Vie de la discipline

Enseignons l'économie compliquée avec des idées simples

Alain Maître, professeur de SES au lycée Paul-Gauguin de Papeete (Polynésie-Française)

Cette contribution fait suite à l'article de Marc Montoussé, paru dans le numéro de décembre 2004 de idees. L'auteur s'appuyant sur l'approche des manuels de sciences économiques du premier cycle universitaire comme Les Principes d'économie moderne de Joseph Stiglitz ou Principes de l'économie de Gregory Mankiw remarque notamment qu'ils sont très simples et très clairs, qu'ils évitent de citer trop d'auteurs, qu'ils utilisent très peu les mathématiques et qu'ils illustrent les mécanismes par de nombreux exemples très concrets. Leur principal mérite est de prendre acte d'un socle de connaissances commun à la communauté scientifique.

Utilisateur depuis longtemps du Stiglitz, du Mankiw, autrefois du Samuelson et du Phelps, mais n'oublions pas les Français et citons aussi le remarquable Économie politique de Jacques Généreux, j'en suis arrivé aux mêmes conclusions que Marc Montoussé, et la lecture de son article m'a encouragé à apporter ma pierre à la maison SES. En relisant quelques manuels de SES du secondaire, je note à plusieurs reprises que des documents ont été puisés dans Samuelson, Mankiw, Généreux, et sans doute les prochaines livraisons nous gratifieront-elles d'extraits du Blanchard et Cohen dont la troisième édition américaine vient de paraître en français sous le titre Macroéconomie (Pearson Education France, 2004). Mais, systématiquement, l'une des questions de bas de page est : Que pensent les libéraux de... ? À quel courant de pensée s'attache... ? Quelles objections peut-on faire à la théorie selon laquelle... ? Travaillant actuellement sur le Blanchard et Cohen présenté en quatrième de couverture comme un manuel de premier et deuxième cycles, je remarque qu'il est lui aussi très clair, avec le souci permanent de relier la macroéconomie à la réalité des économies contemporaines, les graphiques sont préférés à l'algèbre, les controverses scientifiques ne sont pas éludées, au contraire elles sont présentées très pédagogiquement sans dérapages politique ou idéologique, les tests statistiques permettant de trancher parfois un débat théorique sont également présentés et commentés, et lorsqu'une question fait encore débat, on ne nous le cache pas et on a l'honnêteté intellectuelle de nous dire qu'en l'état des connaissances on ne sait pas qui a raison. Le chapitre 26 présente en terme d'épilogue une histoire de la macroéconomie depuis Keynes jusqu'aux Nouveaux classiques et aux Nouveaux keynésiens et le paragraphe 26.5 page 585 s'intitule "Des conclusions consensuelles".

Je ne suis évidemment pas naïf au point de croire à la fin des idéologies, mais si on parvient comme le suggèrent tous ces manuels à faire la part des choses entre le positif et le normatif, entre la rigueur scientifique et les opinions aussi respectables soient-elles, bref si l'on s'accorde sur une "positive attitude", on aura dissipé un peu le brouillard dans lequel se retrouvent parfois nos élèves avec la désagréable impression que l'économie c'est du combat politique et que tout dépend des opinions du prof...

Une fois ce diagnostic établi, trois questions s'imposent auxquelles je vais essayer de répondre :

  • Faut-il dès le secondaire adopter une approche voisine du Mankiw ?
  • Si oui, comment faire ?
  • Et la sociologie ?

Faut-il, dès le secondaire, prendre exemple sur les manuels de l'enseignement supérieur ?

On l'aura deviné, ma réponse est oui. Nos bacheliers ES ne poursuivront pas tous des études supérieures de sciences économiques, j'en suis conscient. Mais ceux qui s'y destinent doivent être préparés au mieux pour les réussir. N'est-il pas vexant que les bacheliers S réussissent mieux en sciences éco que les ES ? Si nous parvenons à donner un avantage comparatif à nos élèves de ES, nous pouvons espérer une inversion de cette tendance. La filière S mène naturellement à des études scientifiques, médicales ou paramédicales, et je n'ai jamais entendu dire de la part des enseignants du supérieur qu'ils recommandaient à leurs étudiants d'oublier tout ce qu'ils avaient appris dans le secondaire en maths, SVT ou physique et chimie.

On me fera sans doute remarquer que l'enseignement des SES n'est pas une classe préparatoire aux études de sciences économiques mais forme de futurs citoyens et ne doit pas être instrumentalisé au profit de la minorité qui se destine à poursuivre dans ce domaine. Certes, mais est-ce contradictoire ? L'acquisition par un enseignement clair et rigoureux d'une méthode bien comprise éviterait aux connaissances acquises par les élèves de devenir obsolètes. En disant cela, je paraphrase Frederic Mishkin1 qui écrit exactement pages 16 et 17 : "La méthode utilisée dans ce manuel empêchera vos connaissances de devenir obsolètes et rendra notre sujet plus intéressant. Il vous permettra d'apprendre ce qui importe vraiment sans avoir à mémoriser un tas d'événements dénués d'intérêt que vous oublierez juste après l'examen final. [...] La présentation d'événements et de données récentes devrait vous empêcher de penser que tous les économistes posent des hypothèses douteuses et développent des théories peu pertinentes par rapport aux faits actuels." N'est-ce pas un formidable gain en terme de citoyenneté que de savoir "penser comme un économiste" et faire la part des faits et de leur interprétation.

Comment faire ?

Il me semble que le débutant en seconde qui a déjà une connaissance empirique avant même d'avoir suivi une seule heure de cours en économie a besoin qu'on lui explique clairement et simplement la spécificité de la science économique à partir de la notion de rareté, et qu'on le mette en garde contre les discours pseudo économiques relayés par les médias à travers les propos des journalistes, des patrons, des syndicalistes ou des hommes politiques qui connaissent en général l'économie mais ignorent la science économique. On pourrait en effet dire de celle-ci ce que Pierre Bourdieu disait de la sociologie : "tout le monde croit la connaître".

Pour expliquer clairement à un débutant la spécificité de l'économie, le manuel le plus pédagogique est, à ma connaissance, le Mankiw. Je pense que, dès la classe de seconde, on pourrait suivre une logique proche de ce manuel, c'est-à-dire apprendre aux élèves à penser comme un économiste (ce qui permet de définir l'économie par rapport à la rareté et à la nécessité de trouver la meilleure allocation possible à ces ressources rares et à raisonner en termes de coûts d'opportunité). On peut ensuite emprunter à Heilbroner2 sa fameuse distinction entre les trois solutions possibles face à ce problème de rareté : la tradition, l'autorité, le marché. On peut alors présenter les mécanismes fondamentaux d'une économie de marché : la courbe de demande (on peut évoquer ici la consommation des ménages) ; la courbe d'offre (on en profite pour présenter ce qu'est une entreprise) ; le marché (déplacements des courbes d'offre et demande et effets sur les prix et quantité d'équilibre ; en seconde, les élèves adorent le côté ludique de ces petits exercices avec schéma d'offre et demande, je l'ai expérimenté) ; le rôle du secteur public (défaillances du marché et mise au point d'un système fiscal) ; l'analyse économique du marché du travail (population active, chômage, emploi, etc.).

Tout ceci peut-être présenté simplement, sans mathématiques, sans citer de noms d'économistes ou d'écoles de pensée multiples qui embrouillent l'apprentissage et n'apportent pas grand-chose à la compréhension vu le consensus qui existe sur tous ces concepts dans la communauté scientifique.

Si la pratique illégale de la médecine est un délit, il n'en est pas de même en économie, et beaucoup de gens s'expriment et écrivent des ouvrages parlant d'économie en ne maîtrisant pas cette science et par incompétence ou par idéologie commettent au mieux des approximations gênantes au pire des erreurs. C'est le jeu de la démocratie et la rançon de la liberté j'en conviens tout à fait, et loin de moi l'idée de les censurer. Mais notre devoir est d'avertir les élèves qu'on ne peut pas raconter n'importe quoi et que le succès médiatique n'est pas un gage de scientificité. Alain Minc, Albert Jacquard ou Viviane Forrester, même s'ils ne disent pas que des bêtises, ne jouent pas dans la même cour que Stiglitz ou Krugman. Ce dernier a lui aussi soulevé cette question3 en qualifiant les auteurs d'ouvrages destinés au grand public sur les questions d'économie internationale de "théoriciens pop du commerce international". Les économistes aujourd'hui ne bénéficient plus du prestige des glorieuses années du keynésianisme triomphant, alors que pourtant les connaissances sont infiniment plus vastes à présent. Pourquoi ne pas mettre en garde les élèves sur les mauvaises critiques relayées par quelques plumitifs en mal de reconnaissance médiatique ? Par exemple, le Begg-Fischer-Dornbusch4, pages 44 et 45, rappelle quelques critiques fréquemment portées à l'encontre de l'analyse économique et des économistes et auxquelles il est pourtant facile de répondre :

  • "L'économie est une discipline inconsistante. On sait bien que deux économistes ne sont jamais d'accord.
  • Les modèles de la science économique sont désespérément simples. Ils n'ont rien à voir avec la réalité.
  • Les gens ne sont pas aussi cupides que les présentent les économistes. Les prix, les revenus et le profit ne sont pas les principaux déterminants du comportement.
  • Les gens sont des êtres humains, il est impossible de réduire leurs actes à des lois scientifiques."

Pourquoi ne pas balayer d'entrée ces critiques comme le font souvent les manuels du supérieur ?

Et la sociologie ?

L'article de Marc Montoussé ne traitait que des sciences économiques mais j'aimerais finir cette réflexion en évoquant la place de la sociologie. L'éclairage sociologique est à mon sens un plus indiscutable à notre enseignement du secondaire et, comme pour l'économie, l'apprenti sociologue mérite un enseignement clair et simple. Mais, à l'évidence, le problème est plus difficile, car je vois mal comment on pourrait aborder la sociologie sans faire de l'histoire de la pensée sociologique. Je laisse aux collègues plus compétents que moi dans ce domaine le soin d'y réfléchir. Il me semble cependant que, dans les programmes, il serait souhaitable, toujours par souci de clarté, de bien séparer l'apprentissage de la sociologie et de ne pas en faire un appoint de l'économie qui resterait, pour paraphraser Samuelson5, "la reine des sciences sociales". L'histoire est séparée de la géographie, la physique est séparée de la chimie, pourquoi ne délimiterions-nous pas de façon aussi tranchée que chez nos collègues la sociologie et l'économie ? Et pourquoi pas au baccalauréat, s'il existe toujours, une épreuve d'économie et une épreuve de sociologie séparées ?

Ces quelques réflexions mériteraient j'en conviens d'être approfondies. Mais je souhaitais surtout réagir à chaud à l'article de Marc Montoussé qui soulève des questions extrêmement pertinentes pour l'avenir de notre discipline et trace des perspectives qui correspondent aux conclusions auxquelles je suis parvenu de mon côté après vingt ans d'enseignement des SES.


(1) Mishkin Frederic, Monnaie, banque et marchés financiers, Paris, Pearson Education France, 2004.

(2) Heilbroner Robert L., Comprendre la microéconomie, Paris, Economica, 1976.

(3) Krugman Paul, La mondialisation n'est pas coupable, Paris, La Découverte-Syros, 2000.

(4) Begg David, Fischer Stanley, Dornbusch Rudiger, Macroéconomie, Paris, Mc Graw-Hill, 1990.

(5) Samuelson Paul, L'Économique, Paris, Armand Colin, 1987, tome 1, p. 11.

Idées, n°141, page 74 (09/2005)

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