Dossier : Spécial orientation

Les classes préparatoires BL, "lettres et sciences sociales"

Brigitte Fouilland, professeur de SES au lycée Sainte-Marie de Neuilly (92) et présidente de l'Association des professeurs de Khâgne et HypoKhâgne en sciences économiques et sociales (APKHKSES)

Les classes d'HypoKhâgne et Khâgne "lettres et sciences sociales" sont souvent appelées "S" ou encore "BL", ce qui correspond à leurs anciens intitulés. Cette filière, créée en 1982, est bien vivante et plutôt prospère. Elle existe dans un certain nombre de lycées1. Constitue-t-elle une voie ouverte aux élèves de terminales ES ? Le début de cet article est d'informer les enseignants de ES sur cette filière, sur son recrutement, son fonctionnement et les grands traits de son évolution récente.

On entend souvent dire que les classes préparatoires sont une voie "d'exception", au rythme si soutenu qu'il est hors de portée pour la plupart des élèves et que les classes préparatoires "lettres et sciences sociales", dites BL, sont inaccessibles pour les élèves de terminales ES, alors même que la place des sciences économiques et sociales y est grande et qu'elles semblent être le prolongement de leur enseignement.

Alors, qu'en est-il exactement ?

Vingt lycées possèdent une filière BL : six sont situés à Paris ou en région parisienne, quatorze sont répartis sur le territoire français. Parmi ces lycées, quinze sont publics, cinq sont des lycées privés sous contrat d'association. Six lycées ont offert cette voie dès l'origine en 1982, les autres ont progressivement suivi ; la dernière création en date étant celle de Dijon. Il s'agit donc d'une voie encore assez confidentielle et qui attire néanmoins un nombre assez important d'élèves de terminale, en légère augmentation d'une année sur l'autre.

Ce double constat s'explique fort bien au regard des caractéristiques de la voie BL.

Une classe littéraire spécifique

En effet, il s'agit bien tout d'abord de classes d'HypoKhâgne et de Khâgne. L'importance des disciplines littéraires le montre : philosophie, français, histoire, langue vivante 1 y représentent une large part de l'enseignement hebdomadaire2. Ces disciplines sont enseignées selon des programmes spécifiques fixes, et ne font pas l'objet de questions tournantes. Ces quatre matières sont complétées par des options à choisir entre langue vivante 2, géographie ou langue ancienne (latin ou grec).

Mais la filière a une spécificité qui la différencie nettement des classes d'HypoKhâgne et Khâgne littéraires : les sciences économiques et sociales y sont enseignées à raison de 4 + 2 heures hebdomadaires, de même que les mathématiques (4 + 1,5 heures hebdomadaires). Cette caractéristique confère une véritable originalité aux classes BL : il s'agit bien d'une filière d'HypoKhâgne et de Khâgne, de classes dites "littéraires", mais ouverte aux sciences, avec un haut niveau de mathématiques et à la "troisième culture", tournée vers la compréhension du monde contemporain.

La formation offerte est donc complète et équilibrée, elle est la plus largement ouverte de tous les premiers cycles de l'enseignement supérieur français. En ce sens, elle évite une spécialisation trop précoce, permet de continuer à s'intéresser à de nombreuses approches intellectuelles : bien sûr, cela plaît beaucoup à de nombreux élèves qui, "bons dans toutes les matières", ne savent pas encore exactement quelle voie professionnelle leur conviendra et souhaitent compléter et approfondir d'abord leur formation générale. Les horaires accordés à chaque discipline (et les coefficients au concours d'entrée à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm) sont très proches : on comprend alors la pluridisciplinarité de cet enseignement, nettement affirmée.

La pluridisciplinarité

L'idée est d'assurer un enseignement à plusieurs facettes, en faisant jouer le plus possible les transversalités. Par exemple, on constate que les contenus de l'enseignement de langue vivante 1, pour une part importante centrés sur la civilisation, recoupent les enseignements d'histoire, de philosophie et de SES. De même en sciences sociales, l'analyse suppose l'excellente maîtrise d'outils mathématiques approfondis, non seulement destinés à l'application immédiate (comme les statistiques et les probabilités) mais aussi à une formation théorique poussée. L'apprentissage des autres matières, français, histoire, philosophie, géographie s'inscrit dans cette perspective pluridisciplinaire. L'enseignement des SES est, dans la conception même du programme, pluridisciplinaire.

La place des SES

Celles-ci se trouvent au coeur de la voie BL. Le programme comprend une composante sociologique - incluant la sociologie politique - et anthropologique, une composante économique et, point essentiel, représentatif de l'ambition de l'enseignement des SES dans le secondaire et les classes BL, une composante consacrée à l'étude des "objets communs aux sciences sociales". Les étudiants, dotés des outils d'analyse propres à chacune des disciplines, les mobilisent pour étudier des domaines nécessitant la pluralité des approches. C'est le cas des thèmes consacrés à l'emploi et aux marchés du travail, aux politiques publiques, ou encore à la question "Rationalité, anticipations, croyances"3. L'idée est que chacun de ces domaines ne peut être étudié d'un point de vue seulement économique ou sociologique.

Des débouchés nombreux et variés

La richesse de la filière, son haut niveau et son ambition en font une voie d'excellence. Elle offre donc des débouchés intéressants, variés, pouvant correspondre à des profils divers. L'objectif premier des HypoKhâgnes et Khâgnes BL est la préparation aux écoles normales supérieures de la rue d'Ulm, de Cachan et de Lyon (ENSLSH autrefois Fontenay-aux-Roses). Le concours de recrutement à ces trois écoles est fondé sur une banque d'épreuves communes, à laquelle a adhéré aussi, depuis 2004, l'École nationale de la statistique et de l'administration économique (ENSAE). Les candidats présentent donc un ensemble d'épreuves communes à toutes ces écoles auxquelles s'ajoutent des épreuves choisies seulement par certaines d'entre elles. Les coefficients de l'écrit diffèrent selon l'école, de même que la définition des épreuves orales, propres à chaque école. Par exemple, le concours d'entrée à la rue d'Ulm se caractérise par la présence de toutes les matières au concours, avec des coefficients égaux entre les matières d'écrit, alors que l'entrée à l'ENS Cachan comprend des épreuves d'admissibilité centrées sur les mathématiques, l'histoire, les SES et confère un poids important, à l'écrit comme à l'oral, aux sciences sociales. Ces écoles ouvrent un nombre de postes très faibles (25 à Ulm, 17 à Cachan, 5 à Lyon), mais la proportion de reçus est supérieure à celle que l'on observe dans les autres filières de Khâgne.

Les étudiants peuvent aussi présenter d'autres concours. L'ENSAI (École nationale de la statistique et de l'analyse de l'information), appartenant aussi au groupe des écoles nationales d'économie et de statistique, comprend une voie à laquelle accèdent les étudiants de BL. Ces orientations vers l'ENSAE ou l'ENSAI sont très intéressantes pour les meilleurs en mathématiques.

Les grandes écoles de commerce (HEC, ESCP, ESSEC, EM Lyon...) ont un concours destiné aux étudiants de Khâgne, et plus particulièrement de BL. À l'écrit, outre des épreuves de culture générale, histoire, langues 1 et 2, ils peuvent opter soit pour une épreuve de mathématiques, soit pour une dissertation de SES (portant bien sûr sur le programme de BL). Le nombre de reçus en provenance de la voie BL ne fait pas l'objet d'un quota : les candidats des différentes voies sont classés par ordre de mérite.

Une mention spéciale doit être faite au sujet de l'entrée à Sciences-Po Paris ou dans les instituts d'études politiques de province (Aix, Bordeaux, Grenoble, Lyon, Lille, Lyon, Rennes, Strasbourg, Toulouse). Pour ces derniers, il existe à l'heure actuelle un concours qui recrute des élèves au niveau bac + 1 (donc à la sortie d'HypoKhâgne) mais, hormis le concours commun Aix-Grenoble-Lyon, chaque IEP a ses propres modalités de recrutement4. Sciences-Po Paris propose encore également un concours au niveau bac + 1, mais son projet est de pouvoir adhérer à la banque commune d'épreuves inter-ENS-ENSAE et donc de supprimer l'entrée à bac + 1 pour privilégier l'entrée au niveau bac + 25. Les étudiants, après une deuxième Khâgne, peuvent aussi présenter un concours d'entrée à Sciences-Po au niveau bac + 3, correspondant au niveau de la licence.

Enfin, certains étudiants peuvent présenter des concours dans d'autres institutions (c'est le cas du CELSA, offrant des débouchés en communication, journalisme, ressources humaines) ou, s'ils n'intègrent pas une école, bénéficient de dispenses pour rejoindre l'université (en L2 pour les HypoKhâgneux et L3 pour les Khâgneux). Les modalités exactes d'entrée sont proposées par les universités elles-mêmes et peuvent donc varier d'un centre universitaire à l'autre. Les anciens élèves de Khâgne BL réussissent la plupart du temps brillamment à l'université. C'est ainsi que le taux de réussite aux concours de recrutement de l'enseignement est également excellent.

Le nombre des concours accessibles constitue un véritable encouragement pour les étudiants. La possibilité de passer des concours correspondant à des profils variés constitue pour les élèves une garantie de trouver leur propre voie.

Lycées proposant des classes préparatoires "lettres et sciences sociales"
  • Lycée Amyot : 6, rue Michelet, 77000 Melun
  • Lycée Alphonse-Daudet : 3, boulevard Victor-Hugo, 30000 Nîmes
  • Lycée Carnot : 16, boulevard Thiers, 21000 Dijon
  • Lycée Faidherbe : 9, rue Armand-Carrel, 59000 Lille
  • Lycée Fustel-de-Coulanges : 1, place du Château, 67000 Strasbourg
  • Lycée Guisthau : 3, rue Marie-Anne-du-Bocage, 44000 Nantes
  • Lycée Henri-IV : 23, rue Clovis, 75005 Paris
  • Lycée Janson-de-Sailly : 16, rue de la Pompe, 75016 Paris
  • Lycée Lakanal : 3, avenue du Président-Roosevelt, 92330 Sceaux
  • Lycée Claude-Monet : 267, avenue Félix-Faure, 76310 Le Havre
  • Lycée Montaigne : 118, cours Victor-Hugo, 33000 Bordeaux
  • Lycée Pothier : 2 bis, rue Marcel-Proust, 45000 Orléans
  • Lycée privé Notre-Dame-de-la-Paix : 13, place du Concert, 59000 Lille
  • Lycée du Parc : 1, boulevard Anatole-France, 69006 Lyon
  • Lycée privé St-François-Xavier : 3, rue Thiers, 56000 Vannes
  • Lycée privé Saint-Marc : 10, rue Sainte-Hélène, 69002 Lyon
  • Lycée privé Sainte-Marie : 24, boulevard Victor-Hugo, 92000 Neuilly
  • Lycée Saint-Sernin : 3, place Saint-Sernin, 31000 Toulouse
  • Lycée privé Stanislas : 22, rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris
  • Lycée Thiers : 5, place du Lycée, 13000 Marseille

Grille horaire des enseignements en Hypokhâgne et Khâgne "lettres et sciences sociales"
  • Français  : 4 heures
  • Histoire : 4 heures
  • Philosophie : 4 heures
  • Mathématiques : 4 heures + soutien 1 h 30
  • SES : 4 heures
  • Langue 1 : 4 heures
  • Géographie : 3 heures
  • Langue 2 (option) : 2 heures
  • Langue ancienne (option) : 3 heures
  • SES (option) : 2 heures

Qui peut entrer en HypoKhâgne BL ?

La grande question que se posent les enseignants de terminales ES est la possibilité pour leurs élèves de réussir en HypoKhâgne et Khâgne BL. Cela pose la question des classes préparatoires en général vers lesquelles on peut orienter les très bons élèves. Au-delà de cette considération générale, l'ambition et la richesse de la filière BL en font, il est vrai, une voie d'excellence. La diversité des disciplines, l'importance du travail personnel demandé pour chacune, la charge de l'emploi du temps hebdomadaire (comprenant les cours, les devoirs et les interrogations orales) obligent à s'interroger avant d'y engager des élèves. D'une part il faut qu'ils soient très motivés, d'autre part cette orientation nécessite des qualités particulières. L'HypoKhâgne et la Khâgne "lettres et sciences sociales" sont des classes où ne peuvent réussir et être à l'aise que les meilleurs élèves d'ES ayant choisi l'enseignement de spécialité mathématiques et obtenant d'excellents résultats dans cette discipline, et ayant un très bon niveau dans toutes les autres matières enseignées : on ne peut pas admettre un élève ayant une vraie faiblesse dans l'une des matières. Toutefois, les élèves et les classes de S ne sont pas non plus tous d'un niveau très élevé, y compris en mathématiques. Les élèves doivent cependant être tous dotés d'une forte capacité de travail et d'organisation. Les élèves qui semblent en terminale déjà au bout de leurs possibilités, n'ayant aucune réserve, ou ceux qui sont vraiment trop dilettantes n'ont pas leurs chances. Enfin - il est important d'insister fortement sur ce point -, il faut, pour envisager deux années de dur labeur, un bon équilibre psychologique personnel.

Les profils répondant à ces différentes exigences sont donc relativement rares. Mais ils existent, et il ne faut pas hésiter à encourager des élèves dans cette voie, à les inciter à remplir une inscription dans cette filière, inscription qui permet de faire six voeux et est donc indépendante d'éventuels dossiers remplis en vue de l'inscription en classes préparatoires économiques et commerciales. Si leur candidature est retenue en BL et s'ils choisissent d'y entrer, ils pourront bénéficier d'une ou de deux années de formation intellectuelle qu'ils ne regretteront pas : cela leur permettra de conserver leur polyvalence, d'approfondir leurs connaissances de manière vraiment intéressante. Même s'ils n'intègrent pas une grande école, et même s'ils ne passent pas en Khâgne, ils auront acquis des méthodes, un contenu qui leur servira par la suite. Dans ce cas, de toutes façons, comme ils se seront inscrits en parallèle dans une université, ils obtiendront des dispenses d'enseignement ; celles-ci leur permettront, moyennant parfois le passage d'un examen dans une ou deux matières selon la spécialité de L1, de s'inscrire en L2 à l'issue de l'HypoKhâgne, en L3 à l'issue de la Khâgne sans "perdre" d'années.

En outre, et surtout, il faut dire et répéter qu'aujourd'hui, compte tenu des programmes, certains étudiants issus d'une section ES sont aussi à l'aise en mathématiques que certains élèves de S. De plus, ils bénéficient en HypoKhâgne d'heures de soutien spécifiques dans cette matière.

C'est pourquoi, si certains établissements ont des réticences à recruter des élèves d'ES, ils représentent ailleurs au moins 30 % des effectifs d'HypoKhâgne. Et nous avons dans nos classes de remarquables résultats parmi les ES. Le confirme, par exemple, tous les ans, l'entrée d'élèves de ES aux ENS Ulm, Lyon et Cachan.

Même s'il est encore un peu tôt pour en confirmer les modalités, l'adhésion probable de plusieurs écoles (Sciences-Po, HEC par exemple) à la banque d'épreuves du concours BL en renforcera l'attractivité.

On entend dire parfois que la voie BL est inaccessible aux élèves de ES : nous avons tenté de démontrer qu'elle est ouverte aux meilleurs d'entre eux. Il faut utiliser cette possibilité. En effet, promouvoir la filière ES passe par la qualité et le niveau des formations proposées en aval : elles contribuent à sa légitimité et à son attractivité. Le caractère pleinement pluridisciplinaire des classes BL, la forte présence d'un enseignement et d'un programme de SES en font un véritable prolongement de nos classes terminales. Or elles sont encore relativement peu connues. Une meilleure information est nécessaire : elle passe largement par l'intermédiaire des professeurs de terminales6.


(1) Voir la liste des lycées, en encadré, p. 26.

(2) Le détail des horaires des différentes disciplines se trouve également p. 26.

(3) Le programme de SES des classes d'HypoKhâgne et Khâgne est présenté sur le site de la revue : www.cndp.fr/revuedees/. Il n'existe pas de découpage formel du programme entre l'HypoKhâgne et la Khâgne.

(4) Les IEP de province modifient fréquemment leurs programmes, leurs épreuves de sélection, voire leur niveau d'accès.

(5) Sciences-Po a annoncé son adhésion à la banque d'épreuves communes inter-ENS-ENSAE pour le recrutement 2006 ou 2007.

(6) On peut trouver la présentation des classes d'HypoKhâgne et Khâgne lettres et sciences sociales, ainsi que les adresses des sites Internet des lycées, sur le site http://www. prepas.org à la rubrique BL.

Idées, n°141, page 24 (09/2005)

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