Dossier
L'ethnographie, méthode sociologique

Florence Weber, professeure de sociologie et directrice du Laboratoire de sciences sociales de l'ENS de Paris (ENS-EHESS) (75)

En France, l'ethnographie n'a acquis que récemment le statut de véritable méthode sociologique. Ce retard par rapport à la tradition anglo-saxonne, connue ici sous le nom d'école de Chicago, est le fruit d'une histoire nationale où l'anthropologie et la sociologie, nées ensemble dans l'école durkheimienne, ont dû être réinventées l'une sans l'autre après la deuxième guerre mondiale.
Le dossier présenté ici témoigne du chemin parcouru depuis quarante ans.

En 1955, Lévi-Strauss publiait avec Tristes Tropiques une merveilleuse pièce d'ethnographie réflexive, raidissant pour longtemps la hiérarchie des prestiges entre l'ethnographie, étape obligée mais mineure de l'excellence professionnelle, l'ethnologie, spécialisation par aire culturelle où l'ethnologie des sociétés occidentales et singulièrement de la France était tout en bas de l'échelle, et l'anthropologie, grandiose synthèse universelle aux ambitions philosophiques. Dans le même temps, la sociologie importait des États-Unis la méthode des sondages, se réinventait comme science du présent, divisait son territoire en grandes thématiques et instituait pour longtemps une opposition entre la noble sociologie quantitative et une sociologie qualitative Cendrillon, réservée aux femmes sociologues et à ceux qui, pour une raison ou pour une autre, n'avaient pas d'accès direct aux données statistiques.

Dès 1960, à la fois dans ses travaux sur le Béarn et sur l'Algérie, Pierre Bourdieu prenait à rebours ce double système : il utilisait l'ethnographie métropolitaine de Marcel Maget, née dans les troubles de la France de Vichy, comme une arme contre les excès de théorisation de l'anthropologie structurale ; il utilisait les statistiques pour sortir la sociologie de l'Algérie de son sommeil colonial. Avec Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron, il lança en 1968, dans Le Métier de sociologue, un coup de tonnerre pédagogique où se mariaient la tradition durkheimienne retrouvée, un Max Weber nettoyé de ses interprétations anti-marxistes et anti-durkheimiennes et la riche pratique ethnographique anglo-saxonne, qui dialogue avec la phénoménologie depuis Alfred Schütz. Sans grand effet immédiat ni sur l'enseignement de l'anthropologie ni sur la hiérarchie des méthodes en sociologie.

Sortie du purgatoire, l'ethnographie réflexive sait défendre sa rigueur propre contre des dérives toujours recommencées. Loin du pathos de l'immersion totale, elle doit prendre en compte les conditions sociales, institutionnelles et interpersonnelles de production des données ethnographiques, et ne pas se fier aux mirages de la quantité : quantité d'entretiens (le rêve de l'ancienne sociologie qualitative), quantité de trophées rapportés du terrain (pour reprendre la formule si juste de Claudia Girola et Emmanuel Soutrenon).

Débarrassée du "Grand Partage" jadis dénoncé par Gérard Lenclud entre sociétés froides (les seules dignes d'une approche ethnographique) et sociétés chaudes (auxquelles suffiraient les approches historiennes et statistiques), l'ethnographie réflexive est capable de rendre compte, ici et maintenant, des catégories indigènes de perception et de raisonnement, dans une tension entre principe de charité (nos enquêtés sont des hommes comme nous) et objectivation sociologique (ils doivent à leurs conditions matérielles d'existence, elles-mêmes influencées par leurs multiples appartenances objectives et subjectives, le cadre cognitif de leurs actions).

Enfin émancipée des liens supposés entre les qualités du lieu et celles de l'interconnaissance, l'ethnographie réflexive peut penser par cas sans enfermer ces cas dans des limites préétablies, village, atelier, famille, mais chercher dans les institutions, les organisations, l'espace virtuel des interactions bien réelles qui se nouent sur la Toile, les nouveaux cadres de l'interconnaissance qui permettent à l'enquêteur de faire jouer le moteur de l'enquête ethnographique. L'enquête ethnographique est possible partout où l'interconnaissance entre les enquêtés, étudiée aussi par la sociologie des réseaux et la théorie des jeux, fait de l'intervention de l'enquêteur un enjeu, et à condition que l'enquêteur scrute cet enjeu pour comprendre pourquoi on lui montre et on lui cache ce qu'il voit.

Ethnographie, longue durée et standardisation

Pour donner à nos lecteurs une idée des potentialités de l'ethnographie sociologique aujourd'hui, Aude Béliard et Jean-Sébastien Eideliman dressent un panorama de la méthode au croisement de plusieurs disciplines et dans son articulation avec les méthodes statistiques. Ils bousculent au passage quelques idées reçues et, insistant sur la double dimension d'une méthode fondamentalement réflexive, jeu sur l'interconnaissance et attention aux catégories indigènes, défendent l'idée d'une possible standardisation de l'enquête ethnographique, ouvrant ainsi une nouvelle voie pour l'articulation entre ethnographie et statistiques, au-delà de leur classique complémentarité, lorsque les unes et les autres servent à tour de rôle de moteur heuristique et de preuve.

Article : Ethnographie, longue durée et standardisation

Ethnographie trophée, ethnographie levier

Emmanuel Soutrenon et Claudia Girola présentent deux textes en contrepoint sur les sans-abri : une critique de l'ethnographie trophée, popularisée par les travaux de Patrick Declerck, et un fragment d'ethnographie compréhensive, où la rencontre entre l'enquêtrice et son gibier humain sert de levier pour la connaissance des catégories de perception et des principes d'action des enquêtés, confrontés à des conditions matérielles de vie en-deçà de l'humain. Quelle meilleure mise en évidence des principes de l'approche ethnographique qu'une telle controverse, qui rejoue plus d'un demi-siècle plus tard la rupture entre l'ethnographie mise en oeuvre par Malinowski et la boulimie de données quantitatives d'un folklore paysan aujourd'hui oublié ?

Article : Le "clochard", un homme "sans"?

Article : "Toute cette vie est une lutte pour rester dedans"

Ethnographie des lieux de travail et déontologie

Stéphane Beaud et Sylvie Deschamps-Beaud, enfin, nous livrent deux articles d'ethnographie du travail qui, tout en rappelant l'extraordinaire richesse de l'enquête ethnographique sur les lieux de travail, montrent la complexité des questions déontologiques qu'elle soulève. Dans le premier, des étudiants enquêtent par distanciation sur leurs propres expériences de "petits boulots". N'osant pas se dévoiler, de crainte de bloquer toute interaction spontanée, voire de mettre en danger leur emploi, ils portent sur les conditions de travail de leurs collègues un regard sociologique qui flirte avec la dénonciation et les aide à supporter une position intenable. Parce qu'ils sont engagés dans des études universitaires, ils ne partagent pas la condition ouvrière (comment la nommer autrement ?). Mais parce qu'ils craignent d'échouer dans leurs ambitions professionnelles, d'ailleurs vagues, ils l'observent avec effroi. C'est alors sur leur enquête elle-même, parce qu'elle témoigne de leur hésitation entre un dedans et un dehors, qu'ils reportent leur anxiété : comment enquêter sur ses proches sans les trahir ?

Article : Le travail "à côté" des étudiants

Le texte de Sylvie Deschamps-Beaud pose, au fond, la même question. Comment une enseignante du secondaire en sciences économiques et sociales peut-elle se faire l'ethnographe de son propre milieu professionnel sans trahir ses collègues ? Comment être à la fois dehors et dedans ? Qu'apporte donc l'approche ethnographique à ceux qui en sont les objets ? Comprendre la complexité des situations en restituant la diversité et l'incompatibilité des points de vue, mais aussi les dynamiques des situations et, surtout, la part de responsabilité des acteurs - ce que nos collègues anglo-saxons nomment agency - et la part des institutions, elles-mêmes portées par des personnes qui s'en font les gardiens et les hérauts : pour changer le monde, encore faut-il le comprendre bien.

Article : Un lycée de banlieue au prisme ethnographique

Enquête au plus loin (les sans-abri), enquête au plus près (les mondes universitaire et lycéen), l'ethnographie fournit des outils intellectuels à la fois rigoureux et fins pour répondre au défi épistémologique des sciences de la société : transformer des hommes en objets de science sans jamais perdre de vue leur subjectivité.

Idées, n°143, page 4 (03/2006)

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