquête instauré et la posture d'analyse adoptée interdisent à Patrick Declerck d'accéder à la densité, à la diversité et à l'épaisseur sociale de la vie des personnes dont il traite.

"Entre 1 500 et 2 000 entretiens"

Tel est le nombre d'entretiens réalisés par Patrick Declerck au cours des années qu'il a passées "avec les clochards de Paris". Au regard des normes usuelles de l'enquête de terrain, même de très longue durée, ces chiffres sont faramineux ; à elle seule, l'approximation à cinq cents unités près laisse interrogatif. Mais de quel type d'entretiens s'agit-il ici au juste ? Et qu'ont bien pu apprendre lesdits entretiens à leur auteur ?

Ethnographie trophée, ethnographie levier

La distance (culturelle, géographique, sociale...) séparant (au moins) initialement le chercheur de l'objet étudié, la longue durée de l'investigation et l'implication personnelle de ce même chercheur sur "son" terrain sont les trois caractéristiques les plus communément et immédiatement associées à la démarche ethnographique. Si déterminantes soient-elles, ces caractéristiques ne doivent pas être fétichisées.

On sait tout d'abord qu'elles peuvent prendre des formes variables. On peut ainsi décider de regarder le proche comme lointain, par exemple lorsqu'on enquête dans l'un des ses propres milieux d'appartenance (présente ou passée). La durée de l'enquête peut être fractionnée ou modulée ; avec ses phases de découverte, d'accélération, de routine, de sur-place ou de retour en arrière, elle n'est jamais homogène. Enfin, d'une enquête à l'autre, et souvent au cours de la même enquête, l'implication personnelle peut trouver à se réaliser dans une multitude de positions différentes - de l'enquête "à couvert" à l'enquête avec statut "officiel" d'ethnographe, en passant par l'enquête menée en tant que "familier"...

Par ailleurs et surtout, et bien qu'elles soient fréquemment agitées comme autant de trophées, la distance, la durée et l'implication personnelle ne sauraient nullement être à elles seules et par elles-mêmes garantes d'une progression du savoir. Elles ne valent que pour autant que les effets qu'elles produisent dans le cours de relation d'enquête sont utilisés par l'ethnographe comme des leviers de (re)connaissance, aussi bien pratique qu'intellectuelle, des sentiments, croyances, aspirations, savoirs et pratiques des personnes étudiées, bref, des formes prises par leur intentionnalité. Cette exploitation critique et réflexive des effets de la distance, de la durée et de l'implication de soi n'étant peut-être jamais aussi exigible du chercheur que lorsque ceux qu'il étudie vivent dans des conditions proches de la négation sociale.

Claudia Girola et Emmanuel Soutrenon

Une foisonnante "récolte"

Dans son livre, Patrick Declerck fait remonter le début de son enquête ethnographique à l'année 1982. Son mémoire de DEA soutenu en 1983 permet d'apprendre comment il a alors concrètement procédé [2]. Son projet de départ était de "conduire des interviews, de récolter des récits de vie, et enfin de soumettre une partie de [s]es interlocuteurs à une batterie de tests psychologiques (intelligence, Rorschach, TAT, etc.)". Afin d'y parvenir, "l'approche à suivre" lui a d'abord semblé êtrede "passer beaucoup de tempsen compagnie des clochards afinde gagner progressivement leur confiance et développer, à la longue, des relations amicales avec eux". Mais, précise-t-il rapidement, "ce fut un fiasco" : "les choses allaient mal, mes tentatives d'observation participante échouaient. Ma présence agaçait les clochards. Ils m'évitaient et refusaient pour la plupart de se laisser interviewer. Réciproquement, leur rejet, leur présence et leurs manières me poussaient, tel une espèce d'Hamlet furieux, à monologuer vertement dans mon enregistreur. [...] L'étude me filait entre les doigts. J'allais vers un échec." [3] [p. 17-20].

D'où "un changement de méthode" : "au lieu de tenter la lente mise en place de relations de travail à partir de liens affectifs, j'ai décidé de faire l'inverse et d'instaurer, de prime abord, des relations de travail rigoureuses." Rigoureuses et rémunérées : "J'ai commencé, expose-t-il, par me promener dans le métro avec un enregistreur. J'abordais les clochards que je croisais, leur expliquais mon travail et leur offrais de l'argent en contrepartie de leur participation. Je pouvais soit les interviewer immédiatement, soit leur donner rendez-vous. Pour attirer la clientèle, j'ai commencé par offrir 50 francs pour une heure d'interview et 100 francs pour une séance de tests (environ deux heures)." On apprend ensuite que "malgré ces tarifs, les refus étaient nombreux au début", et que les rencontres n'allèrent pas sans difficultés : "beaucoup avaient honte et me disaient ne pas vouloir "remuer tout ça" [...] Plusieurs de ceux qui avaient accepté de se faire interviewer se sont avérés littéralement incapables de verbaliser quoi que ce soit. [...] Des sujets accessibles qui ont accepté de travailler, plusieurs se sont montrés très méfiants. Trouvant déjà désagréable de se rappeler le passé et de parler du présent, certains ont été effrayés par les tests qui, anxiogènes, leur devenaient insupportables. D'autres encore travaillaient, mais de mauvaise volonté et il fallait leur arracher les informations une à une"4. Cependant, poursuit Patrick Declerck, "à partir de cette relation quasi commerciale [...], les choses ont évolué rapidement. D'abord la rumeur s'est répandue : le travail n'était pas si désagréable et le salaire était intéressant. Très vite des informateurs m'en ont amené d'autres. Je donnais des rendez-vous. Pour retrouver les gens, je les interviewais avant qu'ils prennent à Châtelet le bus pour Nanterre5, ou j'allais les chercher le lendemain matin. [...]. Devenu un personnage familier, j'ai eu tellement de volontaires que j'ai dû en refuser. J'ai même dû baisser mes tarifs, en passant de 50 et 100 francs à 20 et 50 francs respectivement pour une interview et une séance de tests" [3] [p. 74-79].

Il n'est plus directement question de ces tests dans le livre, bien qu'ils aient assurément compté dans l'élaboration du diagnostic de "désocialisation" que porte Patrick Declerck sur les "clochards"6. L'ouvrage ne permet pas non plus de savoir combien d'entretiens ont été réalisés contre rémunération au cours de l'enquête ethnographique7. Il indique toutefois clairement deux autres positions à partir desquelles l'auteur a conduit des entretiens avec des "clochards" : celle, de 1986 à 1987, de "psychanalyste à la Mission France de Médecins du Monde, où [il créa] la première consultation d'écoute spécifiquement réservée à cette population en France", puis, celle, de 1988 à 1997, de "consultant au Centre d'accueil et de soins hospitaliers de Nanterre" [3] [p. 11], connu dans l'espace parisien sous le nom de Maison de Nanterre. Si l'auteur reste muet sur les conditions de recrutement de sa "clientèle" dans cette seconde institution, on sait que des hébergés pouvaient lui être adressés par les services (notamment sociaux) de la Maison.

Que dire, du point de vue des sciences sociales, des conditions dans lesquelles ces entretiens ont été conduits et de la manière dont ils sont exploités dans Les Naufragés ? Et, en premier lieu, que dire de la définition du cadre dans lequel se sont déroulés ces entretiens ?

Des situations de parole fort embrouillées

Quiconque a fait des entretiens dans le cadre d'une recherche de sciences sociales a pu observer que, souvent, "les enquêtés ont tendance à [assimiler l'entretien] à des pratiques qui leur sont plus familières : sondage, questionnaire, entretien d'embauche, entretien d'évaluation, "témoignage" de police ou judiciaire" [1] [p. 189]. Il n'en n'est que plus nécessaire, pour le chercheur, de "cadrer" (et souvent de recadrer) la situation d'enquête, en s'efforçant, autant que faire se peut, de désamorcer ou de dissiper les malentendus qui peuvent s'y nouer avec les personnes interrogées. Tant pour des raisons déontologiques que pour éviter des discours préconstruits, il s'agit de faire en sorte que la situation d'entretien soit le plus clairement possible définie, aux yeux de l'enquêteur comme de l'enquêté, comme visant à la production d'un savoir, et non comme visant à permettre à l'enquêté d'aller mieux, d'accéder à des prestations ou encore d'obtenir une rétribution monétaire en échange de sa bonne volonté. Il s'agit aussi de faire comprendre qu'aucune dimension de la vie sociale de l'enquêté n'est a priori exclue de l'investigation.

Comment les diverses situations d'entretien évoquées par Patrick Declerck se caractérisent-elles sous ce rapport ? Le référent psychanalytique, parfois doublé d'une logique thérapeutique, y est omniprésent. C'est bien entendu le cas à la consultation d'écoute de Médecins du Monde et à la Maison de Nanterre, où l'auteur est officiellement identifié comme psychanalyste. Mais, dès son DEA (au cours de la phase d'enquête revendiquée comme ethnographique, donc), Patrick Declerck explique avoir "compt[é] sur le transfert" pour mettre en place des rapports personnels avec ses enquêtés ; il parle alors d'entretiens menés dans "une situation quasi-analytique", avec des enquêtés se plaçant dans "un rapport quasi-thérapeutique" [2] [p. 74, 81-83]. Un second référent pèse inévitablement dans maintes situations d'entretiens évoquées : celui du travail social, dont, la plupart du temps, les sans-abri ont - ou ont eu - une expérience nourrie, et que des cadres institutionnels comme la consultation de Médecins du monde ou la Maison de Nanterre ne peuvent que réactiver. Sur ce point, Patrick Declerck note dans son livre - mais sans en tirer les conséquences dans son analyse - qu'après une dizaine d'entretiens avec un patient de la Maison de Nanterre, celui-ci lui a demandé s'il était bien l'assistant social. Parmi les autres référents identifiables, certaines expressions utilisées par l'auteur pour décrire ses premiers entretiens ("il fallait leur arracher les informations une à une") rappellent l'interrogatoire scolaire ou policier ; d'autres évoquent de façon pleinement assumée une relation "quasi-commerciale".

Au-delà des problèmes de déontologie que posent cette profusion et ce brouillage de ces cadres de référence (il ne va pas de soi d'exploiter à des fins de publication des propos tenus par des personnes dont tout laisse penser qu'elles ne pouvaient le plus souvent pas se douter qu'un pareil traitement pourrait leur être appliqué), c'est la nature même des connaissances produites dans ces conditions qui se trouve biaisée. Le poids des référents psychanalytique et assistantiel, notamment, concourt à ce que les propos tenus se coulent dans le moule de ce que Patrick Declerck identifie lui-même comme des "récits du malheur" [3] [p. 297], et plus précisément encore comme des "récits du malheur" remontant à la configuration familiale de la prime enfance. Par ailleurs, l'objectif de production de connaissance n'étant visiblement pas clairement posé ni explicité, les situations d'entretien décrites s'avèrent peu propices à l'exploration systématique de ce qui intéresse ordinairement le chercheur en sciences sociales : les modes d'inscription (activités, trajectoires, formes d'appartenance,...) des personnes enquêtées dans le monde qui les environne, ainsi que le rapport subjectivement entretenu par ces personnes à leur environnement et à leur propre existence sociale.

Des propos décontextualisés

Ces limites sont renforcées par une deuxième caractéristique majeurede la démarche de l'auteur, dans laquelle les situations d'entretien sont presque toujours coupées du reste de la vie sociale des personnes interrogées. On remarque qu'on est là à l'opposé de la pratique défendue par exemple par Stéphane Beaud et Florence Weber, pour qui les "entretiens ethnographiques [...] ne sont pas "isolés" ni autonomisés de la situation d'enquête" : ils "prennent place et sens dans un contexte dont [il ne faut pas négliger] la dimension historique et locale", ils "s'appuient sur des observations préalables et, en retour, guident les observations à venir" [1] [p. 176-184].

C'est en effet un tout autre modèle d'entretien que privilégie Patrick Declerck : celui fondé sur l'usage du transfert - qu'on sait classiquement conçu, dans une optique freudienne, "comme une reviviscence inconsciente d'événements vécus où le thérapeute prend la place d'un des participants"8. Pour autant que de telles logiques soient effectivement à l'oeuvre dans les interactions de face-à-face entre Patrick Declerck et ceux qu'il traite en patients, ce supposé "transfert" ne saurait garantir à lui seul l'exploration, dans toute leur diversité, des modes de relation au monde et aux autres des personnes qui (lui) parlent. Surtout, ce mode d'interaction, inscrit dans une situation proche du hors-jeu social, ne permet quasiment jamais de mettre en rapport les propos avec les pratiques, positions et trajectoires sociales effectives de ceux qui les tiennent. Reconnaître que des logiques d'ordre transférentiel peuvent être à l'oeuvre dans un entretien sociologique ne signifie ainsi ni qu'elles doivent nécessairement être recherchées ou encouragées (le "cadrage" de la situation d'entretien exige même souvent le contraire) ni qu'on puisse s'en satisfaire pour produire des connaissances.

Une posture non compréhensive

On pourra objecter que, même dans les conditions qui viennent d'être présentées, des informations utiles à la compréhension de la vie des "clochards" peuvent percer. Mais cette compréhension - au sens weberien du terme - n'est possible que si le chercheur prend ses enquêtés au sérieux. Les prendre au sérieux, ce n'est certes pas prendre tout ce qu'ils disent "pour argent comptant", mais c'est se contraindre à prêter à attention au sens qu'ils donnent à ce qu'ils font, vivent, pensent ou disent9. C'est une tout autre posture qu'adopte Patrick Declerck, ici proche d'une anthropologie psychanalytique faisant "comme si les gens ne se parlaient pas d'abord entre eux pour se dire quelque chose mais s'adressaient, sans le savoir, à un observateur caché, investi du pouvoir de donner un tout autre sens à leur propos que celui qu'ils croient y mettre"10. Et ce n'est pas en ramenant l'ensemble de ce qui se joue entre l'auteur et ceux qui lui parlent à des mécanismes transférentiels et contre-transférentiels que les discours recueillis peuvent se voir dotés d'une consistance autre que celle du "fantasme", du "délire" ou de la "projection". Ainsi, lors même que Patrick Declerck dispose d'informations permettant de contextualiser un acte, ces informations sont totalement négligées, évacuées au profit d'un interrogation "directe" du fonctionnement de l'inconscient du "sujet" (supposé, quand il s'agit d'un individu "désocialisé", "recherche[r] et organiser le pire" [3] [p. 294]). L'auteur évoque par exemple, dans son livre, le cas d'un hébergé de la Maison de Nanterre qui un jour a donné un coup de couteau à l'un de ses compagnons d'infortune. Alors que le journal intime dans lequel cet hébergé décrit la scène livrede nombreux éléments permettant d'interpréter sociologiquementce geste, consécutif à une scène d'humiliation publique, comme une tentative de ne pas "perdre la face", Patrick Declerck préfère y voir "un acte sans raison claire", produit du "surgissement imbécile, parce que aveugle et absurde, de la pulsion agressive et destructrice" du narrateur [3] [p. 214-216].

"5 000 consultations de médecine" et "des nuits difficiles"

Au suivant ! La logique du défilé

5 000 : c'est le nombre de consultations auxquelles Patrick Declerck a assisté parmi les 51 000 qu'a données le docteur Patrick Henry à "environ 10 000 patients" passés au Chapsa (Centre d'hébergement et d'accueil des personnes sans-abri) de Nanterre entre 1984 et 1992, au rythme de "50 malades environ examinés par jour" entre 1988 et 1992 [3] [p. 172].

Ces chiffres nous renseignent sur le cadre dans lequel Patrick Declerck a effectué une majeure partie de son travail d'observation : celui de l'intervention dite "d'urgence" auprès des sans-abri, au sujet duquel il écrit qu'"on n'[y] traite les choses et les gens que [...] par coupe. Notre regard, un moment, les fait sortir de l'ombre, de la masse. Mais ce regard est stroboscopique. Aussi n'existent-ils que dans l'instant" [4][3][p. 77]. Plus précisément, c'est dans le domaine de l'urgence sociale médicale que se situent les consultations étudiées, domaine dans lequel les sans-abri se présentent avant tout comme des corps - corps à soigner, soulager ou préserver... Or, la manière dont Patrick Declerck rend compte des observations réalisées dans ce cadre singulier montre à quel point celui-ci les a biaisées. Ainsi est-ce sous la forme d'une "cohorte" que Patrick Declerck se rappelle, et choisit de présenter, "tous ceux qu['il a] connus, croisés", "le temps d'un mot, d'un pansement, d'un comprimé que l'on donne parce qu'il faut bien donner quelque chose". "Cohorte" de "morts-vivants" [3] [p. 80] dont il ne retient que ce qui fait le plus immédiatement saillance à son regard : leurs infirmités, difformités ou atteintes en tout genre, souvent décrites avec la froide précision du vocabulaire médicale et leur apparente insanité.

Effet de masse, impressions premières et vérités derniéres

Restent les observations réalisées par l'auteur incognito, lorsque, grimé en clochard, à une dizaine de reprises, il s'est mêlé aux sans-abri conduits en bus à Nanterre pour y passer la nuit. À l'opposé des effets d'atomisation produits par la logique du "défilé", c'est cette fois sous la forme d'une masse indistincte que nous sont donnés à voir des "clochards" systématiquement noyés, dans les descriptions de l'auteur, dans un grand bain organique où l'insalubre le dispute au putrescent. Dans ces situations d'observation, nulle interaction personnalisée entre Patrick Declerck et ceux qui l'entourent. Aux antipodes d'entretiens que l'auteur qualifiait d'"hémorragiques" [3] [p. 298], ces situations sont quasi muettes, les propos échangés, entre "clochards" ou avec l'enquêteur, n'allant guère au-delà des grognements.

C'est le sentiment d'être plongé au coeur même du "désordre, du chaos, du néant" [3] [p. 14] que Patrick Declerck entend nous faire partager dans ces descriptions. Ainsi, s'il a selon lui réussi à ""pénétrer" le milieu, à [s]'y faire accepter, à en surmonter les barrières" avec une surprenante facilité ("un vieux pull, quelques mots échangés assis sur un banc du métro, et c'était chose faite. Accepté. Vieux de la vieille. Copain comme cochon. Parfaitement indifférencié"), c'est, explique-t-il, parce que "ce monde est celui du néant et le néant n'a pas de porte. Il n'en a pas besoin. Il ne craint rien, ni personne. Il n'a rien à perdre. Alors qui étais-je ? Ethnologue ? Menteur ? Psychanalyste ? Voyeur ? Voyou ? Tout le monde s'en foutait" [3] [p. 30].

Se retrouver dans une situation dans laquelle on ne comprend rien est assurément une situation ethnographique très banale - "exemplaire" précise même un peu ironiquement Philippe Descola11. Mais c'est une chose de ne rien comprendre à ce qui se joue en pénétrant dans un univers où l'on n'a pas ses habitudes, c'en est une autre de décréter péremptoirement cet univers incompréhensible. Rien n'autorise par exemple Patrick Declerck à conclure, à partir de l'indifférence dans laquelle l'ont manifestement tenu les clochards lorsqu'il était parmi eux, qu'il avait alors su "surmonter [leurs] barrières" et qu'il n'existe pas, dans ce monde, des formes de différenciation entre les personnes.

Les pièges du regard exotisant

"Ne pas croire qu'on sait parce qu'on a vu", écrivait lapidairement Marcel Mauss12. Contre l'illusion portant à prendre "le donné" tel qu'il se donne, même quand on pu le "voir" ou mieux encore le "vivre", il faut donc réaffirmer ici, au risque de la banalité, que l'on ne saisit du réel que ce que l'on s'est donné les moyens d'en saisir. Et en tout cas que l'on ne saurait avoir accès à ce que l'on s'est empêché de saisir. À cet égard, force est de constater que les situations privilégiées par Patrick Declerck pour écouter et observer les "clochards", le type de rapports instauré avec eux dans ces situations et la posture non compréhensive qu'il adopte très généralement vis-à-vis de leurs manières de ressentir, de penser ou d'agir, l'amènent nécessairement à reconduire la vision superficielle déniant au "clochard" toute inscription personnelle dans le monde social et toute capacité à s'y inscrire.

Payer de sa personne en vivant dans sa chair les effets de la distance, accumuler, sur la durée, observations et entretiens ne sauraient suffireà faire progresser le savoir sur "l'autre" ; seule une posture attentive à saisir les manifestations concrètes de son intentionnalité et à en cerner la diversité des points d'application est à même d'arracher l'observateur aux pièges du regard "exotisant"13. Que pareil programme de recherche ne soit pas chose aisée à mettre en oeuvre est une évidence. Qu'il soit impossible à mener dans un milieu comme celui étudié par Patrick Declerck, c'est ce que démentent les plus précieux travaux ethnographiques sur les personnes à la rue, ceux, par exemple, menés à partir de prémisses théoriques différents, de David A. Snow et Léon Anderson à Détroit [10], de Patrick Gaboriau à Paris [5] ou de Claudia Girola dans la proche banlieue parisienne14.

Bibliographie

    [1] Beaud Stéphane, Weber Florence, Guide de l'enquête de terrain (1997), Paris, La Découverte, 1998.
    [2] Declerck Patrick, Ethnographie des marginaux vivant dans le métro parisien, mémoire pour le DEA d'anthropologie, Paris, EHESS, 1983.
    [3] Declerck Patrick, Les Naufragés. Avec les clochards de Paris, Paris, Plon, 2001.
    [4] Emmanuelli Xavier, "Le corps des exclus", entretien conduit par P. Bouretz et M. Tsikounas, Sociétés & Représentations, avril 1996.
    [5] Gaboriau Patrick, SDF à la Belle Époque. L'univers des mendiants vagabonds au tournant des XIXe et XXe siècles, Paris, Desclée de Brouwer, 1998.
    [6] Gaboriau Patrick, Clochard. L'univers d'un groupe de sans-abri parisiens, Paris, Julliard, 1993.
    [7] Girola Claudia, "Rencontrer des personnes sans-abri. Une anthropologie réflexive", Politix, second semestre 1996, n° 34, p. 87-9.
    [8] Henry Patrick, Borde Marie-Pierre, La Vie pour rien, Paris, Laffont, 1997.
    [9] Prolongueau Hubert, Sans domicile fixe, Paris, Hachette, 1993.
    [10] Snow David, Anderson Leon, "Identity Work Among the Homeless : the Verbal Construction and Avowal of Personal Identities", American Journal of Sociology, 92 (6), 1987, p. 1336-1371.
    [11] Soutrenon Emmanuel, "Offrons-leur l'asile ! Critique d'une représentation des clochards en "naufragés"", Actes de la recherche en sciences sociales, septembre 2005, n° 159, p. 89-115.
    [12] Versini Dominique, La Survie n'est pas la vie, Paris, Calmann-Lévy, 1998.
    [13] Vexliard Alexandre, Le Clochard. Étude de psychologie sociale (1957), Paris, Desclée de Brouwer, 1998.

(1) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

(2) Voir Vexliard Alexandre, "Les clochards : le "seuil" de résistance à la désocialisation", L'Évolution psychiatrique, 1951, 1, p. 146 et 150, cité dans Mucchielli Laurent, "Clochards et sans-abri : actualité de l'oeuvre d'Alexandre Vexliard", Revue française de sociologie, 1998, 39 (1), p. 115. Voir également [13].

(3) Pour plus de précisions, voir [11] où sont examinés plus largement les enjeux politiques et savants de ces thèses.

(4) "Les tests utilisés étaient surtout projectifs : Rorschach, TAT, peintures du doigt, village de Mucchielli. Comme il est nécessaire d'en interpréter les résultats à la lumière d'une mesure de l'intelligence du sujet, nous avions besoin d'un test de QI. Notre choix s'est porté sur un test non verbal utilisé par la RATP à des fins de recrutement" [3] [p. 77].

(5) . Il s'agit de bus spéciaux de la Préfecture de police et de la RATP recherchant des sans-abri dans Paris pour les conduire pour la nuit à la Maison de Nanterre.

(6) . Voir notamment ses analyses de peintures au doigt présentées dans Declerck Patrick, "La maison, le clochard et l'utérus", in Ferrand-Bechmann Dan (dir.), Pauvres et mal-logés, Paris, L'Harmattan, 1990, où l'auteur défend l'idée d'une "spécificité clinique de la clochardisation" sur laquelle il revient longuement dans Les Naufragés.

(7) . Le DEA recense, en 1983, "une dizaine de personnes [...] testées, une vingtaine [...] interviewées et une cinquantaine [ayant] été l'objet de contacts informels" [2] [p. 78].

(8) . Voir Ellenberger Henri F., Histoire de la découverte de l'inconscient (1970), Paris, Fayard, 1994, p. 554-556.

(9) . Voir les diverses contributions rassembléesdans "L'usage anthropologiquedu principe de charité" (dir. Isabelle Delpa), Philosophia Scientiae, 2002, vol. 6, cahier 2.

(10) Voir Bensa, Alban, "Bernard Juillerat et l'anthropologie psychanalytique, à propos de Bernard Juillerat, Penser l'imaginaire. Essais d'anthropologie psychanalytique, Lausanne, Payot, 2001", Journal of Ritual Studies, 18.1, 2004, p. 136-140.

(11) Voir Descola Philippe, Les Lances du crépuscule, Relations Jivaros, Haute-Amazonie, Paris, Plon, 1993, p. 41.

(12) Voir Mauss Marcel, Manuel d'ethnographie, Paris, Payot, 1967, p. 6.

(13) Sur la notion d'intentionnalité, on pourra se reporter à Searle, John, La Construction sociale de la réalité (1995), Paris, Gallimard, 1998.

(14) Voit notamment [6] ainsi que l'article figurant dans ce numéro.

Idées, n°143, page 18 (03/2006)

IDEES - Le "clochard", un homme "sans"?