Lectures

Atlas des nouvelles fractures sociales en France - Les classes moyennes précarisées et oubliées
Christophe Guilloy, Christophe Noyé.
Paris, Autrement, 2004, 63 p. (coll. "Atlas Monde"), ISBN : 2-7467-0552-4

En optant pour une présentation originale en damiers sur lesquels graphes, données et courtes analyses se succèdent, les deux auteurs n'ont pas pour autant sacrifié le fond. Cet atlas interactif - réjouissant dans la forme, pessimiste dans le discours - a pour objectif de présenter les logiques de ségrégation spatiale qui traversent villes, banlieues et campagnes. Entre un embourgeoisement des centres- villes décideurs ou prescripteurs et des banlieues reléguées, un modèle ségrégatif "sans précédent depuis la Révolution industrielle" se met en place.

Bien qu'écrit par deux géographes, cet atlas brillant dans sa forme n'est pas avare d'analyses sociologiques précises. Au fil des pages, la sincérité et la force de conviction du message ne laissent pas insensible le lecteur : les auteurs déplorent les discours "euphémisant sur la mixité sociale et l'exclusion" qui placent le problème d'intégration des immigrés au centre de la crise urbaine. L'ouvrage a pour objectif de présenter l' "autre réalité" bien plus ample : le modèle ségrégatif qui se met en place entre des centres embourgeoisés et des périphéries en voie de relégation sociale.

D'un côté, les métropoles qui concentrent les richesses, qui se désindustrialisent (les cartes présentant la ruralisation des emplois ouvriers sont frappants) et se "boboïsent". L'analyse de la "gentrification" des centres est très intéressante : il s'agit d'un mouvement de rénovation urbaine des quartiers populaires, amorcé par la nouvelle bourgeoisie urbaine. Ces bobos (jeunes cadres supérieurs du tertiaire, à fortes ressources culturelles, dont la recherche de mixité sociale s'arrête... aux portes de l'école) ont "l'art de récupérer la culture ouvrière" en mettant en valeur le "décorum ouvrier" encore présent dans certains quartiers (la Bastille par exemple). Les deux auteurs, très influencés ici par Alain Touraine, constatent que, face à l'abstentionnisme des classes populaires, moins de 30 % du corps électoral suffit pour faire une majorité : or, cette bourgeoisie qui vote, qui anime les associations, pèse d'un poids important dans l'orientation des enjeux de société.

À l'extérieur : les "territoires de la relégation". Chassés par la survalorisation foncière des centres, ouvriers et employés forment la grande majorité des banlieues "aphones" ou contestataires. Ils sont les "néoruraux" touchés par un processus d'éloignement (de l'emploi, des équipements scolaires ou de loisirs, des centres culturels...).

L'ouvrage accumule les documents d'une extrême richesse (pyramide des âges par ville, type de logements et milieu social, typologie des populations immigrées, taille des ménages et lieux d'habitation, etc.), il met l'accent sur les cartes qui permettent de présenter les dynamiques sociales entre le centre et la périphérie.

Des analyses sur des territoires précis étayent la thèse des auteurs : l'échec de la ville nouvelle, censée répondre à l'objectif du polycentrisme, ou la constitution de zones rurales à forte concentration de retraités pauvres. Les DOM ne sont pas oubliés.

Si l'organisation est un peu confuse et le discours tantôt marxisant (la "logique de séparation de classes" évoquée en introduction imprègne presque chaque page), tantôt bourdieusien (notamment à la page 53 sur les stratégies scolaires ségrégatives des bobos), ce petit ouvrage est un véritable petit bijou, pour l'étudiant ou l'enseignant à la recherche d'analyses concises ou de documents originaux autour des thèmes "Inégalités et groupes sociaux".

Sa lecture est sans réelle difficulté pour les élèves de ES, pour les étudiants en géographie et en sociologie.

Lionel Wastl, professeur de SES au lycée Jules-Ferry de Conflans-Sainte-Honorine (78).

Idées, n°141, page 78 (09/2005)

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