Lectures

Un siècle d'emplois précaires. Patron-nes-s et salarié-e-s dans le grand commerce (XIXe-XXe siècles)
Anne-Sophie Beau.
Paris, Payot, 2004, 303 p.
ISBN : 2-228-89914-3

L'ouvrage d'Anne-Sophie Beau, Un siècle d'emplois précaires, traite des conditions d'emploi dans le grand commerce aux XIXe et XXe siècles. L'enquête est basée sur le dépouillement des dossiers du personnel recruté au Grand Bazar de Lyon entre 1886 et 1950 ainsi que sur les textes de loi encadrant la gestion de la main-d'oeuvre dans ce secteur. Ce livre comporte deux projets. Tout d'abord, l'analyse des fichiers des employé(e)s, conservés depuis l'ouverture du magasin, permet d'exposer les itinéraires socioprofessionnels, les conditions de travail et d'emploi de ce salariat avant 1936, c'est-à-dire durant une période où, malgré les premiers regroupements syndicaux, les dirigeants de ces magasins avaient une certaine liberté juridique. Dans la seconde partie de l'ouvrage, A.-S. Beau dresse un inventaire précis des transformations législatives amorcées sous le Front populaire et poursuivies après guerre. Si, à partir de 1936, la liberté patronale sera davantage contrainte par la loi, les employeurs des grands magasins chercheront à contourner le droit du travail par l'intermédiaire de dérogations et par la création de modes d'emploi particuliers (auxiliaires, temporaires). Bien qu'ils ne soient reconnus et réglementés que depuis les années 1970, les contrats à durée déterminée et le travail à temps partiel sont donc le lot des salariés(e)s de commerce depuis le XIXe siècle.

La liberté patronale dans la gestion de la main-d'oeuvre (1886-1936)

Dans une première partie, A-S. Beau développe en une centaine de pages les conditions de travail et d'emploi de ce "petit salariat non qualifié urbain". Précisons d'emblée que si la majeure partie de l'enquête repose sur le traitement des archives de l'entreprise lyonnaise, des comparaisons sont sans cesse établies avec d'autres grands magasins de l'époque - Le Bon Marché, notamment - et, plus généralement, avec d'autres milieux professionnels tels que l'industrie ou les services. Dès l'ouverture du Grand Bazar de Lyon, la gestion de la main-d'oeuvre se caractérise par la quête permanente de flexibilité. À l'instar des employeurs des grandes surfaces actuelles qui cherchent à adapter le mieux possible le nombre de caissières afin de réduire l'attente des clients et l'inactivité du personnel, l'objectif des patrons lyonnais est d'ajuster au mieux les effectifs à l'activité fluctuante du magasin. Les différents outils pour tendre vers une telle gestion seront alors appliqués : durée de travail variable, contrats précaires, main-d'oeuvre non qualifiée.

Compte tenu du faible montant des rémunérations et des difficultés pour être titularisée, cette main-d'oeuvre demeure instable. Avant 1936, la moitié des embauches ne durait pas plus de deux mois. L'activité au Grand Bazar peut par ailleurs être envisagée comme un complément à un autre emploi principal pour certains travailleurs auxiliaires dont les carrières professionnelles connaissent à la fois le monde "ouvrier" et le monde "employé". Seuls les postes à responsabilité, ceux de chefs de rayon, semblent offrir à cette époque des conditions d'emploi plus protégées.

Les transformations législatives à partir de 1936 et leurs effets

Dans la seconde partie de l'ouvrage, A-S. Beau poursuit l'histoire de la gestion du salariat du Grand Bazar de Lyon en exposant l'ensemble des transformations en matière de législation sociale de 1936 aux années 1950. S'il y a bien eu, au début du XXe siècle, de premières modifications imposées par le droit visant à garantir aux salariés un préavis avant la rupture du contrat et une journée de repos hebdomadaire, la politique des dirigeants a pu continuer comme au siècle précédent par de nombreuses stratégies de contournement de la loi. Ce n'est réellement qu'à partir de 1936 que des garanties sociales vont être acquises pour les employé(e)s.

Les lois sociales du Front populaire ordonneront une limitation de la semaine de travail à quarante heures ainsi que l'instauration de quinze jours annuels de congés payés. La limitation du travail hebdomadaire modifiera l'organisation du travail dans les grands magasins et, par conséquent, elle poussera les employeurs à restreindre les horaires d'ouverture des commerces et à engager une main-d'oeuvre de complément regroupant essentiellement des femmes. Travaillant à temps partiel, ce salariat précaire ne sera pas concerné par les acquis sociaux de 1936 et la réglementation de ces emplois auxiliaires n'arrivera qu'en 1979.

Après guerre, le cadre législatif sera complété, d'une part, par le rétablissement des acquis du Front populaire supprimés en 1938 et, d'autre part, par l'instauration des grilles de classifications professionnelles Parodi en 1945-1946 puis par la création du salaire minimum interprofessionnel garanti (smig) en 1950. Si les conventions collectives signées en 1952 apporteront de nouvelles protections aux emplois titulaires, elles serviront également à contractualiser la précarité dans la mesure où les emplois non titulaires sont tous considérés comme des contrats à durée déterminée, c'est-à-dire à la marge des règles de protection.

Autrement dit, à mesure que seront réglementées les conditions d'emploi et de travail au cours du XXe siècle, les employeurs des entreprises du grand commerce mettront en oeuvre une série de stratégies visant à éviter ces nouvelles contraintes. Les restructurations internes de l'organisation du travail à partir des années 1950 et la nouvelle politique salariale auront pour but de limiter la différenciation des rémunérations provenant des classifications professionnelles et de conserver une main-d'oeuvre malléable.

Le positionnement socioprofessionnel des employé(e)s du grand commerce

En mobilisant différentes sources, l'auteure parvient à démontrer que les pratiques d'encadrement de la main-d'oeuvre du commerce telles que nous les connaissons aujourd'hui sont antérieures à la crise économique des années 1970 et au développement du secteur de la grande distribution. On peut toutefois regretter dans cet ouvrage l'absence d'exemples de parcours d'employé(e)s lyonnais(e)s. Le récit de quelques itinéraires socioprofessionnels retracés à partir de la consultation des dossiers du personnel aurait ainsi permis d'illustrer l'instabilité dans l'emploi et de souligner la précarité des conditions de vie et d'existence de ce salariat urbain peu qualifié.

Cela dit, la force du livre tient aussi dans l'usage récurrent de la méthode comparative. Afin de déterminer les conditions d'emploi et les acquis sociaux dont ont bénéficié les employé(e)s de commerce, A.-S. Beau évoque les caractéristiques des ouvriers de la même époque. Les propos sont alors très clairs : au regard des parcours professionnels instables, des conditions de travail et d'emploi et des faibles rémunérations, la question de la pertinence du classement de cette main-d'oeuvre dans la catégorie "employé" se pose. Cette interrogation est d'autant plus incontournable que les études historiques concernant le groupe des employé(e)s se rejoignent toutes pour conclure à la supériorité de ce statut sur la condition ouvrière. Aujourd'hui encore, alors que la grande distribution reste l'un des secteurs au sein duquel les formes particulières d'emploi sont pratiquées, l'emploi est non qualifié et les rémunérations sont peu élevées, on peut se demander si ce salariat d'exécution n'est pas plus proche du groupe ouvrier en termes d'activité et de conditions de travail et d'emploi. Plusieurs sociologues, tel Philippe Alonzo, n'hésitent d'ailleurs pas à parler "d'OS déguisées en hôtesses1" pour caractériser les caissières de supermarché en raison de la nature des tâches effectuées et des caractéristiques d'emploi.

Vincent Chabault, chargé de cours à l'université de Paris-XIII, doctorant en sociologie à l'ENS-EHESS (LSS/CERLIS).


(1) Alonzo P., "Le travail employé. Le processus de la diversification de la catégorie des employés. Approche socio-technique des conditions de travail et problématique des formes de vie",Thèse de doctorat en sociologie, université de Nantes, 1994.

Idées, n°140, page 75 (06/2005)

IDEES - Un siècle d'emplois précaires. Patron-nes-s et salarié-e-s dans le grand commerce (XIXe-XXe siècles)