Editorial

Editorial du numéro 143 (L'approche ethnographique)

Gilles Martin

On the road again ! Après une première tentative couronnée de succès à Lille en juin 2004, Idées a de nouveau été à la rencontre de ses lecteurs le 25 janvier dernier à Rennes pour une conférence sur le chômage initiée et animée par Didier Vin-Datiche, IA-IPR de SES de l'académie de Rennes, à laquelle étaient conviés Denis Anne et Yannick L'Horty. Désespérément bloqué dans le TGV en gare du Mans, "en raison d'un accident mortel sur les voies...", je n'ai pu me joindre à la cinquantaine de collègues de l'académie de Rennes qui avaient fait le déplacement.

Je suis désolé de cette défection bien involontaire, mais les échos très positifs qui me sont parvenus de la part des conférenciers et des collègues présents démontrent que cette manifestation a été un véritable succès. Dans les mois qui viennent, j'espère renouveler l'expérience dans d'autres académies...

Dans les années 1950, Pitirim Sorokin dénonçait la "quantophrénie" qui régnait alors dans les sciences sociales du fait de l'hégémonie des méthodes quantitatives. Un demi-siècle plus tard, les méthodes qualitatives ont heureusement retrouvé la place qu'elles méritent. Mais l'engouement actuel pour l'enquête de terrain conduit parfois à des dérives. L'ethnographe n'est pas l'enquêteur que vous rencontrez au coin de la rue ou à la sortie du supermarché et qui vous fait remplir son questionnaire en cinq minutes chrono ! Ce n'est pas non plus l'essayiste qui accumule des centaines "d'expériences de terrain" mais qui laisse finalement bien peu la parole aux acteurs.

Un "terrain" ne parle jamais tout seul, et la qualité première de l'ethnographe est d'instaurer une relation de confiance avec l'enquêté en prenant le temps nécessaire pour recueillir son matériau empirique.

Pour devenir une méthode sociologique, l'ethnographie doit reposer sur des règles scientifiques et déontologiques qui la rapprochent finalement des exigences des meilleurs travaux quantitatifs1.

Et si certains d'entre vous ne sont pas encore persuadés de l'intérêt et de la qualité scientifique des études ethnographiques, ils ont tout intérêt à se plonger sans tarder dans la lecture du dossier passionnant que nous vous proposons. Sans l'enthousiasme et l'énergie de Florence Weber, ce dossier n'aurait jamais pu voir le jour. Qu'elle en soit ici publiquement remerciée.

Avec les autres rubriques de ce numéro, vous constaterez que l'interdisciplinarité est un succès lorsqu'elle se traduit par des pratiques concrètes et non lorsqu'elle se résume à des discours creux.

Vous ne regarderez plus les objets qui vous entourent comme des natures mortes mais comme de précieux révélateurs culturels. Vous comprendrez aussi certainement mieux l'intérêt de construire avec vos élèves un véritable parcours en matière d'orientation.

Enfin, si votre conjoint est enseignant, vous redécouvrirez que "la foudre, quand elle tombe, ne tombe pas n'importe où : elle frappe avec prédilection la diagonale2" de la table des mariages !


(1) Beaud Stéphaneet Weber Florence, Guide de l'enquête de terrain, Paris, La Découverte, 2de édition, 2003, coll. "Guide Repères".

(2) Bozon Michel et Héran François, "La découverte du conjoint. Évolution et morphologie des scènes de rencontre", Population, 1987, n° 6, p. 946.

Idées, n°143, page 1 (03/2006)

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